Georges Rodenbach








La maladie est si doucement isolante...



La maladie est si doucement isolante :

Lent repos d'un bateau qui songe au fil d'une eau,

Sans nulle brise, et nul courant qui violente,

Attaché sur le bord par la chaîne et l'anneau.

Avant ce calme octobre, il s'appartenait guère :

Toujours du bruit, des violons, des passagers,

Et ses rames brouillant les canaux imagés.

Maintenant il est seul; et doucement s'éclaire

D'un mirage de ciel qui n'est plus partiel;

Il se ceint de reflets puisqu'il est inutile;

Et, délivré du monde, il s'encadre de ciel.


Car cet isolement anoblit, lénifie;

On se semble de l'autre côté de la vie;

Les amis sont au loin, vont se raréfier;

A quoi dont s'attacher; à qui se confier ?

On ne va plus aimer les autres, mais on s'aime;

On n'est plus possédé par de vains étrangers,

On se possède, on se réalise soi-même;

Les noeuds sont déliés ! Les rapports sont changés !

Toute la vie et son mensonge et son ivraie

Se sont fanés dans le miroir intérieur

Où l'on retrouve enfin son visage meilleur,

Celui de pure essence et d'identité vraie.


Les maladies des pierres sont des végétations. Novalis.


Quand la pierre est malade elle est toute couverte

De mousses, de lichens, d'une vie humble et verte;

La pierre n'est plus pierre; elle vit; on dirait

Que s'éveille dans elle un projet de forêt,

Et que, d'être malade, elle s'accroît d'un règne,

La maladie étant un état sublimé,

Un avatar obscur où le mieux a germé !

Exemple clair qui sur nous-mêmes nous renseigne :

Si les plantes ne sont que d'anciens cailloux morts

Dont naquit tout à coup une occulte semence,

Les malades que nous sommes seraient alors

Des hommes déjà morts en qui le dieu commence !




Les Vies encloses





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