La poésie, en tant que littérature est, elle aussi,
un miroir de la société de son temps.

LES REGRETS - Heureux qui comme Ulysse

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Ou comme celui-là qui conquit la Toison,
Et puis est retourné plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge!
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province et beaucoup davantage?
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine.
Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur angevine.
Joachim du Bellay (1522-1560)
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À SA MAÎRESSE

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée
Et son teint au vôtre pareil.

Las ! Voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! Las ! ses beautés laissé choir !
O vraiment marâtre Nature,
Puisqu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
Pierre de Ronsard (1524-1585) 
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LA NUIT DE MAI
(LES NUITS  1835-1837)

  LA MUSE
Poète, prends ton luth et me donne un baiser;
La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore. 
Le printemps naît ce soir; les vents vont s'embraser,
- Et la bergeronnette, en attendant l'aurore, 
Aux premiers buissons verts commence à se poser.
Poète, prends ton luth et me donne un baiser. 

LE POETE
Comme il fait noir dans la vallée ! 
J'ai cru qu'une forme voilée 
Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie ; 
Son pied rasait l'herbe fleurie - 
C'est une étrange rêverie ;
Elle s'efface et disparaît. 

LA MUSE
Poète, prends ton luth ; la nuit, sur la pelouse,
Balance le zéphyr dans son voile odorant.
La rose, vierge encor, se referme jalouse 
Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant. 
Écoute! tout se tait; songe à ta bien-aimée. 
Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée 
Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. 
Ce soir, tout va fleurir: l'immortelle nature 
Se remplit de parfums, d'amour et de murmure, 
Comme le lit joyeux de deux jeunes époux. 

LE POÈTE
Pourquoi mon cœur bat-il si vite ? 
Qu'ai-je donc en moi qui s'agite
Dont je me sens épouvanté ? 
Ne frappe-t-on pas à ma porte ? 
Pourquoi ma lampe à demi morte
M'éblouit-elle de clarté ? 
Dieu puissant ! tout mon corps frissonne. 
Qui vient ? qui m'appelle ? - 
Personne. Je suis seul ; c'est l'heure qui sonne ; 
0 solitude ; ô pauvreté
Mai 1835 ! 
Alfred de Musset (1810/1857)
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L'HOMME ET LA MER

Homme libre, toujours tu chériras la mer!
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais a plonger au sein de ton image;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets;
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes;
O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!
Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remords,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
O lutteurs éternels, O frères implacables!
Charles Baudelaire (1821/1867)
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Charles Baudelaire,

Les Fleurs du mal
La Musique (Spleen et Idéal, LXIX)

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile, 
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther, 
Je mets à la voile ; 
La poitrine en avant et les poumons gonflés 
Comme de la toile, 
J'escalade le dos des flots amoncelés 
Que la nuit me voile ; 
Je sens vibrer en moi toutes les passions 
D'un vaisseau qui souffre ; 
Le bon vent, la tempête et ses convulsions 
Sur l'immense gouffre 
Me bercent.D'autres fois, calme plat, grand miroir 
De mon désespoir ! 

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ANGOISSE

Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
En qui vont les péchés d'un peuple, ni creuser
Dans tes cheveux impurs une triste tempête
Sous l'incurable ennui que verse mon baiser :

Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
Planant sous les rideaux inconnus du remords,
Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
Toi qui sur le néant en sais plus que les morts :

Car le Vice, rongeant ma native noblesse,
M'a comme toi marqué de sa stérilité,
Mais tandis que ton sein de pierre est habité

Par un cœur que la dent d'aucun crime ne blesse,
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.
Stéphane MALLARME (1842/1898)
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MON RÊVE FAMILIER

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend. 

Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant. 

Est-elle brune, blonde, ou rousse? - Je l'ignore.
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore.
Comme ceux des aimés que la Vie exila. 

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues. 
Paul VERLAINE (1844/1896)
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CREPUSCULE
à Mademoiselle Marie Laurencin.

Frôlée par les ombres des morts
Sur l'herbe où le jour s'exténue
L'arlequine s'est mise nue
Et dans l'étang mire son corps

Un charlatan crépusculaire
Vante les tours que l'on va faire
Le ciel sans teinte est constellé
D'astres pâles comme du laie

Sur les tréteaux l'arlequin blême
Salue d'abord les spectateurs
Des sorciers venus de Bohême
Quelques fées et les enchanteurs

Ayant décroché une étoile
Il la manie à bras tendu
Tandis que des pieds un pendu
Sonne en mesure les cymbales

L'aveugle berce un bel enfant
La biche passe avec ses faons
Le nain regarde d'un air triste
Grandir l'arlequin trismégiste
Guillaume APOLLINAIRE(1880/1918)
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Ma soeur 

J'avais demandé, pour mes quatorze ans 
Une soeur de mon âge 
Elle est arrivée dans un panier blanc 
Une rose au corsage 
J'ai défait le noeud du ruban de soie 
Qui la tenait captive 
Et j'ai donné dix sous au commissionnaire. 
Elle avait des yeux comme des balais 
Une bouche en forme de rémoulade 
Un oeil de fémur, un port de jument 
Elle était ravissante. 
J'aime beaucoup les jolies filles 
Je les prends dans mes bras 
Je les renifle, je les touche, 
Je les serre et je m'en sers 
J'étais content d'avoir une soeur 

Mais je regrettais mes dix sous.
Boris Vian (1920/1959)
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AU FIL DU TEMPS

Sans le savoir ,il a cassé ,
Le fil de l’aventure ,ce que j’avais
Passé au gré des vents 
Fugace et sans armure ,le temps s’en va 
Annulant la blessure 
Noir comme la tornade 
qui envahit le cœur des hommes 
au delà de l’enfer 
quand le monde frissonne
peur de la solitude et du grand vide 
avoir perdu la foi
a la fin de la nuit 
course infinie ,course d’amour
tu te perds dans les vents
et dans les altitudes 
et s’il fallait un jour 
me vendre pour avoir 
le droit de t’aimer 
ma peau se défendrait 
d’un espace si petit 
et je veux tout avoir 
avec la certitude 
d’encore une fois t’aimer 
avant que de casser 
Claudine Mahy (01/05/01)
Compositrice-Interprète de Charleroi

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