Ursule, les yeux en larmes, lui prit les mains:"Ma pauvre Dorothée!
Dorothée !"; mais le nom résonna dans le silence blanc du parloir, tout incolore et pour ainsi dire posthume.

Alors Ursule se ressouvint de l'intonation qu'y mettait le Tentateur:"Dorothée !", proférant ce mot si doucement, appuyant sur la dernière syllabe qui se continuait en survie de cloche, prolongeait ses deux voyelles jumelles dans l'air, dont l'une, avec l'accent, semblait la lettre mise au soleil et dont l'autre, sans accent, semblait la même lettre mise à l'ombre.
Dorothée ! comme il prononçait ce nom ! comme il le disait à la jeune fille, qui n'entendrait plus jamais prononcer ainsi son nom !

Soeur Ursule fit présent à la Soeur sacristine des dentelles de Dorothée, désormais sans emploi. Au préalable, elle les avait raccordées et disposées en un long voile qui servirait à la Madone du Béguinage les jours de grands offices et les dimanches.

À quelque temps de là échut la fête de l'Assomption. Ce jour-là, une procession se déroule dans les rues de Bruges, à l'issue du Salut de l'après-midi.

La Béguine, pour bien voir le défilé, s'était postée au quai du Rosaire, à l'angle du pont où s'érige un reposoir. Là, la procession s'arrêta un moment, toute blanche : robes de tulle, mousseline des congréganistes, cornettes des religieuses, surplis des prêtres, lis et cierges portés en main qui se juxtaposaient dans l'éloignement comme une moisson blanche; tandis que, blancs aussi, accouraient dans le canal, des deux côtés du pont, les chastes cygnes processionnant à leur tour... Minute d'éternité : le cliquetis d'argent des encensoirs; le chant d'un harmonium à la petite musique grêle, de la couleur de l'ivoire de son clavier; et la chute des sons de cloches qui, parmi les herbes coupées, les bouquets émiettés jonchant les rues, venaient écraser sur le pavé leurs vastes fleurs de fer.

Soeur Ursule, agenouillée, regardait... Or, au milieu des groupes, des bannières, des statues, elle aperçut debout sur son haut piédestal, la Madone du Béguinage aussi, souriant derrière son long voile de fine dentelle, la dentelle de Dorothée, la dentelle de la Tentation qui, après s'être égarée, comme sa propre âme, dans les mains du Démon, était revenue enfin faire cortège à Dieu.




Musée de Béguines, Dentelles de Bruges

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