Ursule, à sa fenêtre ouverte, regardait, inventoriait la nuit, tout énervée et pleine d'émoi. Le sommeil l'avait fuie. Elle ne parvenait point à s'endormir. Elle essayait alors de prier. Et, pour fixer sa pensée inquiète par la minutie d'un texte, elle ouvrait son Paroissien romain et se mettait à lire :"Seigneur Jésus-Christ, faites-nous la grâce d'être embrasés de votre amour divin afin que nous vous aimions de tout notre coeur". Et elle récitait avec élan ces prières enflammées où le mot qu'elle fuyait, ce nom même de l'amour, réapparaissait malgré elle, tantôt permis, licite, transfiguré, brûlant comme le charbon d'Isaie tombé du sein même de Dieu, puis tout aussitôt profane, tendre, presque charnel, lui mettant aux lèvres la chaleur du baiser d'une bouche invisible...

Dans cette fièvre, dans cette insomnie se prolongeant, les heures coulaient, marquant leur fuite, chaque fois, par des coups de cloche lents, égrenés du haut des tours. Concert éparpillé, bref cantique où les bourdons vieux, ceux qui chevrotent, ceux des églises séculaires se mêlaient aux soprani des chapelles du bout de la ville, aux voix argentines et neuves des couvents proches.

Soeur Ursule, comme il est de règle au son de la cloche, s'agenouillait alors et lisait la prière concomitante dans son Paroissien."L'ange du Seigneur a annoncé à Marie et elle a conçu par l'opération du Saint-Esprit."

Soudain, un grand émoi la faisait trembler. Elle rougissait brusquement, un afflux de sang aux pommettes. Auparavant, elle n'avait jamais pris garde aux prières dites. Tout à coup elle venait d'en pénétrer le sens, ce sens intime, équivoque, où le mystère de la chair transparaissait derrière le linge calme du texte. C'était plus que l'idée de l'amour que son regard avait ateint. Elle se jugea moins pure. Elle se sentit plus femme. Même elle n'osa plus regarder le crucifix. Elle avait maintenant la notion de l'homme. Ah ! cette nudité sur la croix ! Et quel sacrilège d'y voir autre chose que les plaies divines des pieds et des mains, ces plaies pures comme des bouches, et celle du flanc pareille au coeur noir d'une rose brûlée.

Ursule eut honte d'elle-même, bourrelée de remords. Or, toutes ces pensées mauvaises qui constituaient plus déjà que des fautes vénielles, c'est la commande acceptée d'une dentelle de noce qui l'y avait acheminée. Elle n'eut plus le courage de s'en occuper. Elle prit peur de ce travail autant que d'un commencement de péché. Elle le délaissa, comme un mauvais livre qu'on interrompt. Ah ! les ruses du démon ! car c'est bien lui qui avait manigancé sa perdition, pris ce prétexte pour y cacher ses noirs desseins. Le soufre de l'enfer dans cette dentelle anodine et blanche ! Son poison dans cette improbable custode !



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