Mais un jour, tandis que la Soeur tourière l'avait mandée au parloir et qu'elle y entrait, contrariée et rechignante, croyant y rencontrer encore un de ces éternels marchands trop importuns, elle se trouva en présence de trois visiteurs : une dame; une jeune fille, sa fille, sans doute, car elle lui ressemblait comme le portrait de ce qu'elle avait été naguère; un jeune homme enfin, grand, beau, avec un charme etrange, une fixité dans le regard qui insistait et ne vous quittait plus... C'est lui qui parla. II allait se marier; il était fiancé de la douce jeune fille qu'il accompagnait. Or, il voudrait pouvoir mettre dans la corbeille quelques dentelles aussi belles que son amour, des dentelles pour parer la robe de la mariée. Il savait le talent unique de Soeur Ursule.

Celle-ci se trouva toute troublée de la requête. Elle entendait bien d'abord refuser, répondre, comme d'habitude, qu'elle ne travaillait que pour les églises et les congrégations religieuses. Mais, cette fois, elle n'osa pas. Le jeune homme avait parlé avec une telle certitude dans l'acceptation de sa demande, une si nette confiance que l'amour obtient tout ce qu'il ambitionne, quelque chose enfin de si résolu dans toute sa personne. La Béguine tâtonnait en elle pour chercher ses formules ordinaires de refus. Ellle voyait le mot : non, elle le touchait pour ainsi dire des yeux au bord d'elle-même; elle ne put pas le saisir, ce mot irrémédiable qui, profère, l'eut soudain libérée, mais semblait, à chaque tentative, lui échapper, se volatiliser, fuir, comme par un jeu diabolique.

Sans lui laisser même le pouvoir de refuser, le jeune homme avait demandé à Ursule de leur montrer quelques échantillons de son travail. Elle leur apporta plusieurs morceaux disposés en une longue écharpe. Les deux femmes s'extasièrent. La fiancée regarda la dentelle. Le jeune homme contemplait la jeune fille. A un certain moment, il prit en main lui-même un des bouts, examinant le point; et les deux jeunes gens apparurent unis par cette guirlande plus fragile qu'un rêve. Le tendre couple ! Ursule les considérait, non sans émoi. La jeune fille était blonde et rose, de cette grâce d'aube flamande que l'ombre des beffrois et des hautes tours pâlira tôt. Avec quelle confiance elle tournait ses larges prunelles vers son fiancé, en parlant. Et lui, quelles inflexions douces pour lui répondre. Il la nommait Dorothée, au tournant de chaque phrase, réitérant son nom, aimant à replacer ce nom comme pour sans cesse la retrouver elle-même entre les mots qui lui étaient trop étrangers.

Dorothée ! Et il avait une façon énigmatique de le prononcer, y mettant une si grande ferveur, une répercussion, une survie dans cette dernière syllabe aux deux lettres jumelles, dont l'une, muette, semble l'écho de la première.



4 / 10


page précédente début de page le sommaire accueil page suivante