Georges Rodenbach








Une surtout, la plus triste des villes grises...



Une surtout, la plus triste des villes grises,

Murmure dans l'absence :"Ah ! mon âme se brise !"


Murmure avec sa voix d'agonie :"aimez-moi !"

Et je réponds :"J'ai peur de l'ombre du beffroi,


J'ai peur de l'ombre encor de la tour sur ma vie

Où le cadran est un soleil qu'on crucifie."


La voix reprend avec tendresse, avec émoi :

"Revenez-moi ! Aimez mes cloches ! Aimez-moi !"


Et je réplique :"Non ! les cloches que j'écoute

Sont les gouttes d'un goupillon pour une absoute !"


La voix s'obstine, encor plus tendre :"Aime mes eaux !

Remets ta bouche à la flûte de mes roseaux !"


Mais je réponds :"Non ! les roseaux dont l'eau s'encombre

Sont des flûtes de mort où ne chante que l'ombre !"




Le Miroir du ciel natal





Plus qu'ailleurs on y songe au vide de la vie...



Plus qu'ailleurs on y songe au vide de la vie,

A l'inutilité de l'effort qui nous leurre;

Rien par quoi la tristesse un peu se lénifie

Et rien pour désaffliger l'heure !


Toujours les quais connus, les mêmes paysages,

Les vieux canaux pensifs qu'un cygne en deuil affleure;

Sans jamais d'imprévu ni de nouveaux visages

Donnant une autre voix à l'heure !


Et toujours, avec des langueurs équivalentes

A celles de la pluie automnale qui pleure,

Quelque moulin, vers la banlieue, aux ailes lentes,

Qui tourne et semble moudre l'heure !



Le Miroir du ciel natal




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