Georges Rodenbach








L'eau houleuse du port est sans mirage aucun...



L'eau houleuse du port est sans mirage aucun.

Mais dans le somnolent dimanche, il suffit qu'un

Souffle d'air passe au fil du bassin qui repose

Pour propager le vert reflet des peupliers,

Quand se crispe en frissons de moire l'eau morose...


C'est ainsi que la cloche aux glas multipliés

Dans l'Ame du dimanche, où toute rumeur cesse,

Agrandit longuement des cercles de tristesse.



Le Règne du silence





Le gris du ciel du Nord dans mon âme est resté...



Le gris du ciel du Nord dans mon âme est resté;

Je l'ai cherché dans l'eau, dans les yeux, dans la perle;

Gris indéfinissable et comme velouté,

Gris pâle d'une mer d'octobre qui déferle,

Gris de pierre d'un vieux cimetière fermé.

D'où venait-il, ce gris par-dessus mon enfance

Qui se mirait dans le ciel inanimé ?

Il était la couleur sensible du silence

Et le prolongement des tours grises dans l'air.

Ce ciel de demi-deuil immuable avait l'air

D'un veuvage qui ne veut pas même une rose

Et dont le crêpe obscur sans cesse s'interpose

Entre la joie humaine et son chagrin sans fin.

Ah ! ces ciels gris, couleur d'une cloche qui tinte,

Dont maintenant et pour toujours ma vie est teinte !

- Et, pour moudre ces ciels, tournait quelque moulin !




Les Vies encloses





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