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L'Orgueil.
Le vieux comte Jean Adornes venait de mourir. Ce fut
grande désolation dans le pays de Flandre. En toutes
les métairies les femmes firent s'agenouiller leurs
enfants aux cheveux de blé et prier un Ave pour son
âme devant la statuette de la Madone, en plâtre
blanc sur le badigeon bleu des murs. Les cloches
tintèrent de village en village, traçant dans
l'air comme des chemins de tristesse, des chemins noirs qui
se rejoignaient. Les vassaux apportèrent aux grilles
du château toutes les roses-trémieres, les
tournesols de leurs jardins, et aussi les branches fleuries
de leurs vergers.
Le comte Adornes, dans la contrée entière,
était populaire. Aucune tache n'avait souillé
sa noble vie. II fut bon, bienfaisant, chaste fidèle
à Dieu et à son nom. Nom glorieux,
allumé dès le seuil ténébreux
des annales ! C'est un de ses ancêtres qui se
distingua dans la première croisade, fut à
l'assaut de Jérusalem et, en souvenir, édifia
à Bruges cette chapelle portant le nom de la ville
sainte, et où il repose. Quant à son
château-fort de Saint-André, il en était
déjà question aux archives dans des
pièces datant de 1200 et 1220. Une partie subsistait,
en pierres de taille d'une épaisseur énorme,
avec une tour carrée et une tour ronde. Il y avait,
autour, un canal de vingt pieds de profondeur et des
ponts-levis qui, en ce moment, n'étaient pas
abaissés, comme s'ils s'étaient relevés
sur l'entrée divine de la mort.
Mais pour le jour des funérailles, qui auraient lieu
le dimanche suivant (afin que tous ceux du pays y pussent
assister), les ponts-levis seraient abaissés de
nouveau. Les grilles seraient ouvertes et aussi les portes
d'entrée, les portes de toutes les salles. Le
château appartiendrait au peuple. Car il fallait
procéder, avant le départ du convoi, à
la cérémonie séculaire dont l'usage
subsiste, c'est-à-dire le jugement du mort dans la
grande salle du château, devenue un prétoire de
justice. Tradition immémoriale, à laquelle
tous les seigneurs du pays de Flandre se
prêtèrent dès les plus lointains
âges, si sûrs de l'intégrité de
leur vie qu'ils la laissaient discuter par leurs gens. Tous
les parents se réunissaient en conseil avec les
vassaux, les tenanciers, les fermiers, les serviteurs. Ce
conseil devenait un tribunal. On plaidait pour ou contre le
défunt, dont le corps attendait dans la chapelle. Les
témoignages étaient recueillis impartialement.
Si la somme du bien l'emportait sur celle du mal, le
cercueil était porté avec toutes sortes de
déférences et de laudations dans le caveau
d'honneur; si, au contraire, la mémoire du
trépassé était entachée de
quelque faute un peu grave, surtout s'il n'avait pas
scrupuleusement obéi aux lois de la religion, s'il
avait donné lieu à un scandale quelconque, on
l'emportait en pompe et presque clandestinement dans une
fosse isolée ou nul ne s'occupait plus de lui.
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