Georges Rodenbach
L'esthétique de Bruges. Van Eyck&Memling.









L'esthétique de Bruges.

 

L'esthétique des villes est essentielle. Si tout paysage est un état d'âme, comme on a dit, c'est plus vrai encore pour un paysage de ville. Les âmes des habitants sont conformes à leur cité. Un phénomène d'un genre analogue se produit pour certaines femmes qui, durant la grossesse, s'entourent d'objets harmonieux, de statues calmes, de jardins clairs, de bibelots subtils, afin que l'enfant futur s'en influence et soit beau. De même on ne conçoit pas un génie originaire d'ailleurs que d'une ville magnifique. [...]
Ce sont les belles villes, sans doute, qui font les âmes belles.

Le Carillonneur



Van Eyck et Memling.

Ce n'est qu'à Bruges qu'on peut bien comprendre les Primitifs flamands.
C'est là seulement qu'il faudrait les voir. Imaginez Bruges rassemblant son or et ses efforts pour arriver avec l'appui de l'Etat, à posséder tous les tableaux qui sont en Belgique de van Eyck, le Royal, et de Memling, l'Angélique... [...]
Bruges deviendrait ainsi un but de pélerinage pour l'élite de l'humanité; on y irait, quelques jours de l'an, mais de partout alors, des bouts de l'Univers, comme à un tombeau sacré, le tombeau de l'Art [...]

Evocations, Villes flamandes


L'Hôtel Gruuthuse.

Bruges. La maison Gruuthuse.(carte Nels.)


Après l'Hôtel de Ville et la Maison du greffe où des polychromies, des ors neufs, avaient comme habillé d'étoffes chatoyantes et de bijoux la nudité des pierres, on avait décidé la restauration de l'hôtel de la Gruuthuus. Borluut se mit à l'œuvre, releva, sur la façade en briques, la balustrade à jour, les lucarnes à crochets et à fleurons, les pignons du XVe siècle avec les armoiries du seigneur de céans qui y avait hébergé le roi d'Angleterre, chassé par ceux de la Rose rouge. Le vieux palais renaissait, sortait de la mort, avait l'air soudain de vivre et de sourire, en ce quartier de Bruges mémorable où il atténuerait, tout contigu, les élancements abrupts de Notre-Dame qui bondit par blocs à l'assaut de l'air, étage ses contreforts, ses plates-formes, ses vaisseaux, ses arcs-boutants comme des ponts-levis sur le ciel. Ce sont, à l'infini, des accumulations de bâtisses, des entassements, des enchevêtrements, d'où la tour soudain jaillit comme un cri.

A côté du farouche édifice, l'hôtel de la Gruuthuus, quand la restauration en serait terminée, mettrait, du moins, l'atténuation d'une vieillesse plus ornée et amène. On attendait avec impatience l'achèvement de ce travail, car maintenant la ville se passionnait pour ses embellissements. Elle avait compris son devoir, et qu'il fallait s'assurer contre la ruine, consolider sa beauté fléchissante. Un sens d'art, soudain, descendit comme une Pentecôte, éclaira toutes les consciences. L'édilité faisait restaurer ses monuments; les particuliers, leurs demeures; le clergé, ses églises. Il y a ainsi un avertissement de la destinée, le signe magique, auquel chacun se met à obéir, sans le savoir, sans comprendre. Le mouvement, dans Bruges, avait été unanime. Chacun contribua à créer de la Beauté, collabora à la ville, qui devint ainsi tout entière une œuvre d'art. [...]

Qu'allait-il advenir du vieux palais reconstitué ? Mais est-ce que les choses ne s'appellent pas ? Il y a des analogies mystérieuses. Un rythme conduit l'Univers. Les destinées s'harmonisent. Quand la maison est bâtie, vient l'hôte qu'elle mérite et qui devait venir. Ainsi quand le palais de la Gruuthuus était un mendiant, las des longs chemins de l'histoire, assis au bord d'un quai de Bruges, il ne connut que les pauvres, ceux qui lui ressemblaient. On en avait fait le Mont-de-Piété.
Au contraire, dès que le Palais, comme touché par un magicien, redevint lui-même, sa destinée changea. A ce moment, mourut une vieille douairière qui légua, pour y être conservée et exposée, une merveilleuse collection de point de Bruges. Le Palais étant maintenant une dentelle de pierre, il fallait qu'il devînt un musée de dentelles. Attirance mystérieuse ! Tout correspond. On se mérite à soi-même ce qui advient. Et les évé-nements s'accomplissent, selon qu'on a fait son âme.

Le Carillonneur.


LaProcession du Saint-Sang.

Procession du Saint sang. Le chapitre de la Cathédrale et de la Châsse du Précieux Sang.


[...] Alors s'entendit le cliquetis des encensoirs. La fumée bleue roula des volutes plus proches; toutes les clochettes s'unirent en un grésil plus sonore, qui cuivra l'air.
L'évêque parut, mitre en tête, sous un dais, portant la châsse - une petite cathédrale en or, surmontée d'une coupole où, parmi mille camées, diamants, émeraudes, améthystes, émaux, topazes, perles fines, songe l'unique rubis possédé du Saint-Sang.
Hugues, gagné par l'impression mystique, par la ferveur de tous ces visages, par la foi de cette immense foule massée dans les rues, sous ses fenêtres, plus loin, partout, jusqu'au bout de la ville en prière, s'inclina aussi quand il vit, aux approches du Reliquaire, tout le peuple tomber à genoux, se plier sous la rafale des cantiques.

Bruges-la-Morte


Le costume traditionnel des Brugeoises.

Le costume traditionnel des Brugeoises.

Elles sont ensevelies en une grande mante à plis raides dont le capuchon relevé leur cache toute la tête. C'est le costume local : une cloche de drap noir aux balancements mélancoliques, et, là-bas, dans le lointain, on croit entendre agoniser leur marche comme un glas.
Douceur de cheminer à présent dans la ville léthargique, à travers des songes et des souvenirs, au long des rues jamais droites, toujours capricieuses, ménageant, à chaque pas de lente flânerie, une surprise et un imprévu.


Evocations. Agonie de villes.




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