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Article
paru dans Le Figaro le 12 août 1898
 
L'Abyssinie
est d'actualité. Les ambassadeurs abyssins visitent la
France après avoir promené dans Paris leurs
manteaux brodés d'or et leurs pagnes de cotonnade. En
même temps qu'eux, arrivait le comte Leontieff,
ramené par une malencontreuse blessure reçue
là bas. Et ces derniers jours, le prince
d'Orléans nous donna ses impressions publiques sur
l'Abyssinie :
" Tant de voyageurs français viennent de redescendre tous
plus ou moins désillusionnés sur le compte de
l'Abyssinie et des Abyssins. Aujourd'hui, en effet, les routes sont
ouvertes, largement parcourues.
Or, n'est ce pas curieux de songer qu'il y eut là un
précurseur tout à fait imprévu et
extraordinaire, un voyageur d'âme aventureuse qui
n'était ni un explorateur ni un envoyé, ni un
missionnaire, mais tout simplement un poète devenu marchand,
c'est-à dire cet étonnant Arthur Rimbaud, l'ami
de Verlaine, si en vogue dans les chapelles littéraires de
ces dernières années ? Oui ! Arthur Rimbaud, qui
trouva le vers libre et la couleur des voyelles, fut ensuite un des
premiers pionniers du Harrar comme le constate un compte rendu de la
Société de Géographie. Et, il s'y fit
apprécier de telle façon par les
indigènes, que le même ras Makonnen, dont le
prince d'Orléans vient de nous raconter l'accueil, l'avait
goûté aussi et dit en apprenant sa mort
prématurée : " Dieu rappelle à lui
ceux que la terre n'est pas digne de porter. "
C'est une histoire fabuleuse, dramatique, et colorée comme
un chapitre de l'Ancien Testament, invraisemblable comme les cauchemars
de fiévreux, que cette existence de Rimbaud en Abyssinie, et
toute sa vie d ailleurs. Verlaine a eu bien raison de l'appeler " le
poète maudit ". C'est " l'homme maudit " qu'il aurait fallu
dire. Il fut poussé par un infatigable démon !
Nul repos. On dirait le Juif errant de Jérusalem
réincarné. II faut qu'il aille toujours, qu'il
revienne, qu'il parte en d'autres lieux. sur d'autre eaux. Son ombre
court plus vite que lui, au soleil, sur l'herbe et sur le sable, et il
faut qu'il aille où va son ombre - plus loin ! Sa
destinée est d'être ailleurs. Et la preuve qu'il
s'agit d'une irrémédiable destinée,
c'est qu'il en eut le pressentiment. Prodigieusement
précoce, il écrivait dès 1873, c'est
à dire à 1'âge de dix neuf ans, dans
ses admirables Illuminations, ces lignes prophétiques: " Ma
journée est finie. Je quitte l'Europe. L'air marin
brûlera mes poumons. Les climats perdus me tanneront. Nager,
broyer l'herbe, chasser, fumer, surtout; boire des liqueurs fortes
comme du métal bouillant ! "
Il partit, en effet, pour aboutir en Abyssinie, à Harrar,
mais après quelles navrantes et hallucinantes
étapes, vivant de hasards, sans argent, poussé
par le vent furibond de l'Aventure, bonimenteur de cirques nomades,
débardeur dans les ports, racoleur de troupes coloniales,
soldat lui-même en Malaisie, puis déserteur,
marchand, ouvrier : oui, tout cela, lui, le poète dont les
premiers chants furent comme une aube de colombes miraculeuses,
émerveillèrent Banville qui lui paya un logis,
troublèrent le vieil Hugo lui même au point qu'il
impose ses mains vénérables sur le jeune front
lui disant : " Shakespeare enfant. " Ah! ils sont loin, les
poèmes; il les a laissés derrière lui,
il les méprise, il les a oubliés comme de vieux
papiers effeuillés sur la mer et qu'un providentiel hasard
recueillit. Donc il part. Il court. Il marche. Il navigue. Au Hanovre,
en Orient, dans les îles, partout vagabond de tous les
chemins. II veut savoir tout le visage de la terre, toutes les vieilles
rides de ses routes.
C'est ainsi qu'il arrive un jour en Abyssinie, dernière
étape, en novembre 1880; et, vu cette date, on peut vraiment
l'y considérer comme un des précurseurs et des
premiers explorateurs français. Car ici - chose curieuse ! -
sa frénésie se cargua, comme si le vent furibond
de l'Aventure s'interrompait. Il avait eu un but au départ :
" J'aurai de l'or ", écrivait il dans les Illuminations -
but si mal atteint jusqu'ici. Désormais, Rimbaud se montra
un trafiquant très avisé, acheteur de
café, de parfums, même d'or et d'ivoire.
Débarqué à Harrar, il poursuivit, au
surplus, des buts de civilisation.
Il voulut explorer, appliquer les sciences, instaurer là un
état de progrès et de civilisation.
II y a un détail bien intéressant sur ses projets
à cette époque, quant à cette
contrée neuve où il rêve de grandes
choses. C'est une lettre adressée à sa famille,
contenant une liste d'ouvrages dont il demandait
l'expédition : un Traité de
métallurgie, les Puits artésiens, toute une
série de livres et d'objets pratiques, depuis le
télescope et des instruments pour l'établissement
de cartes, jusqu'au Manuel du maçon, du charpentier...
Explorateur, il l'est ici, avec hardiesse et initiative; il visite des
contrées qu'aucun blanc n'avait parcourues avant, comme le
plateau de Bubassa. Il veut entreprendre la chasse à
l'éléphant aux grands lacs. Il accomplit surtout
cette exploration du Wabi, dans les pays d'Ogaden, où sont
des tribus somalies. Le rapport sur ce voyage existe dans les comptes
rendus de la Société de Géographie,
année 1884. C'est d'un intérêt
extraordinaire. Ce rapport fut communiqué par M. Bardey,
directeur d'un comptoir à Aden, dont Rimbaud
était l'agent à Harrar. Le poète a
vraiment pris le ton de l'explorateur. Style sobre,
émondé, administratif. Mais quel récit
émouvant par les aventures, les rencontres, les dangers,
l'imprévu incessant qui donne la sensation de quelqu'un
d'invulnérable et qui aurait voyagé dans une
autre planète.
Rimbaud méditait des coups plus hardis, une entreprise
lucrative, enfin ! car ni la richesse ni le bonheur ne lui venaient. Il
écrivait de là en 1885 : " Les années
se passent, je mène une existence stupide; je n'amasse pas
de rentes, je n'arriverai jamais à ce que je voudrais dans
ces pays ! " Et tout, là bas, lui apparut illusoire,
vicié, mauvais, décevant : " A Obock, dit il, la
petite administration française s'occupe à
banqueter et à licher les fonds du gouvernement qui ne fera
jamais rendre un sou a cette affreuse colonie, colonisée
jusqu'ici par une douzaine de flibustiers seulement.
Lui tenait un nouveau plan. Il lui arrive quelques milliers de fusils
d'Europe et il forma une caravane pour porter cette marchandise
à Ménélik, roi du Choa. Celui ci
refuse les fusils, ayant pris d'autres arrangements, et il y eut maints
autres déboires pour le pauvre Rimbaud qui venait
d'accomplir six mois de marche dans des régions terribles,
encombrées de broussailles inextricables,
peuplées de bêtes féroces, et tout cela
sans vivres, sans vêtements, sans eau. Et, dans ces climats
fous, le poète défroqué allait nu,
portent dans une ceinture 40.000 francs d'or, soit un poids de vingt
kilos qui lui donna la dysenterie. C'était toute sa fortune
ce qu'avaient rapporté à l'auteur des
Illuminations force pérégrinations en maints
lieux de la terre, jusqu'en Abyssinie.
Maudit pays d'Abyssinie qui l'avait si mal payé de tant de
peines ! Rimbaud jugeant qu'on ne pourrait jamais aboutir à
rien de bon là bas, " perdu au milieu des nègres
dont on voudrait améliorer le sort et qui, eux, cherchent
à vous exploiter, vous font subir mille ennuis provenant de
leur paresse, de leur trahison, de leur stupidité ". Et puis
il y a le climat. Rimbaud y contracta une maladie affreuse. Lui
même en attribua la cause aux brusques mouvements de
température. Cela lui donna une carie de tous les os, une
lente et successive mort de toutes les articulations. Fin
épouvantable ! Il recommence une course
effrénée à Aden, à
Marseille, à Charleville où vivait sa
mère, puis de nouveau à Marseille. On aurait dit
que le vent furibond de l'Aventure avait recommencé
à souffler. Il courait maintenant après son
tombeau -qui fuyait, pour le faire souffrir davantage. On l'avait
amputé d'une jambe. Il sautille sur des
béquilles, ne peut pas les manoeuvrer, tombe, se
relève, se fait porter dans des wagons lits, gagne la maison
paternelle, retourne aux hôpitaux. Course à la
mort ! Il faut faire, dans l'histoire de sa vie publiée par
M. Paterne Berrichon, cette incroyable lutte d'une âme de
trente sept ans qui veut vivre. II avait dit dans ses illuminations
prophétiques : " Je reviendrai avec des membres de fer " et
le voilà avec des membres de bois, une béquille
vacillante, des bras détendus, tous les membres inertes et
qu'il regarde mourir, un à un, autour de lui.
Et on dit partout aux jeunes gens d'aujourd'hui : " Allez, soyez colon,
soyez explorateur; allez vers l'action; soyez marchand; cultivez
l'énergie ! Et surtout n'apprenez plus le latin ! "
Rimbaud aussi s'écriait déjà
dès le collège :
" Pourquoi apprendre du grec et du latin ? Je ne le sais. Enfin on n'a
pas besoin de cela ! ". Lui aussi fut colon, marchand, alla en
Abyssinie où maintenant d'autres s'acheminent dont il fut le
précurseur.
Pourtant on se demande si demeurer tout simplement un poète
n'aurait pas été meilleur pour lui, et
même plus utile pour la France, à qui il aurait
donné un génie de plus... Son œuvre
incomplète, qu'il cessa à dix neuf ans, demeure
et survivra par le Bateau ivre, quelques morceaux
éblouissants, assez pour démontrer son don
unique, assez pour offrir en exemple la justice du châtiment.
Misérable vie, épouvantable mort ! Mais n'avait
il pas, pour une somme dérisoire, troqué son
âme de poète contre la bourse du marchand ? Prix
du renoncement à son droit d'aînesse de
l'humanité. C'est bien pour un plat de lentilles qu'il le
vendit. Pauvre Rimbaud ! n'avait il pas commis le crime d'Esaü
?
ARTHUR
RIMBAUD par Georges Rodenbach.
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