Georges Rodenbach








O ville d'exemplaire et stricte piété...


O ville d'exemplaire et stricte piété !

Les sombres maisons

- Même dans leurs vitres rien ne s'azure -

Ont l'air d'une communauté

En oraison,

A genoux dans l'eau qui se moire;

Et les reflets des murs sont des cassures

De robe noire...


Les canaux vont se prolongeant comme des nefs.

Les maisons restent prosternées,

Ville entrée en religion;

Pour quels chagrins ou quels griefs ?

Pour avoir vu mourir quels rayons

Ou se rompre quel hyménée ?

Pour avoir subi quel déclin,

Quelle chute du haut de la gloire,

Pour être veuve avec quels orphelins,

Pour s'être vue en deuil dans quels miroirs ?

Ah ! comme le destin est rapide à changer,

Ruine immédiate et déjà quotidienne

Qui lui fit tout de suite, en ce temps-là, songer :

"Est-il une douleur comparable à la mienne ?"


O mélancoliques maisons,

Maintenant sans mémoire,

Qui ont cessé de regarder les horizons !


Naguère elles étaient des reines,

Avec un luxe en fleur de pierres ciselées;

Voici qu'elles ont

Des robes noires,

Choeur de béguines en neuvaines

Pour on ne sait quel Jubilé...

La ville entière a pris le voile,

Priant dans les nefs des canaux;

Et, pour l'oubli de ses misères

(En les touchant des doigts dans l'eau),

Elle égrène une à une les étoiles

Comme les grains intermittents d'un grand rosaire.



Le Règne du silence




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