Georges Rodenbach








Le brouillard indolent de l'automne est épars...



Le brouillard indolent de l'automne est épars...

Il flotte entre les tours comme l'encens qui rêve

Et s'attarde après la grand-messe dans les nefs;

Et il dort comme un linge sur les remparts.


Il se déplie et se replie. Et c'est une aile

Aux mouvements imperceptibles et sans fin;

Tout s'estompe; tout prend un air un peu divin;

Et, sous ces frôlements pâles, tout se nivelle.


Tout est gris, tout revêt la couleur de la brume :

Le ciel, les vieux pignons, les eaux, les peupliers,

Que la brume aisément a réconciliés

Comme tout ce qui est déjà presque posthume.


Brouillard vainqueur qui, sur le fond pâle de l'air,

A même délayé les tours accoutumées

Dont l'élancement gris s'efface et n'a plus l'air

Qu'un songe de géométrie et de fumées.



Le Miroir du ciel natal








Le jet d'eau s'est levé sur la vasque d'eau morte...



Le jet d'eau s'est levé sur la vasque d'eau morte;

Il a l'air dans le soir de quelqu'un qui exhorte

Et porte au ciel, dans un bouquet, une supplique.


Le parc s'empreint d'une douceur évangélique

Et les feuilles vont se cherchant comme des lèvres.


Seul le jet d'eau s'afflige; il insiste, il s'enfièvre

Dans cette solitude où son élan se brise.

Ah ! que n'a-t-il plutôt humblement accepté

Le sort calme d'avoir pour soeurs des roses-thé,

Et de ne se crisper qu'à peine sous la brise.

Et d'être un étang plane au niveau du jardin ?

Orgueil ! Il a voulu toucher le ciel lointain,

S'élever au-dessus des roses, ô jet d'eau

Qui se termine en floraison de chapiteau,

Comme pour résumer à soi seul tout un temple.


Ah ! l'effort douloureux, toujours inachevé !

Il est debout, encor qu'il chancelle et qu'il tremble;

Il est celui qui tombe après s'être élevé;

Il rêve en son orgueil l'impossible escalade

De l'azur, où planter son frêle lys malade;

Il est le nostalgique, il est l'incontenté;

Il est l'âme trop fière et que le ciel aimante.

- Ah ! que n'a-t-il vécu du sort des roses-thé

Parmi l'herbe où leur vie est heureuse et dormante !

- Il est le doux martyr d'un idéal trop beau;

Il espérait monter jusqu'au ciel, le jet d'eau !

Mais son voeu s'éparpille ! Et sa robe retombe

En plis agenouillés comme sur une tombe.




Le Miroir du ciel natal





page précédente début de page le sommaire accueil page suivante