Georges Rodenbach

Promenade Georges Rodenbach à Bruges. 2/4

Extrait de « Sur les pas des écrivains à Bruges », Ed. de l'Octogone, Bruxelles, 1999.












1. Lac d'Amour et Béguinage

Le Béguinage et son Lac d'Amour, ce "reposoir de la lune", étaient l'objet d'une grande vénération de la part de Georges Rodenbach. Ecoutons le poète : "[Minnewater]) un nom aux résonances exquises, " le lac d'amour ", a-t-on traduit, mais mieux que cela : l'eau où l'on aime !"

Les hôtes taciturnes de l'ancien bassin intérieur de la ville ont inspiré au poète ce tableau intimiste :

Le cygne d'un beau rêve acquis à ce silence

Qui s'effaroucherait d'un peu de violence

Et qui n'arrive à flotter comme une palme

Qu'à cause du repos, à cause du grand calme,

Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie,

- Barque de clair de lune et gondole de soie -

Cygne blanc, argentant l'ennui des mornes villes,

Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles

Son candide duvet tout impressionnable;

Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles;

- Dédaignant le voyage et la mer navigable -

Sommeille, l'aile close, en couvant des étoiles !

Stefan Zweig (1881-1942), qui a visité Bruges en 1906 à l'instigation de son ami Émile Verhaeren, a lui aussi médité au bord du Lac d'Amour :

C'est là un étang aux eaux sombres et immobiles sur la rive duquel s'appuie, pareille à un veilleur endormi, une tour ronde et obscure. Le ciel semble se reposer dans ses flots noirs, et des nuages blancs le survolent, tels des messagers du paradis. Quelle solennité, quelle majesté l'amour doit revêtir aux yeux de ces gens pour qu'ils aient attribué un tel nom à ce cadre rêveur et séraphique !

Coté nord du lac, sur la berge désertée par les touristes, le massif d'arbres cache un espace vert d'un romantisme exquis : échiquier géant, cours d'eau assoupi et pavillon renaissance sont au rendez-vous des audacieux. Les lanternes ajoutent une touche de poésie à la Paul Delvaux.

Selon Georges Rodenbach, toujours tenté de donner vie aux objets familiers :

Le réverbère est seul sous le grand ciel.

Et il voit que, là-bas,

D'autres feux tremblent,

Étoiles qui jamais ne se rassemblent,

Seules comme lui

Dans un éternel célibat.

Se dirigeant vers le Béguinage, on découvre le buste de Maurits Sabbe (1873-1938), près de la Maison éclusière. Ce romancier flamand a écrit trois ouvrages d'inspiration brugeoise : Aan 't Minnewater, ensemble de récits populaires parus en 1898, De filosoof van 't Sashuis et Een mei van vroomheid. Sa vision de la ville prend le contre-pied de Bruges-la-Morte en décrivant l'univers des petites gens et des personnages pittoresques qui animent la ville qui lui est chère.

L'écrivain Charles d'Ydewalle (1901-1985), auteur de Enfances en Flandre, La Bruyère de Saint-André et Ma Flandre que voici, où il parle abondamment de Bruges, a occupé un temps la Maison éclusière : "Il est d'une importance vitale pour chacun de trouver un endroit qui constitue un refuge contre l'actualité scandaleuse et despotique." C'est ce que pensait l'écrivain néerlandais Jan Greshoff (1888-1971), qui a souvent résidé dans un hôtel néo-gothique qui se mirait dans le Lac d'Amour.

Devant la Maison éclusière, le poète Sébastien Lise donne ce conseil à l'aube du prochain millénaire :

Retourne à Bruges

au Lac d'Amour

le seul refuge

au dernier jour

du lent déluge

Fasciné par le personnage de la béguine, qui a "moins l'air de marcher que de glisser", et que le poète assimile aux "cygnes blancs des longs canaux", Georges Rodenbach lui a consacré un recueil de nouvelles tout en nuances, Le Musée des Béguines.

Dans l'ancienne demeure de la Grande Demoiselle, côté gauche en entrant, la ville a installé un musée retraçant la vie de la communauté et l'histoire de la dentelle qui émerveillait Rodenbach. Celui-ci la comparait à des "miracles blancs opérés comme un jeu : toile d'une araignée invisible ourdissant un réseau où se prennent des étoiles; plan qui semble confus et tout à coup aboutissant, par ces grésils de linge accumulés, à une parure en filigrane toute ciselée. Et il conclut : "N'est-ce pas un bijou silencieux que la dentelle ?"

En 1894, un Belge est joué pour la première fois à la Comédie-Française. Le Voile de Rodenbach ne fera qu'accroître la vogue parisienne pour la cité du Nord. On dit que pour habiller la béguine, leitmotiv de la pièce, Rodenbach aurait commandé à Bruges un carreau de dentellière et fait confectionner par le couturier même du béguinage un vêtement en tous points conforme.

Dans la chapelle du Béguinage, les bénédictines qui ont remplacé les béguines en 1927 chantent encore certains offices. Saisi par le démon de l'analogie cher à Mallarmé, Georges Rodenbach se prend à songer que leur "chant unanime s'élabore ainsi qu'une dentelle, frêle, mais aérien aussi, et naissant presque de l'air nu, comme un miracle. [...] Les Sœurs juxtaposent leurs naïfs solfèges, combinent les fils épars de leurs voix sur le velours sombre de l'orgue. Chacune inocule sa fleur dans la trame, collabore au point vocal qui note à note se module, jusqu'à ce qu'enfin, sur le velours sombre de l'orgue, s'ajoure le cantique en dentelle totale."

Dans Neue Gedichte de Rainer Maria Rilke (1875-1926), on peut lire un poème intitulé Béguinage Sainte-Élisabeth, Bruges, traduit par Lorand Gaspar :

La porte haute ne semble retenir personne,

le pont est ouvert à tous vents,

mais toutes se tiennent en sécurité

dans la vieille cour aux ormes et ne sortent jamais plus

de leurs maisons, si ce n'est pour prendre le bout de chemin vers l'église

afin de mieux comprendre pourquoi

il y eut en elles tant d'amour.

Là elles sont à genoux, couvertes de toile pur fil

toutes se ressemblent, comme si l'image d'une seule

était mille fois reprise dans le plain-chant qui profond

et clair

devient miroir contre la brisure des piliers;

et leurs voix montent le long du chant

de plus en plus escarpé et se jettent d'en haut

du dernier mot vers les anges

qui ne les rendent plus.

Une seule photographie montre Georges Rodenbach dans la ville qui s'accordait le mieux à sa mélancolie. On le voit au milieu du Béguinage occupé à prendre des notes. Léon Cladel, écrivain régionaliste et grand-père de Dominique Rolin, est probablement un des deux accompagnateurs. Voici comment il aurait perçu sa visite au Béguinage :

Quand nous fûmes dans l'enclos si mystique, si reposé, Cladel parla un peu moins; un instant après, il ne parla plus. Le sortilège opérait sur lui. Il nous regarda, stupéfait : - Ah ! quel silence, dit-il. Il m'a vraiment touché ici ! Et il montra son front.

Et Rilke de poursuivre :

Voilà pourquoi celles d'en bas lorsqu'elles se lèvent

et se retournent, sont silencieuses. Voilà pourquoi elles s'inclinent en silence et,

faisant un signe à celles qui les accueillant

leur font signe, elles offrent de l'eau bénite

qui rafraîchit les fronts et rend les lèvres livides.

Puis elles retraversent lourdes et recueillies

le même chemin étroit -

les jeunes tranquilles, les vieilles indécises,

- une vieille traîne un peu en arrière -

elles regagnent leurs maisons qui aussitôt les recouvrent de silence

et de temps en temps

révèlent entre les ormes

le reflet prude sur une vitre d'un peu de pure solitude.

Sensible aux intersignes, le poète qui a posé pour le photographe savait-il que la vaste pelouse, parsemée de jonquilles au printemps, recouvrait l'emplacement de l'ancien cimetière de la communauté ? Pensait-il au béguinage en écrivant : "le silence apparaît à ce moment comme quelque chose de vivant, de réel, de despotique qui vit là, seul, comme en un royaume élu pour son exil, qui veut, qui commande, qui se montre hostile à qui le dérange. Inconsciemment, invinciblement, on subit sa douleur muette, et si par hasard quelque passant approche et fait du bruit, on a comme l'impression d'une chose anormale, choquante et sacrilège."

2. Hôpital Saint-Jean

À l'Hôpital Saint-Jean, Georges Rodenbach a évoqué les "jardins intérieurs, ourlés de buis; des chambres de malades, toutes lointaines, où l'on parle bas."

Dans Bruges-la-Morte, Hugues Viane vient régulièrement y admirer les chefs-d'œuvre de Memling, plus particulièrement "la célèbre châsse de sainte Ursule, telle qu'une petite chapelle gothique en or, déroulant, de chaque côté, sur trois panneaux, l'histoire des onze mille Vierges; tandis que dans le métal émaillé de la toiture, en médaillons fins comme des miniatures, il y a des Anges musiciens, avec des violons couleur de leurs cheveux et des harpes en forme de leurs ailes.

Ainsi le martyre s'accompagne de musiques peintes. C'est qu'elle est douce infiniment, cette mort des Vierges, groupées comme un massif d'azalées dans la galère s'amarrant qui sera leur tombeau. Les soldats sont sur le rivage. Ils ont déjà commencé le massacre; Ursule et ses compagnes ont débarqué. Le sang coule, mais si rose ! Les blessures sont des pétales... Le sang ne s'égoutte pas; il s'effeuille des poitrines."

Camille Mauclair qui s'occupait alors de faire représenter à Paris Pelléas et Mélisande de Maeterlinck, a raconté comment, pour habiller Mélisande et la reine, il s'inspira du "justaucorps blanc et de la longue jupe bleue d'Ursule débarquant à Cologne."

Selon Antony Valabrègue, "un voyage à Bruges est un véritable pèlerinage à la gloire de Memling".

Stefan Zweig s'est longuement attardé dans la chapelle dédiée à Hans Memling :

Légèrement oppressé par la tristesse permanente des rues, je retournai les voir, afin de savourer à travers leur grâce pleine de fraîcheur et leur profonde pureté ce parfum de printemps qu'il semble impossible de trouver dans cette ville. Ils sont tous ensemble dans une petite pièce - bien plus impressionnants réunis ainsi qu'exposés dans la galerie des primitifs - rai de lumière trouant le suaire étendu sur la cité. On ne sait auquel accorder la préférence : la Madone qui tend une pomme à l'enfant Jésus d'un air doux et grave ou bien la si célèbre châsse qui raconte avec une piété encore un peu enfantine la vie de sainte Ursule. Quelle délicatesse devait habiter cette âme d'artiste - une âme semble-t-il proche de celle de l'autre héraut de Bruges, Georges Rodenbach, mais en plus timide, emplie de visions suaves et perdues dans l'amour céleste.

Les érudits pensent que l'Hôtel de Ville et le portail du Paradis jouxtant Notre-Dame (qui inspira Fernand Khnopff) évoquent la silhouette de la célèbre châsse.

3. Notre-Dame

Georges Rodenbach avait une prédilection pour Notre-Dame (O.-L.-Vrouwekerk) dont le chœur en pierres de Tournai lui rappelait peut-être la cathédrale de sa ville natale. Sa sensibilité de poète lui fait dire que le sanctuaire  « bondit par blocs à l'assaut de l'air, étage ses contreforts, ses plates-formes, ses vaisseaux, ses arcs-boutants comme des ponts-levis sur le ciel. Ce sont, à l'infini, des accumulations de bâtisses, des entassements, des enchevêtrements, d'où la tour soudain jaillit comme un cri. »

Il y a situé le dénouement de La Vocation et c'est à la sortie de l'église Notre-Dame qu'il place le moment fatal où Hugues Viane rencontre l'actrice Jane Scott, sosie de son épouse défunte.

Évoquant Notre-Dame et le Beffroi, Rodin a transcrit cette vision digne d'un sculpteur : "Ça monte, monte, et puis ça commence à fleurir tout en haut comme les rochers qui fleurissent aussi tout en haut".

C'est sans doute lui et Verhaeren qui ont convaincu Rilke de passer par Bruges. Le poète des Neue Gedichte, qui était le secrétaire de Rodin à Paris, fut saisi d'admiration devant les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne. Dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, Rilke a d'ailleurs composé une page émouvante sur la longue recherche du cadavre du duc de Bourgogne dans les marécages enneigés de Nancy.

Georges Rodenbach met dans la bouche de Hugues Viane, le veuf inconsolé de Bruges-la-Morte, cette méditation sur la fragilité de la destinée humaine :

Le néant de la vie s'éclairait par la consolante vision de l'amour se perpétuant dans la mort [...] Comme ils étaient émouvants ! Elle surtout, la douce princesse, les doigts juxtaposés, la tête sur un coussin, en robe de cuivre, les pieds appuyés à un chien symbolisant la fidélité, toute rigide sur l'entablement du sarcophage. Ainsi sa morte reposait à jamais sur son âme noire. Et le temps viendrait aussi où il s'allongerait à son tour comme le duc Charles et reposerait auprès d'elle.

Selon François Vermeulen, Maurice Barrès (1862-1923) aurait eu son attention attirée par le gisant de marbre noir qui se trouve à droite de la madone de Michel Ange. On peut en effet y voir Adrien de Haveskerke entouré de ses deux épouses. Cette vision romantique aurait fourni à Barrès l'idée de son récit Les deux femmes du Bourgeois de Bruges paru dans le recueil Du Sang, de la Volupté et de la Mort.

Dans sa nouvelle brugeoise, Barrès oppose, non sans cliché, la quiétude du Nord à la passion du Midi. C'était également la façon de voir de la trépidante comtesse Anna de Noailles (1876-1933) qui opérait une distinction entre :

Ceux qui n'ont contemplé que les blés et les vignes

Croissant tardivement sous des cieux incertains,

Qui n'ont vu que la blanche indolence des cygnes

Que Bruges fait flotter dans ses brumeux matins.

et ceux qui ont connu les langueurs voluptueuses de l'Orient.

Son récit La Domination (1905) se déroule en partie en Flandre. Par la voix de son héros, Anna de Noailles, qui visiblement s'est copieusement ennuyée à Bruges, s'écrie : "Ne voyez-vous pas que le béguinage est dans toute
votre ville ?"

Sur la façade extérieure de Notre-Dame, on peut encore voir de nos jours « les grands papiers funéraires, faire-part publics21:51, qu'on affiche selon la coutume, pour annoncer le service comme un spectacle. » Ce qui fait dire à Georges Rodenbach que « le nom du défunt y éclate, en vedette. » 

Sur le bas-côté, on découvre une pierre tombale rongée par le temps (la troisième en partant de l'entrée) de la famille Khnopff qui sera évoquée plus loin.

4. Hôtel Gruuthuse

"L'esthétique des villes est essentielle. Si tout paysage est un état d'âme, comme on a dit, c'est plus vrai encore pour un paysage de ville. Les âmes des habitants sont conformes à leur cité. Un phénomène d'un genre analogue se produit pour certaines femmes qui, durant la grossesse, s'entourent d'objets harmonieux, de statues calmes, de jardins clairs, de bibelots subtils, afin que l'enfant futur s'en influence et soit beau. De même on ne conçoit pas un génie originaire d'ailleurs que d'une ville magnifique." Georges Rodenbach n'a pas été le premier à plaider pour la rénovation de la ville hanséatique. La colonie anglaise avait déjà lancé le mouvement un demi-siècle auparavant. Cependant Joris Borluut, le carillonneur, qui est également l'architecte de la ville - Louis Delacenserie, qui a restauré l'Hôtel Gruuthuse, lui aurait servi de modèle - avance une théorie mystique sur le sujet :

Il y a des analogies mystérieuses. Un rythme conduit l'Univers. Les destinées s'harmonisent. Quand la maison est bâtie, vient l'hôte qu'elle mérite et qui devait venir. Ainsi quand le palais de la Gruuthuus était un mendiant, las des longs chemins de l'histoire, assis au bord d'un quai de Bruges, il ne connut que les pauvres, ceux qui lui ressemblaient. On en avait fait le Mont-de-Piété.

Au contraire, dès que le Palais, comme touché par un magicien, redevint lui-même, sa destinée changea. À ce moment, mourut une vieille douairière qui légua, pour y être conservée et exposée, une merveilleuse collection de point de Bruges. Le Palais étant maintenant une dentelle de pierre, il fallait qu'il devînt un musée de dentelles. Attirance mystérieuse ! Tout correspond. On se mérite à soi-même ce qui advient. Et les événements s'accomplissent, selon qu'on a fait son âme. [...] Ce sont les belles villes, sans doute, qui font les âmes belles. 

La remarquable étude Une ville fait peau neuve qui fait le point sur 111 années de restaurations artistiques à Bruges (1877-1988) rend justice à un Rodenbach soucieux de préservation du patrimoine brugeois, même si l'idée de Ville-Musée que celui-ci défendit témoignait d'un conservatisme exagéré.

Dès le début des années 1880, Émile Verhaeren (1855-1916) déplorait déjà toute tentative de modernisation. Il visait plus précisément le projet néo-gothique de la nouvelle gare. Cela mis à part, le poète de Toute la Flandre était plutôt indifférent aux trésors artistiques de Bruges. Il recherchait avant tout une atmosphère recueillie dont son tempérament névrosé avait grand besoin :

Alors si vous le voulez bien, je vous montrerai le Quai vert avec ses bords renversés dans les flots calmes, et d'autres aussi où les marronniers, les hêtres, les saules et les frênes débordent par dessus les murailles et pendent dans l'eau, longs et miroitants comme des queues de paon. Et de grands murs rongés, avec une vieille ogive encastrée dans la pierraille ou quelque cintre roman qui ressemble à un arc tordu par un archer invisible. Et des cygnes reposant comme des barques blanches parmi des nénuphars blancs. Et des lavandières en costume d'antan, qui trempent leurs linges d'argent dans l'or ensoleillé de l'eau. Et de vieux ponts voûtés et noirs comme des tunnels, et des arcades d'où le lierre tombe encadrant une dentellière en bonnet clair, et des angles de rue piquée de lanternes sonnant au vent un concert de verre et de ferraille. et des toits impossibles, des fenêtres sinistres, des balcons dégringolants, des portes louches avec des serrures ouvragées et compliquées comme un entortillement de reptiles...

Plus circonspect, l'écrivain flamand Frans Erens (1857-1935), évoque la restauration de l'Hôtel de Ville de Damme:

[La façade] est convenablement restaurée, nettoyée et gâchée par les amis trop zélés du passé. L'homme, lorsqu'il se mêle de réparer le travail de la nature, abîme en général plus qu'il n'améliore...

5. Pont Saint-Boniface

S'il ne date que de 1910, le pont Saint-Boniface fait office pour tous les amants du monde de pont des soupirs. Georges Rodenbach aurait certainement apprécié cet endroit plus romantique que nature :

Oh ! les vieux quais dormants dans le soir solennel

Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre

Les baisers et l'adieu glacé de la rivière

Qui s'en va tout là-bas sous les ponts en tunnel.

Oh ! les canaux bleuis à l'heure où l'on allume

Les lanternes, canaux regardés des amants

Qui devant l'eau qui passe échangent des serments

En entendant gémir des cloches dans la brume.

Tout agonise et tout se tait : on n'entend plus

Qu'un très mélancolique air de flûte qui pleure,

Seul, dans quelque invisible et noirâtre demeure

Où le joueur s'accoude aux châssis vermoulus.

Et l'on devine au loin le musicien sombre,

Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des toits;

La tristesse du soir a passé dans ses doigts,

Et dans sa flûte à trous il fait chanter de l'ombre.

Par la Groeningestraat, on pénètre dans le musée du même nom. La dernière partie de Bruges la vive de Dominique Rolin propose une visite guidée originale du temple des "Primitifs flamands" (en fait, des peintres bourguignons) mais c'est encore l'auteur de Bruges-la-Morte qui nous en donne la clé :

Ce n'est qu'à Bruges qu'on peut bien comprendre les Primitifs flamands. C'est là seulement qu'il faudrait les voir. Imaginez Bruges rassemblant son or et ses efforts pour arriver avec l'appui de l'État, à posséder tous les tableaux qui sont en Belgique de van Eyck, le Royal, et de Memling, l'Angélique... [...]

Bruges deviendrait ainsi un but de pélerinage pour l'élite de l'humanité; on y irait, quelques jours de l'an, mais de partout alors, des bouts de l'Univers, comme à un tombeau sacré, le tombeau de l'Art [...]



2/4


page précédente début de page le sommaire accueil page suivante