Georges Rodenbach
Les avis mortuaire à la sortie des églises...









Les avis mortuaire à la sortie des églises.


A la porte de Saint-Sauveur et aussi sur les murs vétustes de Notre-Dame, Barbe remarqua, comme elle n'en avait jamais tant vu, les grands papiers funéraires, faire-part publics20:42, qu'on affiche selon la coutume, pour annoncer le service comme un spectacle. Et le nom du défunt y éclate, en vedette.


Bruges-la-Morte.


La Cathédrale Saint-Sauveur.


Le jour suivant, vers six heures, Godelieve s'acheminait vers la cathédrale du Saint-Sauveur. Joris avait préféré cette église-ci, la jugeant plus belle et voulant de la beauté autour de leur amour. Elle entra par une porte latérale, et alla l'attendre, comme il était convenu, dans une des chapelles de l'abside. Sans savoir pourquoi, elle avait peur. Qui aurait deviné ? Qui les aurait soupçonnés en les voyant là ensemble ? N'est-elle pas sa belle-sœur, avec laquelle il n'y a rien d'anormal à sortir, entrer dans une église, prier un peu ?

Pourtant, elle avait épié, avec une petite angoisse, les quelques fidèles épars dans les nefs. C'étaient des femmes du peuple, humbles servantes de Dieu, presque ensevelies dans leurs vastes mantes, dont le capuchon s'évase en forme de bénitier. Elles s'identifiaient de plus en plus avec l'ombre commençante. Seuls, les vitraux irradiaient encore. Les rosaces faisaient la roue. C'étaient des paons bleus, d'orgueil immobile. Un vaste silence. On n'entendait que le crépitement de quelques bougies, le craquement intermittent du bois des confessionnaux ou des stalles, cette vague respiration des choses endormies. La polychromie ardente des murs et des colonnes se décolorait. Un crêpe invisible descendait sur tout. Une odeur d'encens fané, de gloire moisie, de poussière des siècles régnait. Les visages des vieux tableaux mouraient. On pensait aux ossements des reliquaires.

Godelieve attendait, un peu en émoi et en mélancolie. Elle s'était agenouillée sur une chaise, s'enveloppa d'un signe de croix, chercha dans son Paroissien la messe pour la bénédiction du mariage. Quand elle l'eut trouvée, elle se signa de nouveau et commença à lire l'Introït, les yeux sur la page, épelant les mots avec un lent remuement des lèvres, pour éviter toute distraction qui aurait été sacrilège. Malgré cela, elle suivait mal le texte, inquiète et troublée, se relevant à tout instant, regardant derrière elle et jusqu'au fond de l'église, au moindre bruit qui retentissait sur les dalles.

Alors elle joignit les mains et, les yeux vers l'autel, elle pria ardemment l'Agneau pascal, tout en or chargé d'une croix, qui est figuré sur la porte tournante du tabernacle : « O mon Dieu ! dites-moi que ce n'est pas trop vous offenser et que vous me pardonnez. J'ai tant souffert, mon Dieu ! Et puis vous n'avez pas défendu d'aimer ! Or, c'est lui que j'aime, que j'ai toujours aimé, à qui je suis fiancée depuis toujours. C'est lui que j'ai choisi devant vous, mon Dieu ! que je choisis pour mon seul et mon éternel époux. S'il n'est pas mon époux devant les hommes, il sera mon époux devant vous. O mon Dieu ! dites que vous me pardonnez ! dites que vous me bénissez. Dites que vous allez nous unir, ô mon Dieu, que vous allez nous marier, en recevant mon serment et le sien... Brusquement, elle se retourna : un bruit de pas venait vers elle; quelqu'un s'avançait, dans le crépuscule accru, qui devait être Joris. Elle le voyait avec son âme. Alors, elle eut un frisson et s'apparut à elle-même devenue toute pâle. Son sang déserta le visage, reflua au cœur en une marée rouge et chaude. Elle sentit, dans sa poitrine, une tiédeur, un effleurement comme d'une caresse de bonheur, une rose soudain ouverte et qui mettait là un temps de mai.

L'ombre humaine grandit, entra dans l'ambulatoire, fut bientôt derrière elle, murmurant : « Godelieve » très doucement, au-dessus de son épaule.

- Joris, c'est toi ? fit-elle, encore un peu inquiète, mal assurée dans son bonheur.

Puis elle lui indiqua une chaise qu'elle avait préparée à côté de la sienne. Et sans plus le regarder, sans rien dire, elle rouvrit son Paroissien et se remit à lire la messe du mariage.

Joris la regarda, gagné par ce mysticisme angélique où elle s'exaltait, transfigurait la faute prochaine. Elle s'avouait devant Dieu, sans remords, avec joie et certitude, comme si elle l'avait vu, du fond de ses mystérieux paradis, acquiesçant et bénissant. Ce n'était pas, pour elle, un simulacre, de quoi se leurrer ou s'absoudre. Elle célébrait ses justes noces. Peut-être qu'elle avait raison au point de vue de l'Eternité. Joris se sentit inondé d'une grande joie. Il s'attendrit de voir qu'elle avait tenu à être bien mise, agrafa de secrets bijoux, tout un luxe caché sous un long manteau, mais qu'elle lui dévoilerait sans doute au retour.

Après un long temps de prière, il la vit qui ôtait ses gants. Il regarda, intrigué. Qu'allait-elle faire ? Alors, elle sortit de sa poche un écrin, en retira des alliances, deux anneaux d'or massif... Religieusement elle en mit un à son doigt, puis, attirant à elle la main de Joris, elle lui glissa l'autre... Et, gardant cette main dans la sienne, en une étreinte chaste comme si un prêtre l'avait couvée de son étole, elle lui demanda avec une voix de la plus confiante tendresse

- Tu m'aimeras toujours, n'est-ce pas ?

Leurs alliances se touchèrent, se baisèrent, anneaux rivés d'une chaîne mystique que Dieu venait de bénir et qui les unissait à jamais dans un amour indissoluble et légitime !

Godelieve recommença à prier; elle n'avait plus à défendre leur amour contre le ciel; l'air en extase maintenant, et de parler avec Dieu de son bonheur.

Parmi les gestes et l'émoi de cet échange d'anneaux, elle n'avait pas pris garde à ses gants qu'elle venait de retirer. Au moment de partir, elle les chercha. Ils étaient tombés à terre Joris se baissa, les ramassa; alors il remarqua que leurs chaises reposaient sur une de ces dalles funéraires dont la vieille cathédrale de Saint-Sauveur, en maints endroits, est pavée; il y avait là, dans cette chapelle, toute une série de tombes plates en laiton et en pierre, quelques-unes avec des effigies noircies, celle du seigneur, celle de la dame, représentés dans les plis immobiles du linceul, avec des grappes de raisin et des attributs évangéliques, tout autour.

Godelieve venait de le découvrir aussi. Une pierre tombale était sous leurs pieds; on y lisait les dates d'un trépas très ancien, les lettres espacées, incomplètes, d'un nom qui, à son tour, périssait sur la dalle, s'y décomposait, retournait au néant. Funèbres emblèmes ! Comment ne s'en était-elle pas aperçue, en prenant place ici ? Leur amour était né sur la mort.

Pourtant l'impression fâcheuse se dissipa. Leur bonheur était de ceux que même la mort n'assombrit pas, comme le bonheur des amants, le soir, en été, dans les kermesses de village, qui s'écartent de la danse et vont, pour s'aimer, pour se prendre les mains et les lèvres, s'adosser aux murs du cimetière.

Attirance de l'amour et de la mort ! La passion de Joris et de Godelieve n'en fut que plus grave.

Et, ce soir-là, en se possédant, ils crurent mourir un peu l'un de l'autre.



Le Carillonneur.



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