Georges Rodenbach








Les cygnes dans le soir ont soudain déplié...



Les cygnes dans le soir ont soudain déplié

Leurs ailes, parmi l'eau qu'un clair de lune moire;

On y sent se lever un frisson qui va croître,

Comme le long du feuillage des peupliers.


Frisson pareil à ceux d'un grand vent dans les arbres;

C'est comme une musique, en pleurs d'être charnelle;

Musique d'une harpe qui serait une aile,

Car les ailes de cygne ont la forme des harpes.


Ces harpes tout à coup ont déchiré la brume;

Les nénuphars lèvent leurs voiles de béguines;

Tout se recueille; tout écoute les beaux cygnes

Qui dressent sur l'eau morte un arpège de plumes.


Concert nocturne où, seul, je m'arrête de vivre !

Ah ! ces harpes de la musique du silence

Dont on ne sait si elle est morte ou recommence;

Et mon coeur s'est gelé dans ces harpes de givre.




Le Miroir du ciel natal




Les cygnes d'un beau rêve acquis à ce silence...



Le cygne d'un beau rêve acquis à ce silence

Qui s'effaroucherait d'un peu de violence

Et qui n'arrive à flotter comme une palme

Qu'à cause du repos, à cause du grand calme,

Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie,

- Barque de clair de lune et gondole de soie -

Cygne blanc, argentant l'ennui des mornes villes,

Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles

Son candide duvet tout impressionnable;

Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles;

- Dédaignant le voyage et la mer navigable -

Sommeille, l'aile close, en couvant des étoiles !




Le Règne du silence





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