Georges Rodenbach








Tel canal solitaire, ayant bien renoncé...



Tel canal solitaire, ayant bien renoncé,

Qui rêve au long d'un quai, dans une ville morte,

Où le vent faible à son isolement n'apporte

Qu'un bruit de girouette, en son cristal foncé,

S'exalte d'être seul, ô bonne solitude !

Isolement par quoi son coeur devient meilleur

Quand l'eau s'est peu à peu déprise et se dénude

De tout désir qui lui serait une douleur !

Quiétude où jamais ne descend et ricoche

Que le tintement frêle et doux de quelque cloche,

Frissons contagieux d'un bruit presque divin !

Et qui, plein de mirage, est comme un ciel en marche,

Tout nostalgique en des recherches d'infini !

Qu'importe ! il vit déjà d'éternité. Car ni

Les quais de pierre stricts, ni tel vieux pont d'une arche

N'empêchent la descente en lui du firmament;

Ou la fumée éparse, au doux renoncement,

De le suivre dans l'air en chemin parallèle;

Ou les cygnes royaux sur les bords d'ouvrir l'aile,

Graduel déploiement d'un plumage inégal

Qui mire dans l'eau plane un arpège de plumes !


Ainsi le long du quai rêve le vieux canal

Où les choses se font l'effet d'être posthumes

Parmi cet au-delà de silence et d'oubli...

Mais tout revit quand même en son calme sans pli.

Or s'il reflète ainsi la fumée et les cloches

C'est pour s'être guéri de l'inutile émoi;

Aussi le canal dit : Ah ! vivez comme moi !...

Et son eau pacifique est pleine de reproches.




Le Règne du silence





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