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Le Béguinage.
Le Béguinage, c'est une ville à part dans
l'autre ville, un enclos mystique qui demeure comme un coin
de prière inviolé.
Seules quelques béguines peuvent encore logiquement
circuler à pas frôlants dans cette
atmosphère éteinte, car elles ont moins l'air
de marcher que de glisser, et ce sont encore des cygnes
blancs des longs canaux.
Evocations. Agonie de villes.
Local de la Gilde de
Saint-Sébastien,
Carmersstraat.
[Le Carillonneur] fréquenta les tireurs,
apprécia leur adresse quand, armés de leurs
grands arcs, ils visaient les cibles ou les oiseaux
emplumés du grand mât, si minuscules dans le
recul et qu'il fallait décrocher d'une flèche
sûre. Il se plut dans cet antique et pittoresque local
à la tourelle de maçonnerie, chaude et
sanguine comme un teint, parmi cette animation de jeux, de
franches paroles, de longues libations où la
bière flamande coule et mousse. C'était un
coin de vie populaire, intact et savoureux, une image
coloriée du passé, sauvée par
hasard.
Le
Carillonneur.
Les madones de Bruges.
En cette Bruges catholique surtout, où les
murs sont sévères ! Les hautes tours
dans leurs frocs de pierre partout allongent leur ombre. Et
il semble que, des innombrables couvents, émane un
mépris des roses secrètes de la chair, une
glorification contagieuse de la chasteté. A tous les
coins de rue, dans des armoires de boiserie et de verre,
s'érigent des Vierges en manteaux de velours, parmi
des fleurs de papier qui se fanent, tenant en main une
banderole avec un texte déroulé qui, de leur
côté, proclament : Je suis
l'immaculée.
Le
Carillonneur.
Notre-Dame.
Ce soir-là, il entra, en passant, dans
l'église Notre-Dame où il se plaisait à
venir souvent, à cause de son caractère
mortuaire : partout, sur les parois, sur le sol, des dalles
tumulaires avec des têtes de mort, des noms
ébréchés, des inscriptions
rongées aussi comme des lèvres de pierre... La
mort elle-même ici effacée par la mort...
Mais, tout à côté, le néant de la
vie s'éclairait par la consolante vision de l'amour
se perpétuant dans la mort, et c'est pour cela que
Hugues venait souvent en pèlerinage à cette
église : c'étaient les tombeaux
célèbres de Charles le Téméraire
et de Marie de Bourgogne, au fond d'une chapelle
latérale. Comme ils étaient émouvants !
Elle surtout, la douce princesse, les doigts
juxtaposés, la tête sur un coussin, en robe de
cuivre, les pieds appuyés à un chien
symbolisant la fidélité, toute rigide sur
l'entablement du sarcophage. Ainsi sa morte reposait
à jamais sur son âme noire. Et le temps
viendrait aussi où il s'allongerait à son
tourcomme le duc Charles et reposerait auprès d'elle.
Sommeil côte à côte, bon refuge de la
mort, si l'espoir chrétien ne devait point se
réaliser pour eux et les joindre.
Hugues sortit de Notre-Dame plus triste que jamais.
[...]
A la porte de Saint-Sauveur et aussi sur les murs
vétustes de Notre-Dame, Barbe remarqua, comme elle
n'en avait jamais tant vu, les grands papiers
funéraires, faire-part publics20:42, qu'on affiche
selon la coutume, pour annoncer le service comme un
spectacle. Et le nom du défunt y éclate, en
vedette.
Bruges-la-Morte
L'Hôpital Saint-Jean et la
Châsse de Sainte-Ursule.
Mais, parmi ses pèlerinages à travers la
ville, Hugues adorait surtout l'hôpital Saint-Jean,
où le divin Memling vécut et a laissé
de candides chefs-duvre pour y dire, au long des
siècles, la fraîcheur de ses rêves quand
il entra en convalescence.1
Hugues y allait aussi avec l'espoir de se guérir, de
lotionner sa rétine en fièvre à ces
murs blancs. Le grand Catéchisme du Calme !
Des jardins intérieurs, ourlés de buis; des
chambres de malades, toutes lointaines, où l'on parle
bas. Quelques religieuses passent, déplaçant
à peine un peu de silence, comme les cygnes des
canaux déplacent à peine un peu d'eau. Il
flotte une odeur de linge humide, de coiffes
défraîchies à la pluie, de nappes
d'autel qu'on vient d'extraire d'antiques armoires...
Enfin Hugues arrivait au sanctuaire d'art où sont les
uniques tableaux, où rayonne la célèbre
châsse de sainte Ursule, telle qu'une petite chapelle
gothique en or, déroulant, de chaque
côté, sur trois panneaux, l'histoire des onze
mille Vierges; tandis que dans le métal
émaillé de la toiture, en médaillons
fins comme des miniatures, il y a des Anges musiciens, avec
des violons couleur de leurs cheveux et des harpes en forme
de leurs ailes.
Ainsi le martyre s'accompagne de musiques peintes. C'est
qu'elle est douce infiniment, cette mort des Vierges,
groupées comme un massif d'azalées dans la
galère s'amarrant qui sera leur tombeau. Les soldats
sont sur le rivage. Ils ont déjà
commencé le massacre; Ursule et ses compagnes ont
débarqué. Le sang coule, mais si rose ! Les
blessures sont des pétales... Le sang ne
s'égoutte pas; il s'effeuille des poitrines.
Les Vierges sont heureuses et toutes tranquilles, mirant
leur courage dans les armures des soldats, qui luisent en
miroirs. Et l'arc, d'où la mort vient, lui-même
leur parait doux comme le croissant de la lune !
Par ces fines subtilités, l'artiste avait
exprimé que l'agonie, pour les Vierges pleines de
foi, n'était qu'une transsubstantiation, une
épreuve acceptée en faveur de la joie
très prochaine. Voilà pourquoi la paix, qui
régnait déjà en elles, se propageait
jusqu'au paysage, l'emplissait de leur âme comme
projetée.
Minute transitoire : c'est moins la tuerie que
déjà l'apothéose; les gouttes de sang
commencent à se durcifier en rubis pour des
diadèmes éternels; et, sur la terre
arrosée, le ciel s'ouvre, sa lumière est
visible, elle empiète...
Angélique compréhension du martyre !
Paradisiaque vision d'un peintre aussi pieux que
génial.
Hugues s'émouvait. Il songeait à la foi de ces
grands artistes de Flandre, qui nous laissèrent ces
tableaux vraiment votifs - eux qui peignaient comme on prie
!
Bruges-la-Morte
1 Georges Rodenbach accrédite
la légende romantique d'un Memling,
« mercenaire allemand du Téméraire,
blessé devant
Nancy ».
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