Georges Rodenbach
Le carillonneur au beffroi.


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Le carillonneur au beffroi.

Bruges. Le Beffroi.(carte Albert.)


On parle souvent de l'attirance du gouffre. Il y a aussi le gouffre d'en haut... Borluut montait encore; il aurait aimé monter toujours, songeant avec mélancolie que sans doute l'escalier allait finir et que, au bout, au bord de l'air, il aurait encore la nostalgie de continuer plus loin, plus haut.

En ce moment une vaste rumeur affluait, enfilait l'étroit escalier. C'était le vent, toujours gémissant, qui sans cesse montait, descendait les marches. Douleur du vent qui se plaint de la même voix dans les arbres, dans les voiles, dans les tours ! Douleur du vent qui résume toutes les autres !

On retrouve, dans ses cris aigus, ceux des enfants; dans ses lamentations, le chagrin des femmes; dans sa fureur, le rauque sanglot de l'homme, qui rebondit et se brise. Le vent, qu'entendait Borluut, demeurait, certes, encore un total ressouvenir de la terre, quoique si vague déjà. Ce n'étaient plus ici qu'un mirage de plaintes, des voix pâlies, des échos de tristesses trop humaines et qui avaient honte. Le vent venait d'en bas; il n'était si affligé que pour avoir passé dans la ville; or, les peines qu'il y avait recueillies et qui, là, gémissaient toutes vives, arrivées avec lui à la hauteur de la tour, commençaient à se dissoudre, à se transmuer de douleur en mélancolie et de larmes en pluie...

Borluut songea que c'était bien le symbole de la vie nouvelle où il entrait, cette vie de vigie et de sommet, confusément désirée, conquise par hasard; et que, pour lui aussi, chaque fois qu'il monterait au beffroi, désormais, les ennuis se fondraient dans son âme, comme les plaintes se fondent dans le vent.

Il montait toujours. Çà et là, s'ouvraient des portes, laissant voir des chambres immenses, des dortoirs aux lourdes solives, où dormaient des cloches. Borluut s'en approcha, dans un vague émoi; elles ne reposaient pas tout à fait, pas plus que ne reposent complètement les vierges. Des rêves traversaient leur sommeil. On aurait dit qu'elles allaient bouger, s'étirer, vagir comme des somnambules. Rumeur incessante parmi les cloches ! Bruit qui persiste, comme celui de la mer dans les coquillages ! Jamais elles ne se vident toutes. Son qui perle comme une sueur ! Brume de musique à ras du bronze...

Plus loin, plus haut, partout, apparaissaient de nouvelles cloches, alignées, l'air agenouillées, en robes pareilles, vivant dans la tour comme dans un couvent. Il y en avait de grandes, de fluettes, de vieilles au costume fané, de jeunes qui étaient des novices et avaient remplacé quelque ancienne, tous les aspects d'une humanité cloîtrée qui demeure variable sous l'uniformité de la règle. Couvent de cloches, où la plupart, cependant, étaient celles encore de la fondation. C'est en 1743 que ce nouveau carillon de quarante-neuf cloches, remplaçant celui de 1299, avait été fondu par Jacques du Méry et installé dans le beffroi. Mais Borluut se prit à croire que plusieurs cloches originelles avaient survécu, s'étaient mêlées aux nouvelles. En tout cas, le même bronze avait dû servir pour la refonte, et ainsi c'était toujours le vieux métal du XIIIe siècle qui continuait son concert anonyme.

Borluut déjà se familiarisait. Il alla voir de près toutes ces bonnes cloches qui allaient vivre sous son obédience; il voulut les connaître. Une à une, il les interrogea, les appela par leur nom, fut curieux de leur histoire. Le métal, parfois avait des patines argentines, les marbrures d'un môle que la marée a battu, un tatouage compliqué, des rouilles de sang et des verts-de-gris comme d'une poussière de résidus. Parmi ces chimies savoureuses, Borluut, çà et là, reconnaissait une date, agrafée comme un bijou; ou des inscriptions latines qui s'enroulaient; des noms de parrains et de marraines qui avaient confié leur mémoire à la cloche nouveau-née.

Borluut allait, courait, attiré partout, dans l'émoi et le charme de ces découvertes. Le vent, à ces hauteurs, redoubla, devint tout à coup violent et mugissant, mais avec une voix qui n'était plus que la sienne, où toute comparaison humaine cessait, la voix d'une force et d'un élément, qui n'a de pareille que la voix de la mer.

Borluut sentait qu'il approchait de la plate-forme crénelée du beffroi, où l'escalier aboutit, trouve un relais avant de gagner le sommet de la tour. C'est là, dans un angle de cette plate-forme, que se carrait la cabine du carillonneur, logis éthéré, chambre de verre, s'ouvrant par six larges baies sur l'espace. Il fallut y monter comme à l'assaut. Le vent soufflait, de plus en plus furieux, agressif, lâché tel qu'une écluse, épars en vastes nappes, en rafales traîtres, en masses croulantes, en poids précipités, puis soudain rassemblé, compact comme un mur. Borluut avançait, joyeux de la lutte, comme si le vent, le saccageant, emportant son chapeau, défaisant ses vêtements, voulait le déshabiller de la vie et le porter libre et nu dans l'air salubre du haut lieu...

Enfin il atteignit la petite demeure aérienne. Accueil de l'auberge au sortir du voyage ! Tiédeur et silence ! Borluut la reconnut ; rien n'avait été dérangé depuis le temps où il y venait visiter parfois Bavon De Vos, le vieux maître carillonneur, sans soupçonner qu'il lui succéderait un jour. Aujourd'hui tout se précisait mieux, puisque ce logis étroit était déjà le sien et qu'il allait y passer à son tour bien des heures de l'avenir. Cela l'émut un peu d'y songer... Il allait y vivre au-dessus de la vie ! Et, en effet, il aperçut, par les hautes vitres, l'immense paysage, la ville gisante, tout en bas, au fond, dans un abîme. Il n'osait pas regarder.

Un vertige le prendrait... Il fallait habituer ses yeux à voir du bord de l'infini; où il semblait parvenu.
Plus près de lui, il contempla le clavier du carillon, à l'ivoire jauni, les pédales, les tiges de fer articulées, montant des touches vers le battant des cloches, tout le compliqué mécanisme. En face, il découvrit une petite horloge toute petite, et étrange d'être si petite dans l'immense tour, accomplissant son bruit d'humble vie régulière, ce battement de pouls des choses qui fait envie au cœur humain... Il était curieux de penser que la petite horloge était d'accord avec l'énorme horloge de la tour. Elle vivait tout auprès, comme une souris dans la cage d'un lion.

Or, les aiguilles du petit cadran allaient marquer onze heures. Et aussitôt, Borluut entendit une rumeur, un tumulte de nid dérangé, le bruit d'un jardin que le vent enfle quand l'orage va commencer.

Ce fut une trépidation prolongée, le prélude du carillon qui sonne automatiquement avant l'heure, actionné par un cylindre de cuivre que des trous carrés percent, ajourent comme une dentelle. Borluut, curieux du mécanisme, se précipita dans la chambre où aboutissent, à ce cylindre, tous les fils de communication des cloches. Borluut regarda, étudia. Il lui semblait voir l'anatomie de la tour. Tous les muscles, les nerfs sensitifs étaient à nu. Le beffroi prolongeait en haut, en bas, son vaste corps. Mais ici, se groupaient les organes essentiels. son cœur palpitant qui était le cœur même de la Flandre, dont le carillonneur comptait, en ce moment, les pulsations parmi les rouages séculaires.

La musique s'exalta, brouillée d'être trop proche. Ce fut joyeux cependant comme une aube. Le son courut sur toutes les octaves comme la lumière sur tous les prés. Une petite cloche eut des grisollements d'alouette; d'autres ripostèrent par l'éveil de tous les oiseaux, le frisson de toutes les feuilles. Une basse fut le beuglement profond des bœufs... Borluut écoutait, mêlé à ce réveil de campagne, déjà familier avec cette musique pastorale, comme si c'eût été celle de ses bêtes et de son champ. Joie de vivre ! Eternité de la Nature ! Mais l'idylle avait à peine chanté que, résorbant toute la fête du carillon, la grosse cloche tinta, grave, sonnant la mort de l'heure : onze coups, vastes, lents, distants l'un de l'autre, comme pour montrer qu'on se sent seul quand on meurt...



Le Carillonneur



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