Georges Rodenbach
Le Béguinage. Les Madones de Bruges...









Le Béguinage.

Bruges. Le Béguinage.(carte Albert.)

Le Béguinage, c'est une ville à part dans l'autre ville, un enclos mystique qui demeure comme un coin de prière inviolé.
Seules quelques béguines peuvent encore logiquement circuler à pas frôlants dans cette atmosphère éteinte, car elles ont moins l'air de marcher que de glisser, et ce sont encore des cygnes blancs des longs canaux.


Evocations. Agonie de villes.


Local de la Gilde de Saint-Sébastien, Carmersstraat.

[Le Carillonneur] fréquenta les tireurs, apprécia leur adresse quand, armés de leurs grands arcs, ils visaient les cibles ou les oiseaux emplumés du grand mât, si minuscules dans le recul et qu'il fallait décrocher d'une flèche sûre. Il se plut dans cet antique et pittoresque local à la tourelle de maçonnerie, chaude et sanguine comme un teint, parmi cette animation de jeux, de franches paroles, de longues libations où la bière flamande coule et mousse. C'était un coin de vie populaire, intact et savoureux, une image coloriée du passé, sauvée par hasard.

Le Carillonneur.


Les madones de Bruges.

En cette Bruges catholique surtout, où les mœurs sont sévères ! Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un mépris des roses secrètes de la chair, une glorification contagieuse de la chasteté. A tous les coins de rue, dans des armoires de boiserie et de verre, s'érigent des Vierges en manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent, tenant en main une banderole avec un texte déroulé qui, de leur côté, proclament : Je suis l'immaculée.

Le Carillonneur.


Notre-Dame.

Ce soir-là, il entra, en passant, dans l'église Notre-Dame où il se plaisait à venir souvent, à cause de son caractère mortuaire : partout, sur les parois, sur le sol, des dalles tumulaires avec des têtes de mort, des noms ébréchés, des inscriptions rongées aussi comme des lèvres de pierre... La mort elle-même ici effacée par la mort...

Mais, tout à côté, le néant de la vie s'éclairait par la consolante vision de l'amour se perpétuant dans la mort, et c'est pour cela que Hugues venait souvent en pèlerinage à cette église : c'étaient les tombeaux célèbres de Charles le Téméraire et de Marie de Bourgogne, au fond d'une chapelle latérale. Comme ils étaient émouvants ! Elle surtout, la douce princesse, les doigts juxtaposés, la tête sur un coussin, en robe de cuivre, les pieds appuyés à un chien symbolisant la fidélité, toute rigide sur l'entablement du sarcophage. Ainsi sa morte reposait à jamais sur son âme noire. Et le temps viendrait aussi où il s'allongerait à son tourcomme le duc Charles et reposerait auprès d'elle. Sommeil côte à côte, bon refuge de la mort, si l'espoir chrétien ne devait point se réaliser pour eux et les joindre.

Hugues sortit de Notre-Dame plus triste que jamais. [...]

A la porte de Saint-Sauveur et aussi sur les murs vétustes de Notre-Dame, Barbe remarqua, comme elle n'en avait jamais tant vu, les grands papiers funéraires, faire-part publics20:42, qu'on affiche selon la coutume, pour annoncer le service comme un spectacle. Et le nom du défunt y éclate, en vedette.


Bruges-la-Morte


L'Hôpital Saint-Jean et la Châsse de Sainte-Ursule.

 

Mais, parmi ses pèlerinages à travers la ville, Hugues adorait surtout l'hôpital Saint-Jean, où le divin Memling vécut et a laissé de candides chefs-dœuvre pour y dire, au long des siècles, la fraîcheur de ses rêves quand il entra en convalescence.1 Hugues y allait aussi avec l'espoir de se guérir, de lotionner sa rétine en fièvre à ces murs blancs. Le grand Catéchisme du Calme !

Des jardins intérieurs, ourlés de buis; des chambres de malades, toutes lointaines, où l'on parle bas. Quelques religieuses passent, déplaçant à peine un peu de silence, comme les cygnes des canaux déplacent à peine un peu d'eau. Il flotte une odeur de linge humide, de coiffes défraîchies à la pluie, de nappes d'autel qu'on vient d'extraire d'antiques armoires...

Enfin Hugues arrivait au sanctuaire d'art où sont les uniques tableaux, où rayonne la célèbre châsse de sainte Ursule, telle qu'une petite chapelle gothique en or, déroulant, de chaque côté, sur trois panneaux, l'histoire des onze mille Vierges; tandis que dans le métal émaillé de la toiture, en médaillons fins comme des miniatures, il y a des Anges musiciens, avec des violons couleur de leurs cheveux et des harpes en forme de leurs ailes.

Ainsi le martyre s'accompagne de musiques peintes. C'est qu'elle est douce infiniment, cette mort des Vierges, groupées comme un massif d'azalées dans la galère s'amarrant qui sera leur tombeau. Les soldats sont sur le rivage. Ils ont déjà commencé le massacre; Ursule et ses compagnes ont débarqué. Le sang coule, mais si rose ! Les blessures sont des pétales... Le sang ne s'égoutte pas; il s'effeuille des poitrines.

Les Vierges sont heureuses et toutes tranquilles, mirant leur courage dans les armures des soldats, qui luisent en miroirs. Et l'arc, d'où la mort vient, lui-même leur parait doux comme le croissant de la lune !

Par ces fines subtilités, l'artiste avait exprimé que l'agonie, pour les Vierges pleines de foi, n'était qu'une transsubstantiation, une épreuve acceptée en faveur de la joie très prochaine. Voilà pourquoi la paix, qui régnait déjà en elles, se propageait jusqu'au paysage, l'emplissait de leur âme comme projetée.

Minute transitoire : c'est moins la tuerie que déjà l'apothéose; les gouttes de sang commencent à se durcifier en rubis pour des diadèmes éternels; et, sur la terre arrosée, le ciel s'ouvre, sa lumière est visible, elle empiète...

Angélique compréhension du martyre ! Paradisiaque vision d'un peintre aussi pieux que génial.

Hugues s'émouvait. Il songeait à la foi de ces grands artistes de Flandre, qui nous laissèrent ces tableaux vraiment votifs - eux qui peignaient comme on prie !

Bruges-la-Morte


1 Georges Rodenbach accrédite la légende romantique d'un Memling, « mercenaire allemand du Téméraire, blessé devant Nancy ».



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