"Figurez-vous que, non content d'occuper, dans le choeur de notre église, la place prééminente et le prie-Dieu pareil
à un trône que je lui avais concédé par faiblesse et en échange de ses largesses, il poussa plus loin ses aristocratiques exigences. C'est ici le sacrilège auquel, hélas ! j'ai trop participé. Même pour cette chose toute divine et de céleste bonté égalitaire qu'est la Sainte Table, toujours dressée, il entendit se distinguer du commun des fidèles. Est-ce qu'un comte Jean Adornes, descendant direct de celui qui fut à la première croisade et repose à Bruges en la chapelle de Jérusalem qu'il fonda, pouvait communier comme les autres paroissiens ? Donc il me remit un sceau, figurant le dessin de son blason séculaire, c'est-à-dire la Couronne comtale, avec des attributs et une tour crénelée, parmi des feuilles ornementales."Et je dus, sur son ordre, empreindre, chaque fois, de ce sceau, l'hostie qui lui était destinée.

Péché d'orgueil. Sacrilège dont j'ai honte. Dieu dans l'hostie ne lui suffisait pas... Il ajoutait ses armoiries à Dieu ! Ah ! comme elles me brûlèrent souvent les doigts, ces hosties blasonnées et consacrées, quand je les approchais de la tête orgueilleuse du comte ! Il regardait, il s'assurait que le blason bosselait la blancheur du pain azyme. Et, alors, il daignait la recevoir, plein de foi, d'ailleurs...

Moi, je souffrais. Jésus aussi souffrait, sans doute. Il me semblait le voir, visage captif, derrière la forme ajourée de la couronne comtale, comme aux créneaux d'une prison. Il était enchevêtré dans tous ces attributs, dont l'hostie s'encombrait, et qui lui laissaient à peine de la place. Je suis sûr que Jésus fut moins présent dans ces hosties-là que dans les autres..."
Il y eut une stupeur dans l'assistance. Oui ! le péché d'orgueil, un orgueil du nom qui avait osé s'accoler au nom même de Dieu ! Espèce de sacrilège qu'il fallait faire expier au mort par quelque pénitence qui fut l'humilité même.
Alors le prêtre, les seigneurs, la foule décidèrent, selon la coutume, qu'il ne serait pas inhumé dans le caveau d'honneur de la famille. Et le comte Jean Adornes, baron du Saint-Empire et des Croisades, sire de Saint-André, fut conduit, le lendemain, sans apparat, vers le cimetière du village, descendu dans la terre, et pas une pierre ne marqua la fosse anonyme.



Le Rouet des brumes

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