Georges Rodenbach

Le XXVe anniversaire de la mort de Georges Rodenbach

le 13 janvier 1924 à Gand.


(Extrait de : Le Thyrse, tome XXI, série IV, 1924, pp. 52, 53)



M. Arthur Daxhelet s’est ensuite exprimé comme suit :

Le Ministre des Sciences et des Arts, que j’ai l’honneur de représenter ici, et le directeur général à qui incombe le service des Lettres, ne pouvaient rester indifférents à la manifestation par laquelle l’ « Amicale belge des Revues artistiques et littéraires » a tenu à commémorer le vingt-cinquième anniversaire de la mort de Georges Rodenbach.

En effet, l’écrivain de Bruges la Morte et du Voile fut l’un des meilleurs artisans de notre renaissance littéraire et l’un des premiers à la faire connaître et admirer à Paris.

Je me réjouis personnellement de la mission qui m’échoit en cette circonstance, à cause du souvenir, qu’elle renouvelle des relations amicales qu’il m’a été accordé d’entretenir avec Georges Rodenbach pendant les dernières années de sa trop courte vie. Son amitié était sûre et réconfortante. Sous les apparences, peut-être affectées et voulues, d’un dandy à l’abord un peu distant, aux manières un peu hautaines, on avait tôt fait de découvrir un homme de cœur, naturellement bon et bienveillant, une âme d’élite aux aspirations aristocratiques, mais aussi une sensibilité facilement irritable et désenchantée, toujours prête à se replier sur elle-même pour échapper aux durs contacts de la réalité et se réfugier dans un rêve de silence et d’ombre.

Pour manifester ce rêve, il avait eu la bonne fortune de trouver un décor approprié, cette Ville endormie dans son immobilité séculaire, Bruges, pareille à une morte somptueuse, qu’on aurait mise au tombeau encore toute parée de ses joyaux.

Jamais plus ne le quitta la hantise de ce fantôme merveilleux dont la présence se trahit dans toute son œuvre. Car la Ville qu’il avait élue, n’inspira pas seulement ses plus beaux poèmes; elle fournit également le cadre prestigieux de ses romans, dont parfois même elle devint le héros allégorique.

D’ailleurs, Bruges n’était-elle pas faite à souhait à l’image de sa mélancolie foncière et de son amour des nuances ? Oui, Georges Rodenbach fut essentiellement le poète des demi-teintes, des vies encloses et des convalescences... Il le fut, non sans quelque mièvrerie, avec une certaine préciosité de sentiment et d’expression, un peu d’afféterie, mais avec quel charme, quel accent, quelle personnalité !

Nul autre n’évoqua jamais, comme lui, en sourdine, d’indicibles tristesses. Pareil au musicien sombre, dont il devine la magique présence au bord des toits croulants, dans les vieilles villes à pignons de Flandre :

La tristesse du soir a passé dans ses doigts,

Et dans sa flûte à trous, il fait chanter de l’ombre.

Ah ! Comme d’un coup nous étions loin des accents maladroitement solennels d’une poésie que, en dépit de quelques rares exceptions qui semblaient être des hasards heureux, on aurait cru à jamais vouée à une médiocre et banale imitation.

Considérons, Messieurs, le rôle important, le rôle d’avant-garde qui échut à Georges Rodenbach, à une époque déjà lointaine dont seuls les plus âgés d’entre nous se souviennent, lorsque, il y a près de quarante ans déjà, le poète de La Jeunesse blanche devint, par une curieuse destinée, à Paris, comme le missionnaire ou encore l’ambassadeur officieux de notre art littéraire renaissant, et que, avant Maurice Maeterlinck et Emile Verhaeren, il fut celui qui nous révéla à la France et attira l’attention sur notre effort audacieux.

Mais il ne nous fit pas seulement connaître; il nous fit aussi apprécier et aimer, par le goût que l’on prit à sa chanson subtile et nostalgique. Au point qu’il laissa son empreinte sur les meilleurs poètes de la génération qui a suivi la sienne, les Guérin, les Samain entre autres.

Aussi bien, cet écrivain de chez nous avait-il mérité les suffrages de Jörgensen, qui le faisait lire au danemark, pendant que ses romans trouvaient en Russie une vogue qui a survécu à leur auteur.

Mais, en France, il nous avait valu d’être reconnus fraternellement. Il avait d’ailleurs rencontré à Paris des amitiés illustres, celles notamment des Goncourt, de Stéphane Mallarmé, d’Alphonse Daudet, de François Coppée. Son nom, depuis, n’a cessé d’y être en honneur : Paris, il y a quelques semaines, nous a devancés dans le soin pieux de commémorer sa gloire.

Cependant, ce n’est pas à sa gloire personnelle seulement que Georges Rodenbach a travaillé au cours d’une carrière si tôt interrompue. Il a bien servi son pays et l’art de son pays, par les chaudes amitiés qu’il mérita, par le succès de ses livres et par tant de pages de critique avertie et subtile, qu’il éparpilla dans les grands journaux dont les colonnes lui étaient ouvertes.

Il y faisait naître fréquemment une curiosité sympathique pour notre terre, pour nos sites et nos mœurs, pour nos antiques villes flamandes; et il créait la légende poétique de Bruges, que depuis lors des milliers et des milliers de pèlerins d’art n’ont plus cessé de visiter.

Louons-le d’avoir gardé à cette cité de son âme tout son amour, même lorsqu’il eut conquis les faveurs de cette autre cité de prédilection qui devait lui dispenser la gloire.

Louons-le surtout d’avoir été cet artiste fier, qui, pour prix de cette gloire, ne voulut rien abdiquer de lui-même, mais toujours resta, indéfectiblement, fidèle à son rêve un peu triste et à son petit pays nostalgique.

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Arthur Daxhelet


La Plume

Reproduction du chapitre consacré à Bruges dans le recueil:
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(b)