Georges Rodenbach








Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente...



Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente !

Maladive beauté de ces ciels où des fils

Ont capturé notre âme en leurs réseaux subtils,

Echeveau qu'on croit frêle et qui nous violente !

Quel remède à l'ennui des longs jours pluvieux ?

Et comment éclaircir, lorsqu'on y est en proie,

Le mystère de leur tristesse qui larmoie ?

Sont-ce les pleurs du ciel - en deuil de quelle peine ?

Car la pluie a vraiment une tristesse humaine !

Pluie éparse. Elle nous atteint ! C'est comme afin

De nous lier à sa peine contagieuse.


Elle s'étend dans l'atmosphère spongieuse

Et, grise, elle renait d'elle-même sans fin.

Pluie étrange. Est-ce un filet où l'âme se mouille

Et se débat ? Est-ce de la poussière d'eau ?

Où l'effilochement fil à fil d'un rideau ?

Est-ce le chanvre impalpable d'une quenouille ?

Où bien le ciel a-t-il lui-même des douleurs

Et pleut-il simplement les jours que le ciel pleure ?

Alors tout s'élucide : attraction des pleurs !

La pluie apporte en nous les tristesses de l'heure;

Insinuante, jusqu'en nous elle descend;

Elle cherche nos pleurs et va les accroissant,

O pluie alimentant le réservoir des larmes !

Inexorable pluie ! Apporteuse d'alarmes !

Nous n'en souffrons si fort que pour prévoir un peu

Qu'après la pluie et les heures sombres enfuies,

Même lorsque le ciel sera de nouveau bleu,

Il nous faudra plus tard pleurer toutes ces pluies.




Les Vies encloses





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