Georges Rodenbach








Le long des quais, sous la plaintive mélopée...



Le long des quais, sous la plaintive mélopée

Des cloches, l'Eau déserte est tout inoccupée

Et s'en va sous les ponts, silencieusement,

Pleurant sa peine et son immobile tourment,

Se plaindre de la vie éparse qui l'afflige !

Et la lune a beau choir comme une fleur sans tige

Dans le courant, elle a l'air d'être morte, et rien

Ne fait plus frissonner au souffle aérien

Ce pâle tournesol de lumière figée.

Eau dédaigneuse ! Soeur de mon âme affligée,

Qui se refuse aux vains décalques d'alentour,

Elle qui peut pourtant mirer toute une tour

O taciturne coeur ! Coeur fermé de l'eau noire.


Toute à se souvenir en sa vaste mémoire

D'un ancien temps vécu qui maintenant est mort :

Cadavre qu'elle lave avec son eau qui tord

Des tristesses de linge en pitié quotidienne

O l'eau, soeur de mon âme, empire des noyés,

Se répétant le soir l'une à l'autre :"Voyez

S'il est une douleur comparable à la mienne !"




Le Règne du silence





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