
LES DELICES DU LUBERON
John Malkovich, Mazarine Mitterrand, Jeanne Moreau ou Jack Lang …. Fatigué de l’agitation en Côte d’Azur, le gotha découvre les charmes de cette petite Provence, belle, riche et tranquille.
Par Paul Wagner – Supplément Le magazine Victor – Le Soir nr 44 du 31/10/02
Le marché d'Apt, samedi matin. Sylvia vagabonde entre fleurs et miels, pénètre dans une librairie, fait un signe à la vendeuse en jupe gitane. Et embrasse une amie anglaise qui possède un jardin immense à Bonnieux. Peut-être qu'on verra John Malkovich, il arrive souvent vers midi. Et jean Lacouture, ce fou de livres. Il faut enrichir son carnet d'adresses, penser aux bonnes affaires, rêver à l'invitation dans des paysages splendides. Le marché d’Apt, c'est la clef pour ouvrir d'autres royaumes, ironise la belle Romaine.
Chaque automne, elle goûte la lumière, le calme de la nature, la singularité d'un microcosme propice à l'étonnement. C'est une faute de s'ennuyer en Luberon, ou de le faire paraître. Mais mieux vaut y être riche sept euros la bouteille d'eau plate sur une terrasse de Gordes, où passent Mazarine Mitterrand, Jeanne Moreau, François Nourissier et autres têtes d'affiche du gotha parisien. Le Luberon est un luxueux théâtre de plein air. Chacun s'y abandonne dans une sorte d'insouciance héroïque.
« Mon Luberon », le guide d'Hélène de Turckheim récemment paru chez Lafont, se déguste comme un fruit de soleil sur un banc de Saignon, le village où elle habite, parmi les collines de rochers blonds. L’engouement pour ce paradis en Provence ? Fatigués des charmes agités de la Côte d’Azur, les gens du showbiz, de la politique, des médias, qui aimaient vivre des vacances tranquilles ont ressenti l'appel de l'arrière-pays... Panurgisme des autres qui ont suivi, faisant du Luberon un pays à la mode et le pays du paradoxe. Où l'on vit heureux dans la lumière et en même temps caché !
Par quel chemin atteindre ce bel idéal ? On compte au moins deux Luberon : le Grand avec la montagne du Mourre Nègre, l'éperon rocheux de Buoux, l'ancienne cité romaine de Céreste; et le Petit qui englobe Bonnieux, Ménerbes, Oppède, Coustellet... Au milieu pavoise la combe de Lourmarin, un paysage âpre versant nord, plus doux côté méditerranéen. Le presque totalité de ces charmes est englobée dans le parc naturel régional qui s'étend sur les départements du Vaucluse et des Alpes-de-Haute-Provence. On y protège l'équilibre naturel, les demeures historiques, l'architecture rurale. Nec plus ultra : les , bories », anciens abris de bergers, que l'on compte par centaines dans la région de Gordes, et que convoitent les promoteurs pour les intégrer dans un domaine haut de gamme. Les transactions immobilières sont omniprésentes dans le Luberon. A Lourmarin, on a compté cinq agences dans une rue qu'ombrage le magnifique château Renaissance qu'aimait Albert Camus, enterré dans le cimetière du village. Combien vaut sa maison, occupée aujourd'hui par sa fille ? Vingt fois plus que dans les années 50, quand ce pays était encore une terre sauvage, inconnue, célébrée par les seuls Jean Giono, Henri Bosco, André Lhote. Il en est de même des autres bâtisses paysannes.
Beaucoup de jeunes ménages sont obligés de quitter le pays en raison des loyers trop onéreux, confie Marc Dumas, célèbre libraire à Apt. Les logements sociaux sont pour l'heure insuffisants, les terrains à bâtir trop rares... Mais ne boudons pas notre plaisir d’accueillir du nouveau monde, source d'emploi pour les autochtones qui redécouvrent le minéral, le bois, et par conséquent les métiers du patrimoine et l'artisanat d'art. Même son de cloche chez Jean Lacouture, propriétaire d'une maison du Roussillon, village plein à craquer en haute saison touristique. Devant ma porte, c'est un souk; côté terrasse à l'arrière du bâtiment, je ne vais que paysages dans les tons fauves, miel, violine. Lacouture, le rigoureux biographe, est aussi poète à ses heures...
J'ai choisi ce pays parce qu'il est beau, que j’y travaille tranquille depuis 35 ans, au contact des gens, de la nature ambiante. J’ai aidé à la sauvegarde d'un ruisseau menacé d'asphyxie, je me suis opposé à la construction d'un grand complexe touristique à Sivergues, tout ce qui enlaidit la terre entraîne notre propre destruction. L’écrivain termine son « Montesquieu ou les vendanges de la liberté » qui paraîtra aux éditions du Seuil en janvier. II y parle beaucoup du Bordelais, sa région natale. Vous savez, l'homme qui vend ses vignes, ses oliveraies, se chasse lui-même. Et la production agricole n'intéresse pas celui qui achète, d'où quelques changements en Luberon, les terroirs sont en mouvement, mais la ligne générale demeure.
En attendant, ce sont les étrangers, riches ou esthètes, qui font la gloire du Luberon. A Lacoste, il n'y a rien, hormis le château du marquis de Sade. Pourtant, tout change dans ce village, depuis que Pierre Cardin en restaure les ruines pour en faire un centre culturel. On reconstitue les douves, des salles encombrées sont mises au jour, des peintures murales apparaissent. Le couturier, fou d'art et de musique, a utilisé les anciennes carrières, en contrebas de l'édifice, pour y créer « Don Giovanni » avec le grand orchestre d'Avignon, en juillet dernier. Un autre espace underground a accueilli « La Femme du Boulanger » de Marcel Pagnol. Un théâtre à l'antique, vaste et lumineux, est né dans les pierres blanches.
Monsieur Cardin porte ce projet comme un jeune plein de fougue. Il fait corps avec les habitants au Café de Sade. Il trinque avec le facteur, la boulangère. Il mange de la soupe au pistou, du civet de sanglier... On lui doit une fière cbandelle, estime Gérard Monteau, en charge de l'intendance du domaine que fréquente Eve Ruggieri dans sa robe de concert. Un concert où sont invités les voisins proches, Emmanuelle Béart, Pierre Lescure, Rufus, Guy Marchand, Josiane Balasko, Michel Leeb, Peter Mayle, auteur du best-seller « Une Année en Provence», Jack Lang qui a sa maison à Bonnieux, village perché sur le mythique plateau des Claparèdes.
Question de style
C'est au coeur de ce Luberon que sont arrivés, au fil des ans, les ténors de la « gauche caviar », expression qui fait toujours fortune, quoique un peu dépassée depuis que l'argentroi s'impose à Gordes, Lourmarin, Ménerbes, Roussillon, classés parmi les plus beaux villages de France. A espérer que les plans d'occupation des sols arrêtent tant de gourmandise ! Ils sont, chez nous, en béton, affirme le vicomte Géraud de Sabran Pontevès dans son château d'Ansouis, village dont il est aussi le maire. Toutes nos terres sont cultivées; je n’ai qu'une centaine de résidences secondaires, les beaux paysages ne sont pas à vendre.
La plupart du temps, ce sont des cabanons, mas, bastides en ruines que l'on relève. A l'instar de Carol Chazelle qui, dans la féerique campagne de Lauris, a mis trente ans pour redresser une ferme de caractère. C'est aujourd'hui une noble demeure, de chambres d'hôtes où s'attardent les amoureux de la nature. Le peintre Paul Coupille habite à deux pas et, curieusement, n'a jamais fait de jolies aquarelles: C'est de minéral que j'ai faim, je suis né avec une falaise devant les yeux, j'en restitue les arêtes, les alvéoles. Les splendeurs botaniques de la garrigue, Michel Garcia les récoltes pour enrichir un jardin de plantes tinctoriales créé par l'association Couleurs Garance et installé sur les terrasses du château de Lauris. Plus de soixante espèces de plantes rares, oubliées, sont présentes, certaines du XVIII° siècle, époque où la couleur avait un prix. « Utilisation des fibres naturelles », « fabrication de l'encre à partir des végétaux » : le site et ses animations se veulent ludiques. Une joie insigne se dégage de ce Luberon artisanal, loin des villages lisses et brillants comme de l'orfèvrerie.
Allez comprendre, c'est dans ce village que s'ennuient Bulle et Caroline, deux ados rencontrées à l'ombre d'un lavoir de pierres sèches. Dans ce bled, il ne se passe rien, on glande au soleil, chacun vit pour soi. L’une part à Besançon, où il y a des choses à faire. L’autre ira à Marseille, ville de tous les possibles. Singulières voies de traverse, selon les âges, les catégories sociales, les fantasmes de chacun. Le Luberon traduit ces discordances.
La paix des âmes se trouve peut-être à Pertuis où, au château Val-Joanis, pavoise un autre jardin couvert de rosiers, d'orangers, d'armoises... que ponctue une tonnelle, que défie un océan de vignes. On imagine Bulle et Caroline y apprendre une viticulture propre avec les propriétaires, Cécile et Jean Louis Chancel qui, dans ce riche terroir, laisseront de nobles empreintes. Je vis comme un moine cistercien, immergé dans un grand amphithéâtre, confesse le maître des lieux en levant son verre de vin au bouquet de cerise noire.