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Le carillonneur au
beffroi.
On parle souvent de l'attirance du gouffre. Il y a aussi le
gouffre d'en haut... Borluut montait encore; il aurait
aimé monter toujours, songeant avec mélancolie
que sans doute l'escalier allait finir et que, au bout, au
bord de l'air, il aurait encore la nostalgie de continuer
plus loin, plus haut.
En ce moment une vaste rumeur affluait, enfilait
l'étroit escalier. C'était le vent, toujours
gémissant, qui sans cesse montait, descendait les
marches. Douleur du vent qui se plaint de la même voix
dans les arbres, dans les voiles, dans les tours ! Douleur
du vent qui résume toutes les autres !
On retrouve, dans ses cris aigus, ceux des enfants; dans ses
lamentations, le chagrin des femmes; dans sa fureur, le
rauque sanglot de l'homme, qui rebondit et se brise. Le
vent, qu'entendait Borluut, demeurait, certes, encore un
total ressouvenir de la terre, quoique si vague
déjà. Ce n'étaient plus ici qu'un
mirage de plaintes, des voix pâlies, des échos
de tristesses trop humaines et qui avaient honte. Le vent
venait d'en bas; il n'était si affligé que
pour avoir passé dans la ville; or, les peines qu'il
y avait recueillies et qui, là, gémissaient
toutes vives, arrivées avec lui à la hauteur
de la tour, commençaient à se dissoudre,
à se transmuer de douleur en mélancolie et de
larmes en pluie...
Borluut songea que c'était bien le symbole de la vie
nouvelle où il entrait, cette vie de vigie et de
sommet, confusément désirée, conquise
par hasard; et que, pour lui aussi, chaque fois qu'il
monterait au beffroi, désormais, les ennuis se
fondraient dans son âme, comme les plaintes se fondent
dans le vent.
Il montait toujours. Çà et là,
s'ouvraient des portes, laissant voir des chambres immenses,
des dortoirs aux lourdes solives, où dormaient des
cloches. Borluut s'en approcha, dans un vague émoi;
elles ne reposaient pas tout à fait, pas plus que ne
reposent complètement les vierges. Des rêves
traversaient leur sommeil. On aurait dit qu'elles allaient
bouger, s'étirer, vagir comme des somnambules. Rumeur
incessante parmi les cloches ! Bruit qui persiste, comme
celui de la mer dans les coquillages ! Jamais elles ne se
vident toutes. Son qui perle comme une sueur ! Brume de
musique à ras du bronze...
Plus loin, plus haut, partout, apparaissaient de nouvelles
cloches, alignées, l'air agenouillées, en
robes pareilles, vivant dans la tour comme dans un couvent.
Il y en avait de grandes, de fluettes, de vieilles au
costume fané, de jeunes qui étaient des
novices et avaient remplacé quelque ancienne, tous
les aspects d'une humanité cloîtrée qui
demeure variable sous l'uniformité de la
règle. Couvent de cloches, où la plupart,
cependant, étaient celles encore de la fondation.
C'est en 1743 que ce nouveau carillon de quarante-neuf
cloches, remplaçant celui de 1299, avait
été fondu par Jacques du Méry et
installé dans le beffroi. Mais Borluut se prit
à croire que plusieurs cloches originelles avaient
survécu, s'étaient mêlées aux
nouvelles. En tout cas, le même bronze avait dû
servir pour la refonte, et ainsi c'était toujours le
vieux métal du XIIIe siècle qui continuait son
concert anonyme.
Borluut déjà se familiarisait. Il alla voir de
près toutes ces bonnes cloches qui allaient vivre
sous son obédience; il voulut les connaître.
Une à une, il les interrogea, les appela par leur
nom, fut curieux de leur histoire. Le métal, parfois
avait des patines argentines, les marbrures d'un môle
que la marée a battu, un tatouage compliqué,
des rouilles de sang et des verts-de-gris comme d'une
poussière de résidus. Parmi ces chimies
savoureuses, Borluut, çà et là,
reconnaissait une date, agrafée comme un bijou; ou
des inscriptions latines qui s'enroulaient; des noms de
parrains et de marraines qui avaient confié leur
mémoire à la cloche nouveau-née.
Borluut allait, courait, attiré partout, dans
l'émoi et le charme de ces découvertes. Le
vent, à ces hauteurs, redoubla, devint tout à
coup violent et mugissant, mais avec une voix qui
n'était plus que la sienne, où toute
comparaison humaine cessait, la voix d'une force et d'un
élément, qui n'a de pareille que la voix de la
mer.
Borluut sentait qu'il approchait de la plate-forme
crénelée du beffroi, où l'escalier
aboutit, trouve un relais avant de gagner le sommet de la
tour. C'est là, dans un angle de cette plate-forme,
que se carrait la cabine du carillonneur, logis
éthéré, chambre de verre, s'ouvrant par
six larges baies sur l'espace. Il fallut y monter comme
à l'assaut. Le vent soufflait, de plus en plus
furieux, agressif, lâché tel qu'une
écluse, épars en vastes nappes, en rafales
traîtres, en masses croulantes, en poids
précipités, puis soudain rassemblé,
compact comme un mur. Borluut avançait, joyeux de la
lutte, comme si le vent, le saccageant, emportant son
chapeau, défaisant ses vêtements, voulait le
déshabiller de la vie et le porter libre et nu dans
l'air salubre du haut lieu...
Enfin il atteignit la petite demeure aérienne.
Accueil de l'auberge au sortir du voyage ! Tiédeur et
silence ! Borluut la reconnut ; rien n'avait
été dérangé depuis le temps
où il y venait visiter parfois Bavon De Vos, le vieux
maître carillonneur, sans soupçonner qu'il lui
succéderait un jour. Aujourd'hui tout se
précisait mieux, puisque ce logis étroit
était déjà le sien et qu'il allait y
passer à son tour bien des heures de l'avenir. Cela
l'émut un peu d'y songer... Il allait y vivre
au-dessus de la vie ! Et, en effet, il aperçut, par
les hautes vitres, l'immense paysage, la ville gisante, tout
en bas, au fond, dans un abîme. Il n'osait pas
regarder.
Un vertige le prendrait... Il fallait habituer ses yeux
à voir du bord de l'infini; où il semblait
parvenu.
Plus près de lui, il contempla le clavier du
carillon, à l'ivoire jauni, les pédales, les
tiges de fer articulées, montant des touches vers le
battant des cloches, tout le compliqué
mécanisme. En face, il découvrit une petite
horloge toute petite, et étrange d'être si
petite dans l'immense tour, accomplissant son bruit d'humble
vie régulière, ce battement de pouls des
choses qui fait envie au cur humain... Il était
curieux de penser que la petite horloge était
d'accord avec l'énorme horloge de la tour. Elle
vivait tout auprès, comme une souris dans la cage
d'un lion.
Or, les aiguilles du petit cadran allaient marquer onze
heures. Et aussitôt, Borluut entendit une rumeur, un
tumulte de nid dérangé, le bruit d'un jardin
que le vent enfle quand l'orage va commencer.
Ce fut une trépidation prolongée, le
prélude du carillon qui sonne automatiquement avant
l'heure, actionné par un cylindre de cuivre que des
trous carrés percent, ajourent comme une dentelle.
Borluut, curieux du mécanisme, se précipita
dans la chambre où aboutissent, à ce cylindre,
tous les fils de communication des cloches. Borluut regarda,
étudia. Il lui semblait voir l'anatomie de la tour.
Tous les muscles, les nerfs sensitifs étaient
à nu. Le beffroi prolongeait en haut, en bas, son
vaste corps. Mais ici, se groupaient les organes essentiels.
son cur palpitant qui était le cur
même de la Flandre, dont le carillonneur comptait, en
ce moment, les pulsations parmi les rouages
séculaires.
La musique s'exalta, brouillée d'être trop
proche. Ce fut joyeux cependant comme une aube. Le son
courut sur toutes les octaves comme la lumière sur
tous les prés. Une petite cloche eut des
grisollements d'alouette; d'autres ripostèrent par
l'éveil de tous les oiseaux, le frisson de toutes les
feuilles. Une basse fut le beuglement profond des
bufs... Borluut écoutait, mêlé
à ce réveil de campagne, déjà
familier avec cette musique pastorale, comme si c'eût
été celle de ses bêtes et de son champ.
Joie de vivre ! Eternité de la Nature ! Mais l'idylle
avait à peine chanté que, résorbant
toute la fête du carillon, la grosse cloche tinta,
grave, sonnant la mort de l'heure : onze coups, vastes,
lents, distants l'un de l'autre, comme pour montrer qu'on se
sent seul quand on meurt...
Le Carillonneur
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