Bruges-la-Morte, Texte intégral. 5/7








X


A mesure que Hugues sentait son touchant mensonge lui échapper, à mesure aussi il se retourna vers la Ville, raccordant son âme avec elle, s'ingéniant à cet autre parallèle dont déjà auparavant – dans les premiers temps de son veuvage et de son arrivée à Bruges – il avait occupé sa douleur. Maintenant que Jane cessait de lui apparaître toute pareille à la morte, lui-même recommença d'être semblable à la ville. Il le sentit bien dans ses monotones et continuelles promenades à travers les rues vides. Car il en arrivait à être incapable de rester chez lui, effrayé de la solitude de sa demeure, du vent pleurant dans les cheminées, des souvenirs qui y multipliaient autour de lui comme une fixité d'yeux. Il sortait presque toute la journée, au hasard, désemparé, incertain de Jane et de son propre sentiment pour elle. L'aimait-il vraiment? Et elle-même, quelle indifférence ou quelle trahison dissimulait-elle! Tristes fins des après-midi d'hiver abrégées ! Brume flottante qui s'agglomère ! Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l'âme aussi, et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise. Ah! cette Bruges en hiver, le soir! L'influence de la ville sur lui recommençait: leçon de silence venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais taciturnes; conseil surtout de piété et d'austérité tombant des hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour y chercher un refuge; mais les tours prenaient en dérision son misérable amour. Elles semblaient dire: « Regardez-nous ! Nous ne sommes que de la Foi ! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec des allures de citadelles de l'air, nous montons vers Dieu. Nous sommes les clochers militaires. Et le Malin a épuisé ses flèches contre nous!,> Oh! oui! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu'une tour, au-dessus de la vie ! Mais lui ne pouvait pas s'enorgueillir, comme ces clochers de Bruges, d'avoir déjoué les efforts du Malin. On eût dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion envahissante dont à présent il souffre comme d'une possession . Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce qu'il n'y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de pouvoirs occultes et d'envoûtement? Et n'était-ce pas comme la suite d'un pacte qui avait besoin de sang et l'acheminerait à quelque drame? Par moments, Hugues sentait ainsi comme l'ombre de la Mort qui se serait rapprochée de lui. Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le spécieux artifice d'une ressemblance. La Mort, peut-être, se vengerait. Mais il pouvait encore échapper, s'exorciser à temps! Et à travers les quartiers de la grande ville mystique où il s'acheminait, il relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation des cloches, l'accueil apitoyé des Saintes Vierges qui, au coin de chaque rue, ouvrent les bras du fond d'une niche, parmi des cires et des roses sous un globe, qu'on dirait des fleurs mortes dans un cercueil de verre. Oui, il secouerait le joug mauvais! 11 se repentait. Il avait été le DEFROQUÉ DE LA DOULEUR. Mais il ferait pénitence. Il redeviendrait ce qu'il fut. Déjà il recommençait à être pareil à la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de cette Bruges douloureuse, soror dolorosa. Ah! comme il avait bien fait d'y venir au temps de son grand deuil! Muettes analogies! Pénétration réciproque de l'âme et des choses! Nous entrons en elles, tandis qu'elles pénètrent en nous. Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome, un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à l'amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un état d'âme, et d'y séjourner à peine, cet état d'âme se communique, se propage à nous en un fluide qui s'inocule et qu'on incorpore avec la nuance de l'air. Hugues avait senti, à l'origine, cette influence pâle et lénifiante de Bruges, et par elle il s'était résigné aux seuls souvenirs, à la désuétude de l'espoir, à l'attente de la bonne mort... Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux d'eau quiète, et il tâchait de redevenir à l'image et à la ressemblance de la ville.


XI


Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils de foi et de renoncement qui émanent d'elle, de ses murs d'hospices et de couvents, de ses fréquentes églises à genoux dans des rochets de pierre. Elle recommença à gouverner Hugues et à imposer son obédience. Elle redevint un Personnage, le principal interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande, d'après lequel on s'oriente et d'où l'on tire toutes ses raisons d'agir. Hugues se retrouva bientôt conquis par cette face mystique de la Ville, maintenant qu'il échappait un peu à la figure de sexe et de mensonge de la Femme. Il écoutait moins celle-ci; et, à mesure, il entendit davantage les cloches. Cloches nombreuses et jamais lassées tandis que, dans ses rechutes de tristesse, il s'était remis à sortir au crépuscule, à errer au hasard le long des quais. Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes – glas d'obit, de requiem, de trentaines; sonneries de matines et de vêpres – tout le jour balançant leurs encensoirs noirs qu'on ne voyait pas et d'où se déroulait comme une fumée de sons. Ah! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des morts sans répit psalmodié dans l'air! Comme il en venait un dégoût de la vie, le sens clair de la vanité de tout et l'avertissement de la mort en chemin... Dans les rues vides où de loin en loin, un réverbère vivote, quelques silhouettes rares s'espaçaient, des femmes du peuple en parallèlement, les cloches et les mantes semblaient cheminer vers les églises, en un même itinéraire. Hugues se sentait conseillé insensiblement. Il suivait le sillage. Il était regagné par la ferveur ambiante. La propagande de l'exemple, la volonté latente des choses l'entraînaient à son tour dans le recueillement des vieux temples. Comme à l'origine, il se remit à aimer y faire halte le soir, dans ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au jubé emphatique d'où parfois tombe une musique qui se moire et déferle... Cette musique était vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles; et c'est elle, eût-on dit, qui noyait, effaçait les inscriptions poussiéreuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre dont partout la basilique est semée. On pouvait dire vraiment qu'on y marchait dans la mort! Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux merveilleux et sans âge: des Pourbus, des Van Orley, des Erasme Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais fanées – ne pouvait édulcorer la tristesse tombale du lieu. Et même, des triptyques et des retables, Hugues n'envisageait qu'à peine la féerie de couleurs et ce songe éternisé de lointains peintres, pour ne songer qu'avec plus de mélancolie à la mort en voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la donatrice aux yeux de cornalines – dont rien ne reste que ces portraits! Alors il évoquait de nouveau la morte – il ne voulait plus penser à la vivante, à cette Jane impure dont il laissait l'image à la porte de l'église – c'est avec la morte qu'il se rêvait aussi agenouillé autour de Dieu, comme les pieux donateurs de naguère. Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à aller s'ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jérusalem. C'est là surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en mante... Il entrait après elles; les nefs étaient basses; une sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle édifiée par l'adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s'éloignaient à pas glissants. Et les cires saignaient un peu. On aurait dit, dans cette ombre, que c'étaient les stigmates de Jésus, se rouvrant, se reprenant à couler, pour laver les fautes de ceux qui venaient là. Mais, parmi ses pèlerinages à travers la ville, Hugues adorait surtout l'hôpital Saint-Jean, où le divin Memling vécut et a laissé de candides chefs-d’œuvres pour y dire, au long des siècles, la fraîcheur de ses rêves quand il entra en convalescence. Hugues y allait aussi avec l'espoir de se guérir, de lotionner sa rétine en fièvre à ces murs blancs. Le grand Catéchisme du Calme ! Des jardins intérieurs, ourlés de buis; des chambres de malades, toutes lointaines, où l'on parle bas. Quelques religieuses passent, déplaçant à peine un peu de silence, comme les cygnes des canaux déplacent à peine un peu d'eau. Il flotte une odeur de linge humide, de coiffes défraîchies à la pluie, de nappes d'autel qu'on vient d'extraire d'antiques armoires. Enfin Hugues arrivait au sanctuaire d'art où sont les uniques tableaux, où rayonne la célèbre châsse de sainte Ursule, telle qu'une petite chapelle gothique en or, déroulant, de chaque côté, sur trois panneaux, l'histoire des onze mille Vierges; tandis que dans le métal émaillé de la toiture, en médaillons fins comme des miniatures, il y a des Anges musiciens, avec des violons couleur de leurs cheveux et des harpes en forme de leurs ailes. Ainsi le martyre s'accompagne de musiques peintes. C'est qu'elle est douce infiniment, cette mort des Vierges, groupées comme un massif d'azalées dans la galère s'amarrant qui sera leur tombeau. Les soldats sont sur le rivage. Ils ont déjà commencé le massacre; Ursule et ses compagnes ont débarqué. Le sang coule, mais si rose! Les blessures sont des pétales... Le sang ne s'égoutte pas; il s'effeuille des poitrines. Les Vierges sont heureuses et toutes tranquilles, mirant leur courage dans les armures des soldats, qui luisent en miroirs. Et l'arc, d'où la mort vient, lui-même leur paraît doux comme le croissant de la lune! Par ces fines subtilités, l'artiste avait exprimé que l'agonie, pour les Vierges pleines de foi, n'était qu'une transsubstantiation, une épreuve acceptée en faveur de la joie très prochaine. Voilà pourquoi la paix, qui régnait déjà en elles, se propageait jusqu'au paysage, l'emplissait de leur âme comme projetée. Minute transitoire: c'est moins la tuerie que déjà l'apothéose; les gouttes de sang commencent à se durcifier en rubis pour des diadèmes éternels; et, sur la terre arrosée, le ciel s'ouvre, sa lumière est visible, elle empiète... Angélique compréhension du martyre! Paradisiaque vision d'un peintre aussi pieux que génial. Hugues s'émouvait. Il songeait à la foi de ces grands artistes de Flandre, qui nous laissèrent ces tableaux vraiment votifs – eux qui peignaient comme on prie! Ainsi de tous ces spectacles: les œuvres d'art, les orfèvreries, les architectures, les maisons aux airs de cloîtres, les pignons en forme de mitres, les rues ornées de madones, le vent rempli de cloches, affluait vers Hugues un exemple de piété et d'austérité, la contagion d'un catholicisme induré dans l'air et dans les pierres. En même temps sa petite enfance, toute dévote, lui revenait et, par elle, une nostalgie d'innocence. Il se sentait un peu coupable vis-à-vis de Dieu, autant que vis-à-vis de la morte. La notion du péché réapparaissait, émergeait. Depuis un soir de dimanche surtout qu'entré au hasard dans la cathédrale, pour le salut et les orgues, il avait assisté à la fin d'un sermon. Le prêtre prêchait sur la mort. Et quel autre sujet choisir, que celui-là, dans la ville morne, où de lui-même il s'offre, s'impose et seul fait monter autour de la chaire sa vigne aux raisins noirs, jusqu'à la main du prédicateur qui n'a qu'à les cueillir. De quoi parler, sinon de ce qui est là partout dans l'atmosphère: la mort inévitable! Et quelle autre pensée approfondir que celle de son âme à sauver, qui est ici le souci essentiel et l'affre permanente des consciences. Or le prêtre discourant sur la mort, la Bonne Mort qui n'était qu'un passage, et sur la réunion des âmes sauvées en Dieu, parla aussi du péché qui était le péril, le péché mortel, c'est-à-dire celui qui fait de la mort la vraie mort, sans délivrance ni recouvrance d'êtres chers. Hugues écoutait, non sans un petit émoi, près d'un pilier. La grande église était ténébreuse, à peine éclairée de quelques lampes, de quelques cierges. Les fidèles se fusionnaient en une masse noire, presque incorporée par l'ombre. Il lui semblait qu'il était seul, que le prêtre se tournait vers lui, s'adressait à lui. Par un jeu de hasard ou de son imagination impressionnée, c'était comme son cas que la parole anonyme débattait. Oui! il était en état de péché! Il avait eu beau se leurrer sur son coupable amour et invoquer vis-à-vis de lui-même cette justification de la ressemblance. Il accomplissait l'œuvre de chair. Il faisait ce que l'Église a toujours réprouvé le plus sévèrement: il vivait en une sorte de concubinage. Or si la Religion dit vrai, si les chrétiens sauvés se retrouvent, il ne reverrait jamais, lui, la Regrettée et la Sainte, pour ne point l'avoir exclusivement désirée. La mort ne ferait qu'éterniser l'absence, consacrer une séparation qu'il avait crue temporaire. Après, comme maintenant, il vivra loin d'elle; et ce sera vraiment son supplice éternel de toujours s'en souvenir en vain. Hugues sortit de l'église dans un trouble infini. Et, depuis ce jour-là, l'idée du péché tourna en lui, tournoya, enfonça son clou. Il aurait bien voulu s'en délivrer, être absous. La pensée de se confesser lui vint pour atténuer le désemparement, le chavirement d'âme où il glissait. Mais il fallait se repentir, changer de vie; et, malgré les griefs, les peines quotidiennes, il ne se sentait plus la force de quitter Jane et de recommencer à être seul. Pourtant la Ville, avec son visage de Croyante, reprochait, insistait. Elle opposait le modèle de sa propre chasteté, de sa foi sévère... Et les cloches étaient de connivence, tandis que maintenant il errait tous les soirs dans une angoisse accrue, avec la souffrance de l'amour de Jane, le regret de la morte, la peur de son péché et de la damnation possible... Les cloches persuadaient, d'abord amicales, de bon conseil; mais bientôt inapitoyées, le gourmandant – visibles et sensibles pour ainsi dire autour de lui, comme les corneilles autour des tours – le bousculant, lui entrant dans la tête, le violant et le violentant pour lui ôter son misérable amour, pour lui arracher son péché!


XII


Hugues souffrait; de jour en jour les dissemblances s'accentuaient. Même au physique, il ne lui était plus possible de s'illusionner encore. Le visage de Jane avait pris une certaine dureté, en même temps qu'une fatigue, un pli sous les yeux qui jetait comme une ombre sur la nacre toujours pareille et la pupille de jais. La fantaisie aussi lui était revenue, comme au temps de sa vie de théâtre, de se velouter de poudre les joues, de se carminer la bouche, de se noircir les sourcils. Hugues avait essayé en vain de la dissuader de ce maquillage, si en désaccord avec le naturel et chaste visage dont il se souvenait. Jane raillait, ironique, dure, emportée. Mentalement, il se remémorait alors la douceur de la morte, son humeur égale, ses paroles d'une noblesse si tendre, comme effeuillées de sa bouche. Dix années de vie commune sans une querelle, sans un de ses mots noirs qui montent comme la vase du fond remué d'une âme. Les différences entre les deux femmes se précisaient maintenant chaque jour davantage. Oh! non, la morte n'était pas ainsi! Cette évidence le navra, supprimant ce qui avait été l'excuse d'une aventure dont il commençait à voir la misère. Une gêne, presque une honte l'envahit: il n'osait plus songer à celle qu'il avait tant pleurée et vis-à-vis de laquelle il commençait à se sentir coupable. Dans les salons où s'éternisent des souvenirs d'elle, il n'allait plus qu'à peine, troublé, confus devant le regard de ses portraits, un regard – eût-on dit – qui reproche. Et la chevelure continuait à reposer dans la boîte de verre, presque délaissée, où la poussière accumulait sa petite cendre grise. Plus que jamais, il se sentait l'âme toute molle et désemparée: sortant, rentrant, sortant encore, chassé pour ainsi dire de sa demeure à celle de Jane, attiré à son visage quand il en était loin, et pris de regrets, de remords, de mépris de lui-même, quand il se retrouvait auprès d'elle. Son ménage aussi allait à la débandade; plus rien de ponctuel, d'organisé. Il donnait des ordres, puis les changeait; contremandait ses repas. La vieille Barbe ne savait plus comment régler sa besogne, s'approvisionner. Triste, inquiète, elle priait Dieu pour son maître, sachant la cause... Car souvent on apportait des notes, des factures acquittées, réclamant des sommes importantes pour les achats faits par cette femme. Barbe, qui les recevait en l'absence de son maître, demeurait stupéfaite: d'incessantes toilettes, des colifichets, des bijoux ruineux, toutes sortes d'objets qu'elle obtenait à crédit, usant et abusant du nom de son amant, dans les magasins de la ville où elle achetait sans cesse, avec une prodigalité qui rit de la dépense. Hugues cédait à tous ses caprices. Pourtant elle ne lui en sut aucun gré. De plus en plus, elle multipliait ses sorties, s'absentant parfois une journée entière et le soir aussi; ajournant les rendez-vous pris avec Hugues, lui écrivant des billets hâtifs. Maintenant elle prétendait avoir noué quelques relations. Elle avait des amies. Est-ce qu'elle pouvait toujours vivre seule ainsi? A un autre moment, elle lui annonça que sa sœur était malade, une sœur qui habitait Lille et dont elle ne lui avait jamais parlé. Il lui faudrait aller la voir. Elle resta absente quelques jours. Quand elle revint, les mêmes manèges recommencèrent: vie éparse, absences, sorties, va-et-vient d'éventail, flux et reflux où l'existence de Hugues se trouvait suspendue. A la longue, il conçut quelques soupçons; il l'épia; alla, le soir, rôder autour de sa demeure, fantôme nocturne dans cette Bruges endormie. Il connut le guet dissimulé, les haltes haletantes, les coups de sonnette brefs dont la titillation meurt dans les corridors qui se taisent, la veille en plein vent jusque tard dans la nuit devant une fenêtre éclairée, écran du store où passe en ombres chinoises une silhouette qu'on croit à chaque seconde voir apparaître double. Il ne s'agissait plus de la morte; c'est Jane dont le charme peu à peu l'avait ensorcelé et qu'il tremblait de perdre. Ce n'est plus seulement son visage, c'est sa chair, c'est tout son corps dont la vision s'évoquait pour lui, brûlante, de l'autre côté de la nuit, tandis qu'il n'en apercevait que l'ombre flottant dans les plis des rideaux... Oui! il l'aimait elle-même, puisqu'il en était jaloux, jusqu'à en souffrir, jusqu'à en pleurer, quand il la surveillait, le soir, cinglé par le minuit des carillons, par les petites pluies, incessantes en ce Nord, où sans trêve les nuages s'effilochent en bruines. Et il restait, guettant toujours, allant de long en large dans un court espace comme dans un préau, parlant tout haut en vagues paroles de somnambule, malgré la pluie qui s'activait – neige fondue, boues, ciels brouillés, fin d'hiver, toute la désolante tristesse des choses... Il aurait voulu savoir, élucider, voir... Ah! quelle angoisse! et quelle âme avait-elle donc, cette femme, pour lui faire mal ainsi, tandis que l'autre – la si bonne, la morte – semblait à ces minutes suprêmes de sa détresse se lever dans la nuit, le regarder avec les yeux apitoyés de la lune. Hugues n'était pas dupe; il avait surpris des mensonges chez Jane, rejointoyé des indices; il fut bientôt éclairé tout à fait quand plurent chez lui, selon une habitude en ces villes de province, les lettres, les cartes anonymes pleines d'injures, d'ironies, de détails sur les tromperies, les désordres qu'il avait déjà soupçonnés... On lui donnait des noms, des preuves. Voilà l'aboutissement de cette liaison avec une femme de rencontre où une cause, si avouable au début, l'avait entraîné. Quant à elle, il romprait; voilà tout! Mais comment remédier à la déchéance vis-à-vis de lui-même, à son deuil tombé dans le ridicule, à cette chose sacrée, qu'étaient son culte et son sincère désespoir, devenue la risée publique? Hugues s'affligea. Jane aussi était finie pour lui; c'est comme si la morte mourait une seconde fois. Ah! tout ce qu'il avait déjà enduré de cette femme fantasque, trompeuse! Il alla chez elle un dernier soir pour se délivrer, dans l'adieu, du poids de douleur accumulé en son âme à cause d'elle. Sans colère, avec un infini navrement, il lui raconta qu'il avait tout appris; et comme elle le prenait de haut, mauvaise, avec un air de bravade: « Quoi? Qu'est-ce que tu dis? », il lui montra les délations, les honteux papiers... – « Tu es sot assez pour croire à des lettres anonymes? » Et elle se mit à rire d'un rire cruel, découvrant ses dents blanches, des dents faites pour des proies. Hugues observa: « Vos propres manèges m'avaient déjà édi,.,fié. » Jane, devenue tout à coup furieuse allait, venait, faisait claquer les portes battant l'air de sa jupe. – Eh bien! si c'était vrai? s'exclama-t-elle. Puis, après un instant: – D'ailleurs, j'en ai assez de vivre ici! Je vais partir. Hugues, tandis qu'elle parlait, l'avait regardée. Dans la clarté de la lampe, il revit son clair visage, ses prunelles noires, ses cheveux d'un or faux et teint, faux comme son cœur et son amour! Non! ce n'était plus là la figure de la morte; mais, frémissante en ce peignoir où sa gorge haletait, c'était bien la femme qu'il avait étreinte; et, quand il l'entendit s'écrier: « Je vais partir! » toute son âme chavira, se retourna vers un infini d'ombre. . . A cette solennelle minute, il sentit qu'après les illusions du mirage et de la ressemblance, il l'avait aimée aussi avec ses sens – passion tardive, triste octobre qu'enfièvre un hasard de roses remontantes ! Toutes ses idées lui tourbillonnaient dans la tête; il ne sut plus qu'une chose: il souffrait, il avait mal, et il ne souffrirait plus si Jane ne menaçait pas de partir. Telle qu'elle était, il la voulait encore. Il avait honte, intérieurement, de sa lâcheté; mais il ne pourrait plus vivre sans elle... D'ailleurs, qui sait? le monde est si méchant? Elle n'avait même pas voulu se justifier. Alors il fut pris tout à coup d'une immense détresse devant cette fin d'un rêve qu'il sentait à l'agonie (les ruptures d'amour sont comme une petite mort, ayant aussi leurs départs sans adieux). Mais ce n'est pas seulement la séparation d'avec Jane ni le bris du miroir aux reflets qui le navraient le plus à ce moment: il éprouvait surtout une épouvante de songer qu'il était menacé de se retrouver seul – face à face avec la ville – sans plus personne entre la ville et lui. Certes, il l'avait choisie, cette Bruges irrémédiable, et sa grise mélancolie. Mais le poids de l'ombre des tours était trop lourd. Et Jane l'avait habitué à en sentir l'ombre arrêtée par elle sur son âme. Maintenant il la subirait toute. Il allait se retrouver seul, en proie aux cloches! Plus seul, comme dans un second veuvage! La ville aussi lui paraîtrait plus morte. Hugues, affolé, s'élança vers Jane, saisit sa main et supplia: « Reste! reste! j'étais fou... » la voix molle, mouillée à des larmes – eût-on dit – comme s'il avait pleuré en dedans. Ce soir-là, en s'en retournant au long des quais, il se sentit inquiet, dans l'appréhension d'on ne sait quel péril. Des idées funèbres l'assaillirent. La morte le hanta. Elle semblait revenue, flottait au loin, emmaillotée en linceul dans le brouillard. Hugues se jugea plus que jamais en faute vis-à-vis d'elle. Soudain, un vent s'éleva. Les peupliers du bord se plaignirent. Une agitation tourmenta les cygnes dans le canal qu'il longeait, ces beaux cygnes centenaires et séculaires, descendus d'un blason – dit la légende – et que la Ville fut condamnée à entretenir à perpétuité; cygnes expiatoires, pour avoir mis à mort injustement un seigneur qui en avait dans ses armes. Or les cygnes, si calmes et blancs d'ordinaire, s'effarèrent, éraillant la moire du canal, impressionnables, fiévreux, autour d'un des leurs qui battait des ailes et, s'y appuyant, se levait sur l'eau, comme un malade s'agite, veut sortir de son lit. L'oiseau semblait souffrir: il criait par intervalles; puis, s'enlevant d'un essor, son cri, par la distance, s'adoucit; ce fut une voix blessée, presque humaine, un vrai chant qui se module... Hugues regardait, écoutait, troublé devant cette scène mystérieuse. Il se rappela la croyance populaire. Oui! le cygne chantait! Il allait donc mourir, ou du moins sentait la mort dans l'air! Hugues frissonna. Était-ce pour lui ce mauvais présage? La cruelle scène avec Jane, sa menace de partir, ne l'avaient que trop préparé à ces noirs pressentiments. Qu'est-ce qui doit de nouveau finir en lui? Pour quel deuil ces crêpes de la nuit superstitieuse? De quoi va-t-il encore une fois être veuf?







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