"L'Orgueil ?", A ce mot tout le peuple chuchota :"Non ! non !".

Et ce fut un murmure contagieux, frisson unanime du blé qui s'incline dans le même sens avec le vent qui a passé. II continua la liste des péchés capitaux."L'Avarice"La même négation fit une rumeur propagée... Chacun songeait à la bienfaisance du vieux comte.

"La Luxure ?"A ce mot, par un admirable élan de l'instinct populaire, la foule se tourna vers Ursule de Borlant, la veuve, la noble compagne uniquement aimée par le défunt, dans la pudeur et la fécondité des justes noces. Tous s'inclinèrent vers elle. Ce fut auguste et attendrissant. Elle poussa un cri de douleur, où il y avait de la fierté... Nulle autre famille ne lui fut une tentation. Fidèle à l'épouse comme elle-même fut fidèle à l'époux, ils avaient tous deux respecté le sacrement...
L'énumération s'acheva :"l'Envie, la Gourmandise, la Colère, la Paresse ?"avec chaque fois un murmure négatif, le recommencement du frisson dans le blé.

II y eut un grand silence, ensuite. On entendait un peu les souffles, les voiles et les robes de crêpe qu'un mouvement fait grincer, les arbres du parc dont le frisson entrait par les portes ouvertes, la foule du dehors, car une partie seulement avait pu pénétrer. Soudain, dans un espace demeuré libre de la grande salle, le curé s'avança, le vénérable Jean Biscop, pasteur du village depuis près d'un demi-siècle. Il paraissait hésitant, confus, tenait les yeux fixés à terre, et jamais son visage n'avait paru plus triste. Il commença à parler du ton qu'il eut en chaire les jours qu'il lui avait fallu dénoncer quelque scandale de la paroisse."Certes, dit-il, le comte Jean Adornes baron du Saint-Empire et des Croisades, sire de Saint-André, fut un puissant et charitable seigneur. Il eut bien des mérites devant les hommes et devant Dieu. L'avarice, la luxure, l'envie, la gourmandise, la colère et la paresse, en effet, ne l'ont point connu. Quant à l'orgueil, c'est vrai encore que nul ne fut plus simple, plus familier avec les humbles... Mais, mes frères, je dois à mon sacerdoce, à ma conscience, à la sincérité de ce jugement public des morts qui est une de nos plus antiques et précieuses coutumes de Flandre, d'avouer devant tous qu'il ne fut pas simple vis-à-vis de Dieu. II a péché par orgueil, et son orgueil alla jusqu'au sacrilège. Moi seul, le sais - et Dieu. Il faut donc que je vous le révèle puisque je suis ministre de Dieu, en ce jour de justice. J'ai hésité, mais je sens que c'est mon devoir. Déjà, du vivant du comte, j'avais voulu résister; je n'osai pas. Je fus lâche; je fus de moitié dans son péché d'orgueil. Aujourd'hui, en le dévoilant, c'est presque ma confession publique que je fais...
Donc, le comte Jean Adornes fut orgueilleux devant Dieu... Infatué de sa noblesse, de ses titres, de ses armoiries, il voulut s'en prévaloir jusque dans les actes de la piété.



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