Georges Rodenbach








Cantiques au Béguinage.




A l'église, durant les offices du dimanche et des jours de fête ce sont des Soeurs de la Communauté qui occupent le jubé. Elles sont à peine musiciennes, douées seulement d'un peu de voix, chantant d'instinct et de mémoire, comme les petits soprani des maîtrises de paroisse.

Même celle qui assume les solos n'est guère plus initiée : chacune de ses notes doute d'elle-même, a des tremblements de goutte d'eau, des hésitations de cierge qu'ont vient d'allumer. L'hymne se déroule au hasard, ondule, plane, s'amincit, s'enfle sans cause, toujours irrésolue. Mais c'est un charme supplémentaire que cette fragilité d'un chant aussi cassable que le verre et d'autant moins enhardi qu'il doit enclore, dans sa transparence une langue inconnue.

Ah ! les argentines syllabes latines, les Gloria et les Agnus Dei, quelle douceur d'anomalie ils ont dans ces bouches féminines, s'en effeuillant comme des fleurs dont elles ne savent pas le nom.

Heureusement qu'il y a surtout des unissons, des répons, des cantiques en choeur où les craintives chantres peuvent se coaliser, se soutenir l'une l'autre. Alors, dans le silence de l'église chant unanime s'élabore ainsi qu'une dentelle, frêle, mais aérien aussi, et naissant presque de l'air nu, comme un miracle. Les Soeurs juxtaposent leurs naïf solfèges, combinent les fils épars de leurs voix sur le velours sombre de l'orgue. Chacune inocule sa fleur dans la trame, collabore au point vocal qui note à note se module, jusqu'à ce qu'enfin, sur le velours sombre de l'orgue, s'ajoure le cantique en dentelle totale.

L'assemblée des Béguines, à genoux sur des prie-Dieu, écoute. La ravissante musique ! Elle les frôle, les dorlote, leur propage de mystérieux frissons... Ah ! ces voix, si peu labiales, mystérieusement insexuelles; ces voix douces comme de la ouate, fraîches comme des jets d'eau, insinuantes comme le vent dans les arbres, prolongées dans les nef comme l'encens ! Sont-ce vraiment des voix humaines ? Sont-ce encore les voix des Soeurs du jubé qu'on entend ? Trop doux concerts qui n'appartiennent plus à la terre... Les Béguines ferment les yeux, glissent à l'extase... Ce sont les Anges qui chantent... Et la musique descend comme un filet céleste qui pêche leurs âmes et les entraine vers Dieu à travers une mer d'argent.




Musée de Béguines, Leurs Cantiques. Nature morte.



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