Georges Rodenbach
Bruges. Plaidoyer pour une Ville d' Art.









Bruges.

Bruges. Minnewater.

Ne peut-on pas aimer aussi la mort, aimer la douleur ? La beauté de la douleur est supé-rieure à la beauté de la vie.
C'est la beauté de Bruges. Grande gloire finie ! Dernier sourire immobile ! Tout s'est recueilli alentour : les eaux sont inertes, les maisons sont closes, les cloches chuchotent dans la brume. Voilà le secret de son charme. Pourquoi vouloir qu'elle redevienne comme les autres ? Elle est unique. On marche dans elle comme dans un souvenir...

Le Carillonneur.


Plaidoyer pour une Ville d'Art.

Nous avons voulu retourner un moment dans notre Flandre natale, délayer, dans nos yeux las, Paris, ses bruits, ses crimes, son luxe, ses rampes de gaz, lotionner nos yeux au calme de Bruges, à ses canaux inertes, ses ciels mouillés, le visage d'eau morte de ses béguines. La bonne cure promise ! Reconquérir l'amitié de vieilles parentes valétudinaires que sont les cloches des antiques tours. Retrouver dans les vitres des gothiques demeures l'enfant qu'on fut et qui y subsiste un peu... Faire provision de silence !

Hélas ! nous avons rencontré, en cette saison d'été, une Bruges changée, presque animée, avec du monde dans les rues, de la musique dans ses kiosques. Bruges n'était plus elle. Avait-elle quitté son grand deuil ? Quelle déception pour ceux qui y viendraient dans l'espoir de la voir pleine de mélancolie et toute à son veuvage ! Ce n'est pas sa faute, à vrai dire. Elle se trouve sur le passage des caravanes nombreuses de voyageurs qu'attirent les stations balnéaires de la côte. Les foules frivoles d'Ostende, de Blankenberghe s'y arrêtent, la sillonnent constamment. C'est, à ce moment, comme un cimetière les jours de kermesse. Comment se sentir étreint par les bras des tombes ? En automne, en hiver seulement, elle est bien l'enclos de la mort. Il faut n'y aller qu'en ces saisons-là, durant l'octave de la Toussaint ou durant les brumes de décembre, pour la connaître toute. Les âmes pieuses, parfois, vont faire une retraite dans les couvents. Ce sera ici, pour les âmes artistes, une retraite laïque avec la prédication des cloches et l'exposition des reliques d'un grand passé.

Pourtant, toute la faute de cette animation de l'été n'est pas due aux étrangers des plages voisines. Bruges aussi, depuis ces dernières années, acquiesce un peu, se reprend à la vie, à l'espoir de la joie, au rêve du luxe. Ne voit-on pas, sur ses murs d'incessantes affiches convoquant à des meetings (Monster Meeting, comme il est imprimé en flamand) pour réaliser et obtenir du gouvernement le port de mer qu'on a rêvé, au moyen d'un canal de jonction à la mer ?

Bruges-port-de-mer est la grande préoccupation actuelle. Mais est-ce qu'on ressuscite des ports ? Est-ce qu'on renouvelle les chemins effacés sur les vagues ? Apprivoise-t-on la mer et la fait-on revenir aux bords qu'elle a quittés ? Encore moins se laisserait-elle capter au leurre d'une voie d'eau artificielle. En histoire, pas plus qu'en art, on ne recommence jamais rien. Tout archaïsme a tort.

Ah ! si Bruges comprenait sa vocation ! Elle-même, à vrai dire, la comprend. Les vieilles pierres sont exemplaires, les eaux mortes ont bien renoncé; les multiples tours allongent assez d'ombre; les habitants eux-mêmes sont suffisamment taciturnes et casaniers pour se contenter de ne capturer, dans ces petits miroirs de leurs fenêtres, qu'on appelle espions, que des fuites de nuages et des passages de cygnes au fil des canaux.

Mais des politiciens, que ces projets servent, ne cessent de brandir dans son exquise désuétude ce vain projet de Bruges-port de mer, au lieu qu'il faudrait réaliser Bruges-Porte de l'Art ! c'est-à-dire continuer à restaurer les palais, les antiques demeures, achever les tours, parer les églises, compliquer la mysticité, agrandir les musées.

On y possède déjà quelques Memling dans ce nostalgique hôpital aux jardins de buis, aussi quelques Van Eyck prestigieux. Ce n'est qu'à Bruges qu'on peut bien comprendre les Primitifs flamands. C'est là seulement qu'il faudrait les voir. Imaginez Bruges rassemblant son or et ses efforts pour arriver avec l'appui de l'Etat, à posséder tous les tableaux qui sont en Belgique de van Eyck, le Royal, et de Memling, l'Angélique; outre les siens, la divine Adoration de l'Agneau, ceux du Musée d'Anvers, puis cet Adam si merveilleux, cette Eve inouïe que van Eyck, par un prodige de génie, peignit nue et enceinte, vraiment mère du genre humain. Imaginez aussi des spectacles appariés où l'on chanterait les vieux noëls flamands, où l'on reprendrait la tradition des chambres de rhétorique du XVe siècle et de leurs concours poétique.

Bruges deviendrait ainsi un but de pélerinage pour l'élite de l'humanité; on y irait, quelques jours de l'an, mais de partout alors, des bouts de l'Univers, comme à un tombeau sacré, le tombeau de l'Art; et elle serait la reine de la Mort, tandis que dans ses projets de commerce, elle s'avilit et ne sera bientôt plus que la Défroquée de la Douleur.

Bruges aurait pour excuse la contagion des habitudes de fêtes et de kermesses qui règnent perpétuellement en Flandre. Durant ce seul été, il y a eu des cavalcades, des processions, des cortèges avec chars dans toutes les villes : un cortège du XVIe siècle à Anvers, la procession des Pénitents à Furnes, un cortège des Fleurs à Bruxelles, très coquet, très sémillant, avec des ballerines habillées en tournesols, en violettes, en roses épanouies, tandis que des cavaliers figuraient le Soleil ou le chevalier Printemps; puis à Gand - et tout cela dans le même mois - une cavalcade historique représentant « Gand à travers les âges », où l'on a revu les Gildes, le chapitre de la Toison d'or en manteaux rouges, Jacques Van Artevelde recevant le roi d'Angleterre, les somptueuses modes espagnoles.

Car tout ceci, au fond, n'est qu'un reste de l'occupation et de l'influence de l'Espagne en Flandre. Cette influence est encore visible partout, même dans les types. On voit souvent des beautés brunes, des cheveux de nuit, à côté de ces toisons de miel, de ces grâces blondes, blondes comme si elles avaient roui dans le clair de lune, qui constituent le type foncier de la race. Est-ce que les eheveux blonds ne sont pas nés pendant le jour ? Est-ce que les cheveux noirs ne sont pas nés pendant la nuit ? Or l'Espagne, ce fut la nuit en Flandre. On s'en souvient encore. Il y a de fréquentes enseignes de cabaret : « Au Roi d'Espagne ». Mainte ville possède sa Maison Espagnole, restaurée, éternisée, avec une façade à pignons, des fenêtres glauques, un perron d'où la mort souvent descendait...

La mode des cortèges, si nombreux encore aujourd'hui, vient de là. Ce n'étaient alors que cavalcades, tournois, carrousels, processions, joyeuses entrées, qu'il s'agisse de Charles-Quint à Anvers au-devant duquel s'étalèrent des beautés nues, sirènes vivantes à la proue des chars triomphaux, ou d'Albert Dürer, que, en 1520, les peintres du pays conduisirent processionnellement à leur salle de réunion.

Les peuples décidément changent peu. C'est toujours actuellement comme en 1566, quand le florentin Guiccardini, dans son voyage célèbre aux Pays-Bas, écrivit : « L'on y voit à toute heure nopces, convives, danses; l'on y ouit de tous côtés le son des instruments, chants et bruits joyeux.»

Seulement cette influence espagnole ne s'exerça que peu sur Bruges, qui resta taciturne et mystique, au lieu qu'elle triompha pleinement à Anvers, plus bruyante et ostentatoire. Bruges, c'est l'âme flamande mise à l'ombre; Anvers, c'est l'âme flamande mise au soleil. Bruges eut Memling, qui est un moine angélique; Anvers eut Rubens, qui est un ambassadeur.

Il n'y a du reste qu'à comparer la tour de leurs cathédrales. Rien ne renseigne mieux sur un peuple que son clocher. Les demeures peuvent n'être que le caprice isolé de quelqu'un d'exceptionnel, la fantaisie ciselée où l'âme de tel ou tel seulement vibre à jour. Les tours sont faites à l'image et à la ressemblance du peuple. C'est le giron de la terre natale elle-même qui en accouche, semble-t-il. Or, la tour de Saint-Sauveur à Bruges est sévère, nue, sans vitraux, sans sculptures. Elle n'a voulu être que de la foi, accumulant ses pierres comme des actes de Foi. C'est une église en froc. Au contraire, la tour de la cathédrale d'Anvers est énorme, mais gracieuse et ajourée cornme de la dentelle - un peu espagnole, n'est--ce pas ? avec sa mantille de pierre. C'est d'elle que Victor Hugo a dit : « Edifice gigantesque et bijou miraculeux; un Titan pourrait y habiter; une femme voudrait l'avoir au cou ».




Evocations, Villes flamandes



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