Georges Rodenbach








Toute la belle histoire est une souvenance...



Toute la belle histoire est une souvenance !

Les cygnes pleurent sur l'eau où se mirent les toits,

Rien ne se recommence

Et tout n'arrive qu'une fois.


Tout est déjà comme si rien n'avait été;

La ville abdique

Et les cygnes ont un air héraldique

Et les tours sont dans l'air comme un grand cri sculpté.


Les reflets parmi l'eau s'évaporent,

Ainsi le fard d'un visage;

Tout ce vieux décor est sans âge;

L'eau devient incolore.


Toute la belle histoire est finie,

L'ancien faste et la mer baignant le pied des tours;

La mer est partie

Comme un amour...

Déjà le souvenir en est vague;

La ville est une veuve;

Comment recommencer les vagues

Et se remettre aux doigts des bagues neuves ?


La ville rêve au beau passé qui finit mal.

Elle appelle et rien ne répond.

Silence de l'air ! Les vieux ponts

Sont comme un catafalque en deuil sur le canal.


La ville se résigne,

Appareillée avec les quais,

Et prend exemple sur les cygnes

Qui sont un vaste vol cargué.


Les cygnes mi-barque, mi-aile,

Presque redevenus des oiseaux de blason,

Dans ce air de veuvage et d'arrière-saison

Où seul le clair de lune un peu les emmielle !




Le Miroir du ciel natal





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