Georges Rodenbach
Le Silence de Bruges. Le Quai du Rosaire...










Le Silence de Bruges.

[...] le silence apparaît à ce moment comme quelque chose de vivant, de réel, de despotique qui vit là, seul, comme en un royaume élu pour son exil, qui veut, qui commande, qui se montre hostile à qui le dérange. Inconsciemment, invinciblement, on subit sa douleur muette, et si par hasard quelque passant approche et fait du bruit, on a comme l'impression d'une chose anormale, choquante et sacrilège.

Evocations. Agonie de villes.


Bruges. Quai du Rosaire vers le Dyver.(carte Nels.)

Le Quai du Rosaire. La Maison de Bruges-la-Morte.

Hugues Viane se disposa à sortir, comme il en avait l'habitude quotidienne à la fin des après-midi. Inoccupé, solitaire, il passait toute la journée dans sa chambre, une vaste pièce au premier étage, dont les fenêtres donnaient sur le quai du Rosaire, au long duquel s'alignait sa maison, mirée dans l'eau.

Bruges-la-Morte


Bruges.

Chose curieuse : on ne voit jamais tant de vieilles femmes que dans les vieilles villes. Elles cheminent - déjà de la couleur de la terre - âgées et se taisant, comme si elles avaient dépensé toutes leurs paroles...

Bruges-la-Morte


Eglise de Jérusalem.


Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à aller s'ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jérusalem. C'est là surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en mante... Il entrait après elles; les nefs étaient basses; une sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle édifiée pour l'adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s'éloignaient à pas glissants. Et les cires saignaient un peu. On aurait dit, dans cette ombre, que c'étaient les stigmates de Jésus, se rouvrant, se reprenant à couler, pour laver les fautes de ceux qui venaient là.


Bruges-la-Morte


Quai Vert (Groenerei).

Bruges. Panorama du Quai Vert.(carte Nels.)


Ces quais de Bruges, combien, dans ma pensive jeunesse, je les ai suivis, confessés, aimés, - avec des coins que j'étais seul à connaître, à consoler, avec des maisons dont les vitres mortes me regardaient !
Et, dans la prison des quais de pierre, l'eau stagnante des canaux où ne passent plus de navires, ni de barques, où rien ne se reflète que l'immobilité des pignons dont les arches décalquées ont l'air d'escaliers de crêpe qui conduisent jusqu'au fond. Et sur les eaux inanimées, des balcons en surplomb, des rampes de bois, des grilles de jardins incultes, des portes mystérieuses, toute une enfilade de choses confuses et déjetées qui sont accroupies au bord de l'eau, avec des airs de mendier, sous des haillons de feuillage et de lierre qui s'effilochent...



Evocations. Agonie de villes.



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