
VACANCES EN FRANCE
Ma maison dans le Lubéron
Pour la deuxième étape de notre balade estivale, nous avons choisi ce coin de Provence, authentique havre de paix aux senteurs de lavande. Ici, les stars trouvent des refuges haut perchés. Belges et Anglais se disputent les derniers mas de pierres sèches. Un bonheur à partager.
Par Lætitia Cénac
[24 juillet 2004]
Le Luberon, c’est la Provence secrète. Ici, tout est caché. Rien à voir avec les Alpilles, de l’autre côté de la Durance, où chaque place a sa corrida et un air d’Espagne. Non, ici, on ne sort pas, on ne se montre pas. Les stars qui viennent y vivre leur vie privée, comme Demi Moore ou Mick Jagger, vont faire leurs photos à Saint-Tropez. Les p-dg du CAC 40 et les plus grosses fortunes du magazine “ Forbes ” y ont élu domicile, mais leurs maisons n’ont pas de signe extérieur de richesse. Pas de haie, à peine une grille. Un petit chemin à travers champs, une belle et austère façade en pierres sèches : le palais est à l’intérieur. On se déplace en hélicoptère (27) et en jet privé (4), en 2 CV et en 4 L. On ne se reçoit pas beaucoup. Les repas d’affaires n’ont pas cours. On préfère dîner avec le voisin agriculteur. Il y a un nombre incroyable de clans. “ Entre la gauche caviar et la droite foie gras, je choisis le centre truffe ”, plaisante Vincent Bœuf, l’agent immobilier passe-muraille.
On se retrouve dans de petits endroits tout simples comme le Bistrot de France, à Apt, pour l’aïoli et la soupe au pistou de Franckie, ou, du bout du monde, au Mas du Castellas, chez Gianni Ladu, où le roi des Belges vient de fêter son anniversaire. Une exception, le nouveau restaurant des Andéols, avec meubles transparents de Starck, tables miroirs et fresque façon Michel-Ange au plafond. On ne manque pas le marché aux truffes de Ménerbes ou celui, plus officieux, d’Apt. Pas plus qu’un opéra à Lacoste, le château de Sade, racheté par Pierre Cardin, où se tient un festival de haute tenue. “ C’est la culture qui les réunit ”, dit Étienne d’Izarny, le descendant d’une famille de Cucuron, soulignant le fait que le Luberon a été lancé dans les années 50, en même temps que le Festival d’Avignon. Des noms, il y en a en pagaille. Le neveu de la reine d’Angleterre, vicomte de Linley, ébéniste de son état, installé à Viens. Un des hommes les plus riches du monde, Edmond de Rothschild, avait son golf de neuf trous dans sa maison, au-dessus de Lumières. Des politiques : Mitterrand, qui venait à Gordes un week-end sur deux voir Mazarine ; Jack Lang, toujours dans son fief de Bonnieux. Le show-biz (Claude Berri), la bande de Canal + (Alain Chabat, Pierre Lescure, Alain de Greef), les patrons de presse (Jean-Louis Servan-Schreiber), les patrons du luxe (Dumas-Hermès, Moët & Chandon, Taittinger), les économistes (Alain Minc)... Il y a ceux qui partent : Charlotte Gainsbourg et Yvan Attal, qui ont vendu leur propriété ; ceux qui arrivent comme Nicolas Hulot, qui vient d’acheter un hameau. On compte deux cents propriétés exceptionnelles (de 3 à 8 millions d’euros), cent cinquante hôtels particuliers dans les villages (entre 500 000 et 1 million d’euros), six mille belles maisons. Le parc du Luberon n’étant pas constructible, la demande est supérieure à l’offre et les prix s’envolent.
Derniers émigrants après les Belges, les Suisses et les Allemands, les Anglais sont arrivés en masse à la suite du best-seller de Peter Mayle, “ Une année en Provence ”. Cela dit, les trois dernières transactions ont été faites par des Belges. Et les habitants de Singapour ou de Hongkong, basés à Londres, s’intéressent de près à ce marché immobilier. “ Ils veulent la carte postale de Van Gogh ”, déclare encore Vincent Bœuf, amoureux de sa région que tous les peintres de jadis (de Staël, Cézanne, Picasso, Chagall...) et d’aujourd’hui viennent peindre. Les villages – il y en a une cinquantaine – sont classés, protégés. Il y a les stars – Gordes, Roussillon, Ménerbes –, les authentiques – Murs, Lacoste, Bonnieux –, ceux qui montent – Saint–Saturnin-lès-Apt –, ceux où l’on peut encore investir – Saignon ou Lourmarin, dans le Luberon sud... De toute façon, c’est trop cher, tout le monde vous le dira. Mais, air connu, la liberté n’a pas de prix.
À lire : “ Mon Luberon ”, d’Hélène de Turckheim, éd. Michel Lafon.
LUC ET BENOÎT, DEUX FINS FAÏENCIERS
Si ce n’est du marbré, c’est donc du flammé... Le Vieil-Apt, qui date du XVIIIe siècle, se reconnaît à ces deux motifs. Luc et Benoît, artisans chez Faucon, la maison mère de la faïence, se sont installés à leur compte, il y a deux ans. Au menu : savoir-faire, amour de la belle ouvrage et tradition revisitée. Empruntant leurs formes à l’orfèvrerie, les pièces se déclinent dans des camaïeux de terre et d’ocre. “ Les jaunes sont clairs, les bruns, marron bure de capucin, les verts sont ceux de l’amande fraîche et de la feuille d’olivier, les blancs ont le vernis du jasmin. ” De la poésie. S’ensuit un cours sur la technique d’Apt et ses terres mêlées, issues des six argiles de la région. Givenchy, Dior et d’autres... passent commande. Un succès mérité.
Atelier du Vieil-Apt, 61, place Carnot, 84400 Apt. Tél. : 04.90.04.03.96.
MICHELLE JOUBERT, LA CHÂTELAINE DE GIGNAC
“ Je cherchais dans ce coin de Provence une vieille ferme, pas forcément un château du XVIIIe siècle... C’est par le journal “le Particulier” que je suis tombée sur lui. Il y avait une photo format timbre-poste et une légende qui vantait cette demeure historique juchée en haut d’un piton. “Une ruine”, me suis-je dit en faisant le déplacement. C’était en 1988. Construit par le marquis de Thomas, allié aux Forcalquier, ce château n’avait jamais été fini. La Révolution ne l’avait pas épargné non plus. On aurait dit la Belle au bois dormant. Je n’ai pas pu monter à l’étage parce que j’avais le vertige. En fait, je n’ai pas eu le coup de foudre. C’était plutôt sordide. Mais certaines choses m’ont plu : l’entrée majestueuse qui est le poumon de la maison, la cage d’escalier et puis le carrelage. Il y avait un potentiel. Quant au parc, il était inexistant. Il fallait tout réinventer. Le pari m’a tenté, moi qui aime faire des maisons, y compris pour les autres. Le terrain a été dessiné avec des restanques en cascade plantées d’oliviers et de cyprès, la piscine en forme de couloir de natation a pris la place d’un ancien bassin d’irrigation, et les neuf chambres ont été refaites avec chacune sa couleur et son univers. J’ai six enfants et trois petits-enfants... et j’ai l’habitude de chiner à L’Isle-sur-la-Sorgue, la patrie des antiquaires. Désormais, je passe ici la moitié de l’année. Cet hiver, j’y suis restée, toute seule. Je croyais que je n’y arriverais pas, mais j’ai aimé cette vie dédiée au plein air. Le Luberon a ça de bien qu’on est à la campagne, dans la solitude et le calme, et qu’il suffit de faire 50 kilomètres pour assister au spectacle d’un festival international : Avignon, Aix, La Roque-d’Anthéron, sans compter Lacoste.. Pour rien au monde je n’irais à Saint-Tropez.
Le château de Gignac se loue à la semaine avec le personnel de maison. Tél. : 04.90.04.84.33.
ÉDITH MÉZARD : ANGÉLIQUE !
Vous ne pouvez pas vous tromper, le château de l’Ange est à l’entrée de Lumières, un village sur la route des Alpes. De cet ancien relais de chevaux XVIIIe, Édith Mézard a fait sa maison, des écuries, sa boutique. Depuis dix-huit ans, sa vocation, c’est le linge de maison “ qui tourne autour du blanc depuis la nuit des temps ”. Puis sont venus les accessoires (cabas ou sets de table). Du lin, du coton et, en hiver, du cachemire, elle n’aime que les matières naturelles. Édith, perles aux oreilles et robe de bure beige, est assortie à ses créations, toujours dans les grèges. De ses deux grand-mères provençales, elle a reçu en héritage la passion de broder. Ici, tout est brodé main – les pyjamas, les grandes chemises, les tabliers –, et tout est fait en petites séries. Elle a trois grands garçons qui lui parlent du tilleul ou du châtaignier du jardin... Mot de la fin : “ Elle est douce, ma maison. ”
SERGE PAÏOCCHI : MÉTAL ET VERRE
La frontière est ténue entre l’artisan et l’artiste. Serge Païocchi en est l’illustration. Ce touche-à-tout, passionné d’automobile, chaudronnier, qui a construit sa maison de A à Z, fait tout ce qu’il veut de l’acier. Il le chauffe, le tord, le découpe, lui donne une couleur brossée, patinée ou “ canon de fusil ”. Voici un luminaire aérien en forme de feuille de chêne, voilà un solide fauteuil pour se tenir près de l’âtre. “ Métal et verre ”, pourrait-il écrire sur sa carte de visite. Ses commanditaires, qui connaissent son talent, lui laissent carte blanche, tel cet Américain pour qui il a réalisé un portail en forme de branches qui se confondent avec le chêne qui le jouxte. Le bouche-à-oreille a dépassé les frontières du Luberon. Serge a pour projet toutes les huisseries d’une bergerie réhabilitée par le décorateur François Champsaur... en Corse.
Tél. : 04.90.04.83.69.
YVES ROUSSET-ROUARD : DU VIN ET DES TRUFFES
De la fenêtre en arc de cercle de sa ferme provençale, on a la carte postale du Luberon : lavande, vignes et, à l’arrière-plan, un village haut perché. En l’occurrence, Ménerbes, dont il est le maire depuis huit ans et où il possède une maison médiévale qui a donné le nom à son vignoble, le Domaine de la Citadelle. Quarante hectares qui s’étendent sur le versant nord du Luberon. Les douze cuvées – du Gouverneur, Le Châtaignier, du Domaine... – sont une référence de l’appellation côtes-du-Luberon et font la fierté d’Alexis, son fils, qui s’occupe désormais du vignoble. Yves Rousset-Rouard, producteur de cinéma dans une vie antérieure (“ Emmanuelle ”, “ les Bronzés ” ou “ Debout les crabes, la mer monte ”), a réalisé son rêve : devenir vigneron. Il fait visiter son musée du Tire-bouchon, qui rassemble plus de mille pièces, sa cave, où il organise des dîners bachiques de deux cents personnes, et son village, Ménerbes, de 1200 habitants. À droite, la mairie, sur la place, l’hôtel d’Astier de Montfaucon qu’il a magnifiquement réhabilité et où il vient d’inaugurer une Maison de la truffe et du vin (80 % de la production française de truffes se fait dans la région). Il cite Nostradamus à propos de Ménerbes – “ La ville navire dans l’océan des vignes ” – et court déjeuner avec les élèves de la petite école du village.
Domaine de la Citadelle, route de Cavaillon, 84560 Ménerbes. Tél. : 04.90.72.41.58.
KAMILA ET PIERRE JACCAUD, LES AMPHITRYONS DE SAIGNON
Leur maison s’appelle joliment “ chambre de séjour avec vue... ” “ Quelle vue ? ” demandent les visiteurs, s’étonnant d’être dans une maison de village avec pour vis-à-vis la maison d’en face. Mais “ une vue intérieure ”, répondent immanquablement Pierre et Kamila, qui ont mis en place, il y a neuf ans, le concept de maison d’hôtes avec artistes en résidence. Une première en Europe. Sur les trois chambres ouvertes au public, l’une est réservée à un artiste, plasticien ou écrivain, dont le séjour varie d’une semaine à trois mois. Il y a une programmation, un espace galerie (depuis le 2 juillet, une exposition sur l’art postal) et des ateliers. Suivons les guides, Kamila, la Polonaise, restauratrice de tableaux – après une décennie à Bruxelles comme galeriste d’art contemporain –, et Pierre, metteur en scène et scénariste, originaire de Cavaillon. Deux œuvres de Franck Marzuck sur la perspective, une vidéo de Maricka Kulickan avec du sang et de la chlorophylle, un travail autour de la lumière et de la récupération de Bil Culbest... Tout a été produit ici et tout est à vendre. “ Les gens comprennent que l’on peut vivre avec des installations ”, ajoute Kamila, dont la maison allie le charme de l’ancien au goût de l’avant-garde, avec des paniers remplis de citrons et des compositions florales, ici un hortensia plongé dans un vase translucide, là une série de roses reposant dans des coupelles. Comme autant de tableaux ou de sculptures. Une résidence privée de salut public !
Kamila et Pierre Jaccaud, 84400 Saignon. Tél. : 04.90.04.85.01.
KYLLIKI DE GUELTZl, PERSONA GRATA
“ J’ai acheté La Petite Blaque (qui veut dire “le chêne blanc” en provençal) toute seule, avec un petit héritage. J’avais dans l’idée un bateau de 12 mètres, mais ce n’était pas des plus pratique avec cinq enfants. J’ai cherché alors dans cette région, car un de mes fils était posté à Roussillon pour observer une étoile. J’ai trouvé ça : des ruines, une source qui date des Romains et trois hectares de terrain. Aujourd’hui, il y en a vingt, on a rénové ce hameau à l’économique, et on fait une piscine dans l’aire de battage. J’ai pour voisin Henri Cartier-Bresson et Christine Picasso. Depuis dix ans, je vis à l’année ici. Mon mari reste à Roanne. Après cinquante ans de mariage, tout de même. Pendant les vacances, la bergerie explose de monde. J’ai quatorze petits-enfants et quatre arrière-petits-enfants. J’ai repris la sculpture, des plâtres que j’expose du 17 au 22 juillet, à la chapelle des Saints et des Saintes au profit de l’association des Amis des Enfants (partenaire de l’Opération Orange pour l’œuvre de Sœur Emmanuelle) et j’ai commencé une activité de guérisseuse depuis la disparition de mon fils, Marc, sculpteur de verre. En fait, c’est La Petite Blaque qui m’a choisie. Pour reprendre le mot de Breton : “Une fois ici, j’ai cessé de me rêver ailleurs.” ”
VINCENT BŒUF, L’ENFANT DU PAYS
Il se veut poète ou prince de l’immobilier. Du poète, il a la sensibilité, et du prince, l’hospitalité. Neuf heures : table ouverte pour le petit déjeuner chez Vincent, à Saint-Pantaléon. Café, thé, brouillade à la truffe et cerises du jardin. Se croisent une Américaine qui ouvre une fondation d’art contemporain à New York, un photographe qui fait un livre sur le Luberon, de futurs acquéreurs en quête de la maison de leur rêve... Originaire de Gordes, il a longtemps couru le monde, s’occupant de vin. “ À l’époque, dans le mistral, il n’y avait que des intellos fauchés qui n’allaient pas sur la Côte d’Azur : Jean Lacouture, Pierre-Jean Remy, François Nourissier... Aujourd’hui, dans le TGV, il y a plus de wagons de première que de seconde ! ” blague-t-il. “ Il y a vingt ans, j’ai décidé de me mettre au vert – la cirrhose me guettait et j’ai attaqué l’immobilier. Je n’y comprends rien et ça marche. Je n’ai aucune base juridique, mais je trouve des paradis secrets. ” Il pourrait être l’attaché de presse du Luberon. Il vante ses 330 jours de soleil par an tout en déclarant “ Moi, j’aime la pluie ”, explique que le mont Ventoux protège en grande partie du mistral, montre les plus beaux champs de lavande, et non pas de lavandin, fait du “ name-dropping ”, le mas de John Malkovitch à main gauche, celui de Ridley Scott sur la droite, le récent déferlement de “ people ” dans le coin (Claude Chirac, Monica Bellucci, Elton John, Giorgio Armani). Et, surtout, fédère les hommes et les femmes de bonne volonté. Chez lui, en écho à son patronyme, il y a une collection de vaches, déclinées en objets, tableaux, ...