Tandis que l'immense tour laisse la ville à ses pieds et jette sur elle son immense ombre indifférente, voici, d'un air plus apitoyé, comme les servantes de son agonie, des femmes du peuple dans l'éloignement des rues qui circulent d'un pas amorti sur la mousse et sur l'herbe encadrant les pavés. Elles sont ensevelies en une grande mante à plis raides dont le capuchon relevé leur cache toute la tête. C'est le costume local : une cloche de drap noir aux balancements mélancoliques, et, là-bas, dans le lointain, on croit entendreagoniser leur marche comme un glas.

Douceur de cheminer à présent dans la ville léthargique, à travers des songes et des souvenirs, au long des rues jamais droites, toujours capricieuses, ménageant, à chaque pas de lente flânerie, une surprise et un imprévu. Oh ! les façades anciennes et rares, avec des bouquets sculptés qui se fanent, des cartouches où des satyres se débandent dans l'effritement de la pierre, des têtes de femmes dont la pluie et la poussière ont défleuri la bouche.

Partout des ornements, un caprice, un symbole, un emblême, des armoiries ou des enseignes que le temps a patinés comme avec la cendre des années !

Partout des perrons avec des balustrades; partout des pignons qui montent aussi comme des escaliers aux marches régulières escaladées par les regards qu'attirent un oiseau de fer, au sommet, ou quelque girouette inconsolable. Sur les murailles, des ancres en forme de chiffres qui attestent leur authentique vétusté; des bas-reliefs subsistant à demi-rongés; des briques éraflées par d'immémoriales blessures, d'un rouge de sang caillé; puis encore des écus blasonnés d'un Lion ou d'une Demi-Lune se balançant à des tringles rouillées, à la porte d'antiques hôtelleries. Et aux fenêtres, des vitraux d'un glauque triste, enchassés en des losanges de plomb; et rien ainsi n'arrive au dehors de la vie intérieure des maisons, comme abandonnées et mortes !

Ici la sourdine des sons s'apparie à la sourdine des couleurs, car toutes les façades s'effacent en des nuances de jaunes pâles, de verts éteints, de roses surannées qui chantent doucement la silencieuse mélodie des teintes fanées. On ne sait quelle obsession de cierges et d'encens vous poursuit à travers ce dédale des rues pacifiées; à chaque carrefour des Madones, en des armoires de verre, habillées de velours et de dentelles, couronnées d'argent, honorées de fleurs et d'ex-voto. Puis, des calvaires, des chapelles, des oratoires où sont des reliques à baiser, des cires à allumer sur des ifs de fer aux branches noires, - et les grandes églises enfin aux tours énormes environnées de lugubres corneilles : Saint-Sauveur et Notre-Dame, dont on regarde à peine la décoration touffue, luxueuse, les marbres, les riches boiseries, les vitraux en fleurs, les oeuvres d'art entassées parmi lesquelles rayonne une Vierge de Michel-Ange.



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