Georges Rodenbach








C'est là qu'il faut aller quand on se sent dépris...


C'est là qu'il faut aller quand on se sent dépris

De la vie et de tout et même de soi-même;

Ville morte où chacun est seul, où tout est gris,

Triste comme une tombe avec des chrysanthèmes.


C'est là qu'il faut aller se guérir de la vie

Et faire enfin le doux geste dont on renonce;

Il en émane on ne sait quoi qui pacifie;

Quel beau cygne est entré dans l'âme qui se fonce ?


On souffrait dans son âme, on souffrait dans sa chair;

Mais il advient qu'un peu de joie encore pleuve

Avec le carillon intermittent dans l'air...

C'est là qu'il faut aller quand on a l'âme veuve !



Le Miroir du ciel natal






La ville est morte, morte, irréparablement...


La ville est morte, morte, irréparablement !

D'une lente anémie et d'un secret tourment,

Est morte jour à jour de l'ennui d'être seule...

Petite ville éteinte et de l'autre temps qui

Conserve on ne sait quoi de vierge et d'alangui

Et semble encor dormir tandis qu'on l'enlinceule;

Car voici qu'à présent, pour embaumer sa mort,

Les canaux, pareils à des étoffes tramées

Dont les points d'or du gaz ont faufilé le bord,

Et le frêle tissu des flottantes fumées

S'enroulent en formant des bandelettes d'eau

Et de brouillard, autour de la pâle endormie

- Tel le cadavre emmailloté d'une momie -

Et la lune à son front ajoute un clair bandeau !



Le Règne du silence




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