Georges Rodenbach








Art Pur



Est-il vrai que le Vers doive vêtir l' armure

Et, quittant le manoir où son orgueil le mure,

Doive, tel qu' un soldat amoureux des clairons,

Marcher dans la bataille humaine, entrer en lutte,

Et, laissant aux loisirs du camp les airs de flûte,

Faire sonner au vent, comme des éperons,

Les rimes d' or sur le pavé des strophes fières ?

-- Non ! le Vers doit pleurer, escorter les civières

Où les corps sont pareils à des lis teints de sang.

Il faut que, pacifique, humble, compatissant,

Il aille, dédaignant la bataille futile.

Mais prenant en pitié les faibles qu' on mutile

Et ceux qui sont rompus d' avoir longtemps lutté,

Le vers, avec des airs de Soeur de charité,

Leur portera le soir, par la plaine assoupie,

Des mots doux, des mots blancs, comme de la charpie !




La Jeunesse Blanche ( 1886 ).





Derniers Vers, 1898.



C' est encore une année en fuite et qui s' enfonce

Et qui va s' éteignant dans l' âtre avec la cendre

La chambre se recueille et toute elle se fonce

Et les reflets dans le miroir semblent descendre

O la bûche qui va finir

Toute noircie et calcinée !

Elle fut la branche vivante

Et la voilà qui va mourir !

L' année aussi avait été

Une branche de notre vie.

Verdure de printemps, suivie

Du feuillage d' or de l' été !

O branche à présent dépouillée

Se survivant encore un peu

Dans sa robe de feu

Qui sera bientôt grise,

Année en fuite et déjà presque désapprise

Déjà presque oubliée !...




Ecrit pour le numéro de Noël de l'Illustration.





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