Pour s'exorciser, la Béguine pria, entreprit une neuvaine à sa patronne, sainte Ursule, dont la précieuse Châsse est honorée à l'Hôpital de Bruges. Elle alla chaque jour y allumer un cierge qui brûlait devant elle, en lueur immobile, dans la chapelle close, déserte, qu'aucun vent n'aère, petite flamme si calme et lui représentant, en forme de coeur, ce que son propre coeur allait devenir. La Soeur se pacifiait, gagnée par la contagieuse douceur paradisiaque de la Châsse où elle apercevait, peintes par le candide génie de Memling, sainte Ursule avec les onze mille vierges, ses compagnes, acceptant la mort plutôt que de pécher.

La grande leçon de chasteté ! Elles s'érigeaient sans peur devant la soldatesque, droites dans leurs tuniques, presque insexuelles, le corsage à peine bossué comme par deux roses, et se dénudant un peu la poitrine pour faciliter le passage des flèches et hâter leur martyre, avec l'inconscience de la Madone qui va allaiter l'Enfant Jésus. Toutes ces pratiques pieuses : la neuvaine, les rosaires dits, les cires brûlées et surtout l'intercession de sa patronne, lui rendirent le calme, la vertu. La tentation s'éloigna, d'autant plus qu'une résolution, comme inspirée du ciel, lui était venue, qu'elle exécuta sans délai : achever au plus tôt et livrer sans plus d'atermoiements cette commande profane qui lui fut trop longtemps une occasion de péché. La Béguine récupéra la paix intérieure d'autrefois. Les saintes dentelles liturgiques, celles promises aux corporaux, aux rochets des officiants, avaient remplacé la mauvaise dentelle nuptiale sur son carreau, qui déjà ne se souvenait plus. Dans son âme aussi, de bonnes pensées désormais, au lieu des déductions hasardeuses, des songeries presque mortelles où elle avait dérivé. Elle y pensait maintenant comme à un puéril passé, déjà vague. Mais la barque rentrée au port revoit parfois dans un éclair toute la mer qu'elle a fuie. Soeur Ursule eut cette impression, un jour que, appelée au parloir, elle y retrouva la jeune fille, la charmante et naguère si rose Dorothée. Mais toute pâle maintenant ! Elle était seule. Et toute maigrie. Combien changée ! Elle la reconnut plus à sa voix qu'à son visage. Dorothée resta un moment sans parler. La Béguine aussi, toute tremblante, croyant la tentation revenue...

Enfin la jeune fille s'expliqua, avec un brisement de sa voix, de tout son pauvre petit être qui semblait de cire, fragile et machinal. Elle ne s'était pas mariée... Elle ne devait plus se marier... Alors les belles dentelles étaient inutiles; elle les rapportait; elle les offrait à la Madone pour qui on en ferait un voile. D'ailleurs n'est-ce pas toujours à la Madone que les dentelles de Soeur Ursule étaient destinées ?...



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