Bruges-la-Morte, Texte intégral. 2/7








I


Le jour déclinait, assombrissant les corridors de la grande demeure silencieuse mettant des écrans de crêpe aux vitres.
Hugues Viane se disposa à sortir, comme il en avait l'habitude quotidienne à la fin des après-midi. Inoccupé, solitaire, il passait toute la journée dans sa chambre, une vaste pièce au premier étage, dont les fenêtres donnaient sur le quai du Rosaire, au long duquel s'alignait sa maison, mirée dans l'eau.
Il lisait un peu: des revues, de vieux livres; fumait beaucoup; rêvassait à la croisée ouverte par les temps gris, perdu dans ses souvenirs.
Voilà cinq ans qu'il vivait ainsi, depuis qu'il était venu se fixer à Bruges, au lendemain de la mort de sa femme. Cinq ans déjà! Et il se répétait à lui-même: « Veuf! Être veuf! Je suis le veuf! » Mot irrémédiable et bref! d'une seule syllabe, sans écho. Mot impair et qui désigne bien l'être dépareillé.
Pour lui, la séparation avait été terrible: il avait connu l'amour dans le luxe, les loisirs, le voyage, les pays neufs renouvelant l'idylle. Non seulement le délice paisible d'une vie conjugale exemplaire, mais la passion intacte, la fièvre continuée, le baiser à peine assagi, l'accord des âmes, distantes et jointes pourtant, comme les quais parallèles d'un canal qui mêle leurs deux reflets.
Dix années de ce bonheur, à peine senties, tant elles avaient passé vite!
Puis, la jeune femme était morte, au seuil de la trentaine, seulement alitée quelques semaines, vite étendue sur ce lit du dernier jour, où il la revoyait à jamais: fanée et blanche comme la cire l'éclairant, celle qu'il avait adorée si belle avec son teint de fleur, ses yeux de prunelle dilatée et noire dans de la nacre dont l'obscurité contrastait avec ses cheveux, d'un jaune d'ambre, des cheveux qui, déployés, lui couvraient tout le dos, longs et ondulés. Les Vierges des Primitifs ont des toisons pareilles qui descendent en frissons calmes.
Sur le cadavre gisant, Hugues avait coupé cette gerbe, tressée en longue natte dans les derniers jours de la maladie. N'est-ce pas comme une pitié de la mort? Elle ruine tout, mais laisse intactes les chevelures. Les yeux, les lèvres, tout se brouille et s'effondre. Les cheveux ne se décolorent même pas. C'est en eux seuls qu'on se survit! Et maintenant, depuis les cinq années déjà, la tresse conservée de la morte n'avait guère pâli, malgré le sel de tant de larmes.
Le veuf, ce jour-là, revécut plus douloureusement tout son passé, à cause de ces temps gris de novembre où les cloches, dirait-on, sèment dans l'air des poussières de sons, la cendre morte des années.
Il se décida pourtant à sortir, non pour chercher au-dehors quelque distraction obligée ou quelque remède à son mal. Il n'en voulait point essayer. Mais il aimait cheminer aux approches du soir et chercher des analogies à son deuil dans de solitaires canaux et d'ecclésiastiques quartiers.
En descendant au rez-de-chaussée de sa demeure, il aperçut, toutes ouvertes sur le grand corridor blanc, les portes d'ordinaire closes.
Il appela dans le silence sa vieille servante: « Barbe! Barbe!... »
Aussitôt la femme apparut dans l'embrasure de la première porte et devinant pourquoi son maître l'avait hélée:
– Monsieur, fit-elle, j'ai dû m'occuper des salons aujourd'hui, parce que demain c'est fête.
– Quelle fête? demanda Hugues, l'air contrarié.
– Comment? monsieur ne sait pas?
Mais la fête de la Présentation de la Vierge. Il faut que j'aille à la messe et au salut du Béguinage. C'est un jour comme un dimanche. Et puisque je ne peux pas travailler demain, j'ai rangé les salons aujourd'hui. »
Hugues Viane ne cacha pas son mécontentement. Elle savait bien qu'il voulait assister à ce travail-là. Il y avait, dans ces deux pièces, trop de trésors, trop de souvenirs d'Elie et de l'autrefois pour laisser la servante y circuler seule. Il désirait pouvoir la surveiller, suivre ses gestes, contrôler sa prudence, épier son respect. Il voulait manier lui-même, quand il les fallait déranger pour l'enlèvement des poussières, tel bibelot précieux, tels objets de la morte, un coussin, un écran qu'elle avait fait elle-même. Il semblait que ses doigts fussent partout dans ce mobilier intact et toujours pareil, sofas, divans, fauteuils où elle s'était assise, et qui conservaient pour ainsi dire la forme de son corps. Les rideaux gardaient les plis éternisés qu'elle leur avait donnés. Et dans les miroirs, il semblait qu'avec prudence il fallût en frôler d'éponges et de linges la surface claire pour ne pas effacer son visage dormant au fond. Mais ce que Hugues voulait aussi surveiller et garder de tout heurt, ce sont les portraits de la pauvre morte, des portraits à ses différents âges, éparpillés un peu partout, sur la cheminée, les guéridons, les murs; et puis surtout – un accident à cela lui aurait brisé toute l'âme – le trésor conservé de cette chevelure intégrale qu'il n'avait point voulu enfermer dans quelque tiroir de commode ou quelque coffret obscur – ç'aurait été comme mettre la chevelure dans un tombeau! – aimant mieux, puisqu'elle était toujours vivante, elle, et d'un or sans âge, la laisser étalée et visible comme la portion d'immortalité de son amour!
Pour la voir sans cesse, dans le grand salon toujours le même, cette chevelure qui était encore Elle, il l'avait posée là sur le piano désormais muet, simplement gisante – tresse interrompue, chaîne brisée, câble sauvé du naufrage! Et, pour l'abriter des contaminations, de l'air humide qui l'aurait pu déteindre ou en oxyder le métal, il avait eu cette idée, naïve si elle n'eût pas été attendrissante, de la mettre sous verre, écrin transparent, boîte de cristal où reposait la tresse nue qu'il allait chaque jour honorer.
Pour lui, comme pour les choses silencieuses qui vivaient autour, il apparaissait que cette chevelure était liée à leur existence et qu'elle était l'âme de la maison.
Barbe, la vieille servante flamande, un peu renfrognée, mais dévouée et soigneuse, savait de quelles précautions il fallait entourer ces objets et n'en approchait qu'en tremblant. Peu communicative, elle avait les allures, avec sa robe noire et son bonnet de tulle blanc, d'une sœur tourière. D'ailleurs, elle allait souvent au Béguinage voir son unique parente, la sœur Rosalie, qui était béguine.
De ces fréquentations, de ces habitudes pieuses, elle avait gardé le silence, le glissement qu'ont les pas habitués aux dalles d'église. Et c'est pour cela, parce qu'elle ne mettait pas de bruit ou de rires autour de sa douleur, que Hugues Viane s'en était si bien accommodé depuis son arrivée à Bruges. Il n'avait pas eu d'autre servante et celle-ci lui était devenue nécessaire, malgré sa tyrannie innocente, ses manies de vieille fille et de dévote, sa volonté d'agir à sa guise, comme aujourd'hui encore où, à cause d'une fête anodine le lendemain, elle avait bouleversé les salons à son insu et en dépit de ses ordres formels.
Hugues attendit pour sortir qu'elle eût rangé les meubles, s'assura que tout ce qui lui était cher fût intact et remis en place. Puis tranquillisé, les persiennes et les portes closes, il se décida à son ordinaire promenade du crépuscule, bien qu'il ne cessât pas de pluviner, bruine fréquente des fins d'automne, petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l'eau, faufile l'air, hérisse d'aiguilles les canaux planes, capture et transit l'âme comme un oiseau dans un filet mouillé, aux mailles interminables!


II


Hugues recommençait chaque soir le même itinéraire, suivant la ligne des quais, d'une marche indécise, un peu voûté déjà, quoiqu'il eût seulement quarante ans. Mais le veuvage avait été pour lui un automne précoce. Les tempes étaient dégarnies, les cheveux pleins de cendre grise. Ses yeux fanés regardaient loin, très loin, au-delà de la vie.
Et comme Bruges aussi était triste en ces fins d'après-midi! Il l'aimait ainsi!
C'est pour sa tristesse même qu'il l'avait choisie et y était venu vivre après le grand désastre. Jadis, dans les temps de bonheur, quand il voyageait avec sa femme, vivant à sa fantaisie, d'une existence un peu cosmopolite, à Paris, en pays étranger, au bord de la mer, il y était venu avec elle, en passant, sans que la grande mélancolie d'ici pût influencer leur joie. Mais plus tard, resté seul, il s'était ressouvenu de Bruges et avait eu l'intuition instantanée qu'il fallait s'y fixer désormais. Une équation mystérieuse s'établissait. A l'épouse morte devait correspondre une ville morte. Son grand deuil exigeait un tel décor. La vie ne lui serait supportable qu'ici. Il y était venu d'instinct. Que le monde, ailleurs, s'agite, bruisse, allume ses fêtes, tresse ses mille rumeurs. Il avait besoin de silence infini et d'une existence si monotone qu'elle ne lui donnerait presque plus la sensation de vivre.
Autour des douleurs physiques, pourquoi faut-il se taire, étouffer les pas dans une chambre de malade? Pourquoi les bruits, pourquoi les voix semblent-ils déranger et rouvrir la plaie ?
Aux souffrances morales, le bruit aussi fait mal.
Dans l'atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues avait moins senti la souffrance de son cœur, il avait pensé plus doucement à la morte. Il l'avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d'Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons.
La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte ses regrets. Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s'unifiait en une destinée pareille. C'était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froidies de ses canaux, quand avait cessé d'y battre la grande pulsation de la mer.
Ce soir-là, plus que jamais, tandis qu'il cheminait au hasard, le noir souvenir le hanta, émergea de dessous les ponts où pleurent les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire émanait des logis clos, des vitres comme des yeux brouillés d'agonie, des pignons décalquant dans l'eau des escaliers de crêpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s'éloigna vers le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordées de peupliers. Et partout, sur sa tête, l'égouttement froid, les petites notes salées des cloches de paroisse, projetées comme d'un goupillon pour quelque absoute.
Dans cette solitude du soir et de l'automne, où le vent balayait les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir d'avoir fini sa vie et l'impatience du tombeau. Il semblait qu'une ombre s'allongeât des tours sur son âme; qu'un conseil vînt des vieux murs jusqu'à lui; qu'une voix chuchotante montât de l'eau – l'eau s'en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant d'Ophélie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare.
Plus d'une fois déjà il s'était senti circonvenu ainsi. Il avait entendu la lente persuasion des pierres; il avait vraiment surpris l'ordre des choses de ne pas survivre à la mort d'alentour.
Et il avait songé à se tuer, sérieusement et longtemps. Ah! cette femme, comme il l'avait adorée! Ses yeux encore sur lui! Et sa voix qu'il poursuivait toujours, enfuie au bout de l'horizon, si loin! Qu'avait-elle donc, cette femme, pour se l'être attaché tout, et l'avoir dépris du monde entier, depuis qu'elle était disparue. Il y a donc des amours pareils à ces fruits de la Mer Morte qui ne vous laissent à la bouche qu'un goût de cendre impérissable !
S'il avait résisté à ses idées fixes de suicide, c'est encore pour elle. Son fond d'enfance religieuse lui était remonté avec la lie de sa douleur. Mystique, il espérait que le néant n'était pas l'aboutissement de la vie et qu'il la reverrait un jour. La religion lui défendait la mort volontaire. C'eût été s'exiler du sein de Dieu et s'ôter la vague possibilité de la revoir.
Il vécut donc; il pria même, trouvant un baume à se l'imaginer, l'attendant, dans les jardins d'on ne sait quel ciel; à rêver d'elle, dans les églises, au bruit de l'orgue.
Ce soir-là, il entra, en passant, dans l'église Notre-Dame où il se plaisait à venir souvent, à cause de son caractère mortuaire: partout, sur les parois, sur le sol, des dalles tumulaires avec des têtes de mort, des noms ébréchés, des inscriptions rongées aussi comme des lèvres de pierre... La mort elle-même ici effacée par la mort...
Mais, tout à côté, le néant de la vie s'éclairait par la consolante vision de l'amour se perpétuant dans la mort, et c'est pour cela que Hugues venait souvent en pèlerinage à cette église: c'étaient les tombeaux célèbres de Charles le Téméraire et de Marie de Bourgogne, au fond d'une chapelle latérale. Comme ils étaient émouvants! Elle surtout, la douce princesse, les doigts juxtaposés, la tête sur un coussin, en robe de cuivre, les pieds appuyés à un chien symbolisant la fidélité, toute rigide sur l'entablement du sarcophage. Ainsi sa morte reposait à jamais sur son âme noire. Et le temps viendrait aussi où il s'allongerait à son tour comme le duc Charles et reposerait auprès d'elle. Sommeil côte à côte, bon refuge de la mort, si l'espoir chrétien ne devait point se réaliser pour eux et les joindre.
Hugues sortit de Notre-Dame plus triste que jamais. Il s'orienta du côté de sa demeure, l'heure approchant où il rentrait d'habitude pour son repas du soir. Il cherchait en lui le souvenir de la morte pour l'appliquer à la forme du tombeau qu'il venait de voir et imaginer tout celui-ci, avec un autre visage. Mais la figure des morts, que la mémoire nous conserve un temps, s'y altère peu à peu, y dépérit, comme d'un pastel sans verre dont la poussière s'évapore. Et, dans nous, nos morts meurent une seconde fois!
Tout à coup, tandis qu'il recomposait par une fixe tension d'esprit – et comme regardant au-dedans de lui – ses traits à demi effacés déjà, Hugues qui, d'ordinaire, remarquait à peine les passants, si rares d'ailleurs, éprouva un émoi subit en voyant une jeune femme arriver vers lui. Il ne l'avait point aperçue d'abord, s'avançant du bout de la rue, mais seulement quand elle fut toute proche.
A sa vue, il s'arrêta net, comme figé; la personne, qui venait en sens inverse, avait passé près de lui. Ce fut une secousse, une apparition. Hugues eut l'air de chavirer une minute. Il mit la main à ses yeux comme pour écarter un songe. Puis, après un moment d'hésitation, tourné vers l'inconnue qui s'éloignait en son rythme de marche lente, il rétrograda, abandonna le quai qu'il descendait et se mit soudain à la suivre. Il marcha vite pour la rejoindre, allant d'un trottoir à l'autre, s'approchant d'elle, la regardant avec une insistance qui eût été inconvenante si elle n'avait apparu toute hallucinée. La jeune femme allait, voyait sans regarder, impassible. Hugues semblait de plus en plus étrange et hagard. Il la suivait maintenant depuis plusieurs minutes déjà, de rue en rue, tantôt rapproché d'elle, comme pour une enquête décisive, puis s'en éloignant avec une apparence d'effroi quand il en devenait trop voisin. Il semblait attiré et effrayé à la fois, comme par un puits où l'on cherche à élucider un visage...
Eh bien! oui! cette fois, il l'avait bien reconnue, et à toute évidence. Ce teint de pastel, ces yeux de prunelle dilatée et sombre dans la nacre, pétaient les mêmes. Et tandis qu'il marchait derrière elle, ces cheveux qui apparaissaient dans la nuque, sous la capote noire et la voilette, étaient bien d'un or semblable, couleur d'ambre et de cocon, d'un jaune fluide et textuel. Le même désaccord entre les yeux nocturnes et le midi flambant de la chevelure.
Est-ce que sa raison périclitait à présent) Ou bien sa rétine, à force de sauver la morte, identifiait les passants avec elle? Tandis qu'il cherchait son visage, voici que cette femme, brusquement surgie, le lui avait offert, trop conforme et trop jumeau. Trouble d'une telle apparition! Miracle presque effrayant d'une ressemblance qui allait jusqu'à l'identité.
Et tout: sa marche, sa taille, le rythme de son corps, l'expression de ses traits, le songe intérieur du regard, ce qui n'est plus seulement les lignes et la couleur, mais la spiritualité de l'être et le mouvement de l'âme – tout cela lui était rendu, réapparaissait, vivait!
L'air d'un somnambule, Hugues la suivait toujours, machinalement maintenant, sans savoir pourquoi et sans plus réfléchir, à travers le dédale embrumé des rues de Bruges. Arrivé à un carrefour, où plusieurs directions s'enchevêtrent, tout a coup, comme il marchait un peu derrière elle, il ne la vit plus – en allée, disparue dans on ne sait laquelle de ces ruelles tournantes.
Il s'arrêta, regardant au loin, inventoriant le vide, des larmes nées au bord des yeux...
Ah! comme elle ressemblait à la morte!


III


Hugues garda de cette rencontre un grand trouble. Maintenant, quand il songeait à sa femme, c'était l'inconnue de l'autre soir qu'il revoyait; elle était son souvenir vivant, précisé. Elle lui apparaissait comme la morte plus ressemblante.
Lorsqu'il allait, en de muettes dévotions, baiser la relique de la chevelure conservée ou s'attendrir devant quelque portrait, ce n'est plus avec la morte qu'il confrontait l'image, mais avec la vivante qui lui ressemblait. Mystérieuse identification de ces deux visages. Ç'avait été comme une pitié du sort offrant des points de repère à sa mémoire, se mettant de connivence avec lui contre l'oubli, substituant une estampe fraîche à celle qui pâlissait, déjà jaunie et piquée par le temps.
Hugues possédait maintenant de la disparue une vision toute nette et toute neuve. Il n'avait qu'à contempler en sa mémoire le vieux quai de l'autre jour, dans le soir qui tombe, et s'avançant vers lui une femme qui a la figure de la morte. Il n'avait plus besoin de regarder en arrière, loin, dans le recul des années; il lui suffisait de songer au dernier ou au pénultième soir. C'était tout proche et tout simple maintenant. Son œil avait emmagasiné le cher visage une nouvelle fois; la récente empreinte s'était fusionnée avec l'ancienne, se fortifiant l'une par l'autre, en une ressemblance qui maintenant donnait presque l'illusion d'une présence réelle.
Hugues, les jours suivants, se trouva tout hanté. Donc une femme existait, absolument pareille à celle qu'il avait perdue. Pour l'avoir vue passer, il avait fait, une minute, le rêve cruel que celle-ci allait revenir, était revenue et s'avançait vers lui, comme naguère. Les mêmes yeux, le même teint, les mêmes cheveux – toute semblable et adéquate. Caprice bizarre de la Nature et de la Destinée!
Il aurait voulu la revoir. Peut-être qu'il ne la reverrait jamais plus. Pourtant, rien que de la savoir proche et de pouvoir la rencontrer, il lui semblait qu'il se sentait moins seul et moins veuf. Est-il vraiment veuf, celui dont la femme n'est qu'absente et réapparaît en de brefs retours?
Il s'imaginerait retrouver la morte quand passerait celle qui lui ressemble. Dans cet espoir, il alla à la même heure du soir, vers les parages où il l'avait vue; il arpenta le vieux quai aux pignons noircis, aux fenêtres embéguinées de rideaux de mousseline derrière lesquels des femmes inoccupées, vite curieuses de son va-et-vient, l'épièrent; il s'enfonça dans les rues mortes, les ruelles tortueuses, espérant la voir déboucher, brusque, à quelque angle d'un carrefour.
Une semaine s'écoula ainsi, d'attente toujours déçue. Il y pensait déjà moins quand, un lundi – le même jour précisément que la première rencontre – il la revit, tout de suite reconnue, qui s'avançait vers lui, de la même marche balancée. Plus encore que la précédente fois, elle lui apparut d'une ressemblance totale, absolue et vraiment effrayante.
D'émoi, son cœur s'était presque arrêté, comme s'il allait mourir; son sang lui avait chanté aux oreilles; des mousselines blanches, des voiles de noce, des cortèges de Communiantes avaient brouillé ses yeux. Puis, toute proche et noire, la tache de la silhouette qui allait passer contre lui.
La femme avait remarqué son trouble sans doute, car elle regarda de son côté, l'air étonné. Ah! ce regard récupéré, sorti du néant! Ce regard qu'il n'avait jamais cru revoir, qu'il imaginait délayé dans la terre, il le sentait maintenant sur lui, posé et doux, refleuri, recaressant. Regard venu de si loin, ressuscité de la tombe, et qui était comme celui que Lazare a dû avoir pour Jésus.
Hugues se trouva sans force, tout l'être attiré, entraîné dans le sillage de cette apparition. La morte était là devant lui; elle cheminait; elle s'en allait. Il fallait marcher derrière elle, s'approcher la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre, sans discuter, simplement, jusqu'au bout de la ville et jusqu'au bout du monde.
Il n'avait pas raisonné; mais, machinalement, s'était remis à marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur haletante de la perdre encore, à travers cette Veille ville aux rues en circuits et en méandres.
Certes, il n'avait pas songé une minute à cette action anormale de sa part: suivre une femme. Eh non! c'est sa femme qu'il suivait, qu'il accompagnait dans cette crépusculaire promenade et qu'il allait reconduire jusqu'à son tombeau...
Hugues marchait toujours, aimanté, comme dans un rêve, aux côtés de l'inconnue ou derrière elle, sans même s'apercevoir qu'après les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues marchandes, le centre de la ville, la Grand'Place où la Tour des Halles, immense et noire, se défendait contre la nuit envahissante avec le bouclier d'or de son cadran.
La jeune femme, svelte et rapide, l'air de se dérober à cette poursuite, s'était engagée dans la rue Flamande – aux vieilles façades ornementées et sculptées comme des poupes – apparaissant plus nette et d'une silhouette mieux découpée chaque fois qu'elle passait devant la vitrine éclairée d'un magasin ou le halo répandu d'un réverbère.
Puis il la vit brusquement traverser la rue, s'acheminer vers le théâtre dont les portes étaient ouvertes, et elle entra.
Hugues ne s'arrêta pas... Il était devenu une volonté inerte, un satellite entraîné. Les mouvements de l'âme ont aussi leur vitesse acquise. Obéissant à l'impulsion antérieure, il pénétra à son tour dans le vestibule où la foule affluait. Mais la vision s'était évanouie. Nulle part, ni parmi le public qui faisait queue, ni au contrôle, ni dans les escaliers, il n'aperçut la jeune femme. Où avait-elle disparu? Par quel couloir? Par quelle porte latérale? Car il l'avait vue entrer, sans erreur possible. Elle allait au spectacle sans doute. Elle serait dans la salle tout à l'heure. Elle y était déjà peut-être, installée en quelque fauteuil ou dans la rouge obscurité d'une loge. La retrouver! La revoir! La contempler distinctement une soirée tout entière! Il sentait sa tête vaciller à cette pensée qui lui faisait du bien et du mal à la fois. Mais résister à la suggestion, il n'y songea même pas. Et sans réfléchir à rien: ni aux allures désordonnées où il s'abandonnait depuis une heure, ni à la déraison de son nouveau projet, ni à l'anomalie d'assister à une représentation théâtrale malgré le grand deuil dont il était vêtu éternellement, il se dirigea sans hésiter vers le bureau, demanda un fauteuil et pénétra dans la salle .
Son œil fouilla vite toutes les places, les rangs de stalles, les baignoires, les loges, les galeries supérieures qui se remplissaient peu à peu, éclairées par la lumière contagieuse des lustres. Il ne la retrouva pas, tout déconcerté, inquiet, triste. Quel mauvais hasard se jouait de lui? Hallucinant visage tour à tour montré et dérobé! Apparitions intermittentes, comme celles de la lune dans les nuages! Il attendit, chercha encore. Des spectateurs attardés se hâtaient, gagnant leurs places dans un bruit grinçant de portes et de banquettes.
Elle seule n'arrivait point.
Il commença à regretter son action irréfléchie. D'autant plus qu'on avait remarqué sa présence et qu'on s'en étonna en une insistance de jumelles qu'il ne fut pas sans apercevoir. Certes, il ne fréquentait personne, n'avait noué de relations avec aucune famille, vivait seul. Mais chacun le connaissait de vue, au moins, savait qui il était et son noble désespoir, en cette Bruges peu populeuse, si inoccupée, où tout le monde se connaît, s'enquiert des nouveaux venus, informe ses voisins et se renseigne auprès d'eux.
Ce fut une surprise, presque la fin d'une légende; et le triomphe des malins qui avaient toujours souri quand on parlait du veuf inconsolable.
Hugues, par on ne sait quel fluide qui se dégage d'une foule quand elle s'unifie en une pensée collective, eut l'impression à ce moment d'une faute vis-à-vis de lui-même, d'une noblesse parjurée, d'une première fêlure au vase de son culte conjugal par où sa douleur, bien entretenue jusqu'ici, s'égoutterait toute.
Cependant l'orchestre venait d'entamer l'ouverture de l'œuvre qu'on allait représenter. Il avait lu, sur le programme de son voisin, le titre en gros caractère: Robert le Diable, un de ces opéras de vieille mode dont se compose presque infailliblement le spectacle en province. Les violons déroulaient maintenant les premières mesures.
Hugues se sentit plus troublé encore. Depuis la mort de sa femme, il n'avait entendu aucune musique. Il avait peur du chant des instruments. Même un accordéon dans les rues, avec son petit concert asthmatique et acidulé, lui tirait des larmes. Et aussi les orgues, à Notre-Dame et à Sainte-Walburge, le dimanche, quand ils semblaient draper par-dessus les fidèles des velours noirs et des catafalques de sons.
La musique de l'opéra maintenant lui noyait les méninges; les archets lui jouaient sur les nerfs. Un picotement lui vint aux yeux. S'il allait pleurer encore? Il songeait à partir quand une pensée étrange lui traversa l'esprit: la femme de tantôt qu'il avait, comme dans un coup de folie et pour je baume de sa ressemblance, suivie jusqu'en cette salle, ne s'y trouvait pas, il en était sûr. Pourtant elle était entrée au théâtre, presque sous ses yeux. Mais si elle ne se trouvait pas dans la salle, peut-être allait-elle apparaître sur la scène?
Profanation qui, d'avance, lui déchirait toute l'âme. Le visage identique, le visage de l'Épouse elle-même dans l'évidence de la rampe et souligné de maquillages. Si cette femme, suivie ainsi et disparue brusquement sans doute par quelque porte de service, était une actrice et qu'il allait la voir surgir, gesticulant et chantant? Ah! sa voix? serait-ce aussi la même voix, pour continuer la diabolique ressemblance – cette voix de métal grave, comme d'argent avec un peu de bronze, qu'il n'avait plus jamais entendue, jamais?
Hugues se sentit tout bouleversé, rien que par la possibilité d'un hasard qui pourrait bien aller jusqu'au bout; et plein d'angoisser il attendit, avec une sorte de pressentiment qu'il avait soupçonné juste.
Les actes s'écoulèrent, sans rien lui apprendre. Ii ne la reconnut pas parmi les chanteuses, ni non plus parmi les choristes, fardées et peintes comme des poupées de bois. Inattentif, pour le reste, au spectacle, il était décidément résolu à partir après la scène des Nonnes, dont le décor de cimetière le ramenait à toutes ses pensées mortuaires. Mais tout à coup, au récitatif d'évocation, quand les Dallerines, figurant les Sœurs du cloître réveillées de la mort, processionnent en longue file, quand Helena s'anime sur son tombeau et, rejetant linceul et froc, ressuscite, Hugues éprouva une commotion, comme un homme sorti d'un rêve noir qui entre dans une salle de fête dont la lumière vacille aux balances trébuchantes de ses yeux.
Oui! c'était elle ! Elle était danseuses Mais il n'y songea même pas une minute. C'était vraiment la morte descendue de la pierre de son sépulcre, c'était sa morte qui maintenant souriait là-bas, s'avançait, tendait les bras.
Et plus ressemblante ainsi, ressemblante à en pleurer, avec ses yeux dont le bistre accentuait le crépuscule, avec ses cheveux apparents, d'un or unique comme l'autre...
Saisissante apparition, toute fugitive, sur laquelle bientôt le rideau tomba.
Hugues, la tête en feu, bouleversé et rayonnant, s'en retourna au long des quais, comme halluciné encore par la vision persistante qui ouvrait toujours devant lui, même dans la nuit noire, son cadre de lumière... Ainsi le docteur Faust, acharné après le miroir magique où la céleste image de femme se dévoile!


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