Georges Rodenbach








Rodenbach n'avait pas encore mis à la portée des touristes les beautés austères, recueillies et songeuses de la vieille capitale flamande. C'était une ville de rêve et de raffinement dont le charme demeurait secret. Tout y semblait dormir; les rues, les arbres, les canaux. Une atmosphère de souvenir attendri y régnait sans cesse. Une poussière de passé y baignait toutes choses, et la vie moderne semblait s'arrêter au seuil de ses vieilles portes, forteresses démantelées, envahies par le lierre. [...] Bruges, ville des canaux aux flots lents ! Bruges, ville des carillons et ville du silence ! Bruges la dévote ! Bruges l'endormie"Bruges-la-Morte", selon l'évangile de Saint Georges Rodenbach ! Il y a toute une litanie littéraire sur Bruges. La vieille ville flamande n'est-elle pas la capitale spirituelle de toute une esthétique mystique et nordique déjà un peu désuète, mais qui a marqué fortement toute notre littérature ?




Paul Dumont-Wilden



Une très vieille ville qui fait beaucoup songer à la Mort, une ville flamande qui survit, spectrale, bien qu'elle paraisse très animée et très vivante; mais tout est vieux en elle, le sol, les pierres, le sang, et c'est un vieillard; cette ville, qui subsiste par prodige, par erreur plutôt, et on a l'impression que cette cité de songe peut s'écrouler tout à coup, tomber en poussière, comme ces anciens cadavres qu'on exhume... [...] Cette ville tombale, qui est une oeuvre d'art et un musée, elle vous fait penser à la Mort : les églises sont pavées de dalles funéraires, ses murailles ont l'air de vouloir choir à la première bourrasque, elle prend racine dans des eaux mortes, qui sont des eaux pourries, anamorphiques; il y a enfin toute une petite humanité falote de vieilles gens, de petites gens qu'on voit circuler et qui ont l'air de vivre hors de l'existence, hors du siècle. J'ai toujours eu l'impression de trébucher dans un monde révolu, un ancien comté oublié le long d'une route, autrefois l'axe de la civilisation d'Occident, mais où personne ne passe plus. Sauf les odieux touristes... [...]
Oui, une ville, cette Bruges, qui n'a rien de celle mise à la mode par Rodenbach.




Michel de Ghelderode





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