5 Semaines en Ballon

VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE PAR 3 ANGLAIS 
JULES VERNE

Suite de la page 2
 
 
 


 

CHAPITRE XXIX 

Symptômes de végétation.--Idée fantaisiste d'un auteur français.--Pays magnifique.--Royaume d'Adamova.--Les explorations de Speke et Burton reliées à celles de Barth.--Les monts Atlantika.--Le fleuve Benoué.--La ville d'Yola.--Le Bagélé.--Le mont Mendif. 


Depuis le moment de leur départ, les voyageurs marchèrent avec une grande rapidité; il leur tardait de quitter ce désert qui avait failli leur être si funeste.  
Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptômes de végétation furent entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur annonçant, comme à Christophe Colomb, la proximité de la terre; des pousses vertes pointaient timidement entre des cailloux qui allaient eux-mêmes redevenir les rochers de cet Océan.  
Des collines encore peu élevées ondulaient à l'horizon; leur profil, estompé par la brume, se dessinait vaguement ; la monotonie disparaissait. Le docteur saluait avec joie cette contrée nouvelle, et, comme un marin en vigie, il était sur le point de s'écrier :  
« Terre ! terre ! » 
Une heure plus tard, le continent s'étalait sous ses yeux, d'un aspect encore sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se profilaient sur le ciel gris.  
Nous sommes donc en pays civilisé ? dit le chasseur.  
--Civilisé ? Monsieur Dick ; c'est une manière de parler; on ne voit pas encore d'habitants.  
--Ce ne sera pas long, répondit Fergusson, au train dont nous marchons.  
--Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des nègres, Monsieur Samuel ?  
--Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes.  
--Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux ?  
--Non, sans chameaux; ces animaux sont rares, pour ne pas dire inconnus dans ces contrées; il faut remonter quelques degrés au nord pour les rencontrer.  
--C'est fâcheux.  
--Et pourquoi, Joe  
--Parce que, si 1e vent devenait contraire, ils pourraient nous servir.  
--Comment ?  
--Monsieur, c'est une idée qui me vient: on pourrait les atteler à la nacelle et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous ?  
--Mon pauvre Joe, cette idée, un autre l'a eue avant toi; elle a été exploitée par un très spirituel auteur français [M. Méry] ... dans un roman, il est vrai. Des voyageurs se font traîner en ballon par des chameaux; arrive un lion qui dévore les chameaux, avale la remorque, et traîne à leur place; ainsi de suite. Tu vois que tout ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun avec notre genre de locomotion.  
Joe, un peu humilié à la pensée que son idée avait déjà servi, chercha quel animal aurait pu dévorer le lion; mais il ne trouva pas et se remit à examiner le pays.  
Un lac d'une moyenne étendue s'étendait sous ses regards, avec un amphithéâtre de collines qui n'avaient pas encore le droit de s'appeler des montagnes; là, serpentaient des vallées nombreuses et fécondes, et leurs inextricables fouillis d'arbres les plus variés; l'élaïs dominait cette masse, portant des feuilles de quinze pieds de longueur sur sa tige hérissée d'épines aiguës; le bombax chargeait le vent à son passage du fin duvet de ses semences; les parfums actifs du pendanus, ce « kenda » des Arabes, embaumaient les airs jusqu'à la zone que traversait le Victoria; le papayer aux feuilles palmées, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le baobab et les bananiers complétaient cette flore luxuriante des régions intertropicales.  
« Le pays est superbe, dit le docteur.  
--Voici les animaux, fit Joe; les hommes ne sont pas loin.  
--Ah ! les magnifiques éléphants ! s'écria Kennedy. Est-ce qu'il n'y aurait  
pas moyen de chasser un peu ?  
--Et comment nous arrêter, mon cher Dick, avec un courant de cette violence ? Non, goûte un peu le supplice de Tantale ! Tu te dédommageras plus tard. »  
Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur; le cœur de Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se crispaient sur la crosse de son Purdey.  
La faune de ce pays en valait la flore. Le bœuf sauvage se vautrait dans une herbe épaisse sous laquelle il disparaissait tout entier; des éléphants gris, noirs ou jaunes, de la plus grande taille, passaient comme une trombe au milieu des forêts, brisant, rongeant, saccageant, marquant leur passage par une dévastation ; sur le versant boisé des collines suintaient des cascades et des cours d'eau entraînés vers le nord; là, les hippopotames se baignaient à grand bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps pisciforme, s'étalaient sur les rives, en dressant vers le ciel leurs rondes mamelles gonflées de lait.  
C'était toute une ménagerie rare dans une serre merveilleuse, où des oiseaux sans nombre et de mille couleurs chatoyaient à travers les plantes arborescentes.  
A cette prodigalité de la nature, le docteur reconnut le superbe royaume d'Adamova.  
« Nous empiétons, dit-il, sur les découvertes modernes ; j'ai repris la piste interrompue des voyageurs ; c'est une heureuse fatalité, mes amis; nous allons pouvoir rattacher les travaux des capitaines Burton et Speke aux explorations du docteur Barth ; nous avons quitté des Anglais pour retrouver un Hambourgeois, et bientôt nous arriverons au point extrême atteint par ce savant audacieux.  
--Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a une vaste étendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons fait.  
--C'est facile à calculer; prends la carte et vois quelle est la longitude de la pointe méridionale du lac Ukéré ;oué atteinte par Speke.  
--Elle se trouve à peu près sur le trente-septième degré.  
--Et la ville d'Yola, que nous relèverons ce soir, et à laquelle Barth parvint, comment est-elle située ?  
--Sur le douzième degré de longitude environ.  
--Cela fait donc vingt-cinq degrés ; à soixante milles chaque, soit quinze cents milles [Six cent vingt-cinq lieues].  
--Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient à pied.  
--Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours vers l'intérieur ; le Nyassa, qu'ils ont découvert, n'est pas très éloigné du lac Tanganayka, reconnu par Burton; avant la fin du siècle, ces contrées immenses seront certainement explorées Mais, ajouta le docteur en consultant sa boussole, je regrette que le vent nous porte tant à l'ouest; j'aurais voulu remonter au nord. »  
Après douze heures de marche, le Victoria se trouva sur les confins de la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes Chouas, paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des monts Atlantika passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul pied européen n'a encore foulées, et dont l'altitude est estimée à treize cents toises environ. Leur pente occidentale détermine l'écoulement de toutes les eaux de cette partie de l'Afrique vers l'Océan; ce sont les montagnes de la Lune de cette région.  
Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux immenses fourmilières qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le Bénoué, l'un des grands affluents du Niger, celui que les Indigènes ont nommé la « Source des eaux. »  
Ce fleuve, dit le docteur à ses compagnons, deviendra un jour la voie naturelle de communication avec l'intérieur de la Nigritie ; sous le commandement de l'un de nos braves capitaines, le steamboat 1a Pléiade l'a déjà remonté jusqu'à la ville d'Yola ; vous voyez que nous sommes en pays de connaissance. »  
De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, sorte de millet qui forme la base de leur alimentation ; les plus stupides étonnements se succédaient au passage du Victoria, qui filait comme un météore. Le soir, il s'arrêtait à quarante milles d'Yola, et devant lui, mais au loin, se dressaient les deux cônes aigus du mont Mendif.  
Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre élevé ; mais un vent très dur ballottait le Victoria jusqu'à le coucher horizontalement, et rendait parfois la position de la nacelle extrêmement dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'œil de la nuit, souvent il fut sur le point de couper le câble d'attache et de fuir devant la tourmente. Enfin la tempête se calma, et les oscillations de l'aérostat n'eurent plus rien d'inquiétant.  
Le lendemain, le vent se montra plus modéré, mais il éloignait les voyageurs de la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les Foullannes, excitait la cutiosité de Fergusson ; néanmoins il fallut se résigner à s'élever dans le nord, et même un peu dans l'est.  
Kennedy proposa dé faire une halte dans ce pays de chasse ; Joe prétendait que le besoin de viande fraîche se faisait sentir; mais les mœurs sauvages de ce pays, l'attitude de là population, quelques coups de fusil tirés dans la direction du Victoria, engagèrent le docteur à continuer son voyage. On traversait alors une contrée, théâtre de massacres et d'incendies, où les luttes guerrières sont incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur royaume au milieu des plus atroces carnages.  
Des villages nombreux, populeux, à longues cases, s'étendaient entre les grands pâturages, dont l'herbe épaisse était semée de fleurs violettes ; les huttes, semblables à de vastes ruches, s'abritaient derrière des palissades hérissées. Les versants sauvages des collines rappelaient les « glen » des hautes terres d'Écosse, et Kennedy en fit plusieurs fois la remarque.  
En dépit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le nord-est, vers le mont Mendif, qui disparaissait au milieu des nuages ; les hauts sommets de ces montagnes séparent le bassin du Niger du bassin du lac Tchad.  
Bientôt apparut le Bagelé, avec ses dix-huit villages accrochés à ses flancs, comme toute une nichée d'enfants au sein de leur mère, magnifique spectacle pour des regards qui dominaient et saisissaient cet ensemble; les ravins, se montraient couverts de champs de riz et d'arachides.  
A trois heures, le Victoria se trouvait en face du mont Mendif. On n'avait pu l'éviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen d'une température qu'il accrut de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades] , donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de près de seize cents livres ; i1 s'éleva à plus de huit mille pieds. Ce fut la plus grande élévation obtenue pendant le voyage, et la température s'abaissa tellement que le docteur et ses compagnons durent recourir à leurs couvertures.  
Fergusson eut hâte de descendre, car l'enveloppe de l'aérostat se tendait à rompre; il eut le temps de constater cependant l'origine volcanique de la montagne, dont les cratères éteints ne sont plus que de profonds abîmes. De grandes agglomérations de fientes d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif l'apparence de roches calcaires, et il y avait là de quoi fumer les terres de tout le Royaume-Uni.  
A cinq heures, le Victoria, abrité des vents du sud, longeait doucement les pentes de la montagne, et s'arrêtait dans une vaste clairière éloignée de toute habitation; dès qu'il eut touché le sol, les précautions furent prises pour l'y retenir fortement, et Kennedy, son fusil à la main, s'élança dans la plaine inclinée; il ne tarda pas à revenir avec une demi-douzaine de canards sauvages et une sorte de bécassine, que Joe accom-moda de son mieux. Le repas fut agréable, et la nuit se; passa dans un repos profond . 

CHAPITRE XXX  

Mosfeia.--Le cheik.--Denham, Clapperton, Oudney.--Vogel.--La capitale du Loggoum.--Toole.--Calme au-dessus du Kernak.--Le gouverneur et sa cour.--L'attaque.--Les pigeons incendiaires.  

Le lendemain, 1er mai, le Victoria reprit sa course aventureuse ; les voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son navire.  
D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux, de descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours tiré avec bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste; aussi, sans connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de craintes sur l'issue du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares et de fanatiques, la prudence l'obligeait à prendre les plus sévères précautions; il recommanda donc à ses compagnons d'avoir l'œil ouvert à tout venant et à toute heure.  
Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils entrevirent la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence encaissée elle-même entre deux hautes montagnes; elle était située dans une position inexpugnable ; une route étroite entre un marais et un bois y donnait seule accès.  
En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de vêtements aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de coureurs qui écartaient les branches sur son passage, faisait son entrée dans la ville.  
Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés; mais, à mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes d'une profonde terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à détaler de toute la vitesse de leurs jambes ou de celles de leurs chevaux.  
Seul, le cheik ne bougea pas; il prit son long mousquet, l'arma et attendit fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à peine, et, de sa plus belle voix, il lui adressa le salut en arabe.  
Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre, se prosterna sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le distraire de son adoration.  
« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas pour des êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers Européens parmi eux, ils les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik parlera de cette rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec toutes les ressources d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce que les légendes feront de nous quelque jour.  
--Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur; au point de vue de la civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes; cela donnerait à ces nègres une bien autre idée de la puissance européenne.  
--D'accord, mon cher Dick; mais que pouvons-nous y faire ? Tu expliquerais longuement aux savants du pays le mécanisme d'un aérostat, qu'ils ne sauraient te comprendre, et admettraient toujours là une intervention surnaturelle.  
--Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui ont exploré ce pays; quels sont-ils donc, s'il vous plaît ?  
--Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major Denham; c'est à Mosfeia même qu'il fut reçu par le sultan du Mandara; il avait quitté le Bornou, il accompagnait le cheik dans une expédition contre les Fellatahs, il assista à l'attaque de la ville, qui résista bravement avec ses flèches aux balles arabes et mit en fuite les troupes du cheik; tout cela n'était que prétexte à meurtres, à pillages, à razzias ; le major fut complètement dépouillé, mis à nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop effréné, il ne fût jamais rentré dans Kouka, la capitale du Bornou.  
--Mais quel était ce major Denham ?  
--Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1821 commanda une expédition dans le Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney. Ils partirent de Tripoli au mois de mars, parvinrent à Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, suivant le chemin que plus tard devait prendre le docteur Barth pour revenir en Europe, ils arrivèrent le 16 février 1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham fit diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives orientales du lac; pendant ce temps, le l5 décembre 1823, le capitaine Clapperton et le docteur Oudney s'enfonçaient dans le Soudan jusqu'à Sackatou, et Oudney mourait de fatigue et d'épuisement dans la ville de Murmur.  

--Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large tribut de victimes à la science !  

--Oui, cette contrée est fatale ! Nous marchons directement vers le royaume de Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans le Wadaï, où il a disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était envoyé pour coopérer aux travaux du docteur Barth ; ils se rencontrèrent tous deux le 1er décembre 1854; puis Vogel commença les explorations du pays; vers 1856, il annonça dans ses dernières lettres son intention de reconnaître le royaume du Wadaï, dans lequel aucun Européen n'avait encore pénétré; il parait qu'il parvint jusqu'à Wara, la capitale, où il fut fait prisonnier suivant les uns, mis à mort suivant les autres, pour avoir tenté l'ascension d'une montagne sacrée des environs; mais il ne faut pas admettre légèrement la mort des voyageurs, car cela dispense d'aller à leur recherche; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth n'a-t-elle pas été officiellement répandue, ce qui lui a causé souvent une légitime irritation ! Il est donc fort possible que Vogel soit retenu prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le rançonner. Le baron de Neimans se mettait en route pour le Wadaï, quand il mourut au Caire en 1855. Nous savons maintenant que M. de Heuglin, avec l'expédition envoyée de Leipzig, s'est lancé sur les traces de Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement fixés sur le sort de ce jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du docteur, des lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de l'expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort de Vogel ] . »  
Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara développait sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité avec les forêts d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les plantes herbacées des champs de cotonniers et d'indigotiers; le Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles plus loin dans le Tchad, roulait son cours impétueux.  
Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth.  
« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une extrême précision; nous nous dirigeons droit sur le district au Loggoum, et peut-être même sur Kernak, sa capitale. C'est là que mourut le pauvre Toole, à peine Agé de vingt-deux ans : c'était un jeune Anglais, enseigne au 80e régiment, qui avait depuis quelques semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas à y rencontrer la mort. Ah ! l'on peut appeler justement cette immense contrée le cimetière des Européens ! »  
Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du Shari; le Victoria, à l,000 pieds de terre, attirait peu l'attention des indigènes; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une certaine force, tendit à diminuer.  
« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat ? dit le docteur.  
--Bon, mon maître ! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le désert à craindre.  
--Non, mais des populations plus redoutables encore.  
--Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville.  
--C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si cela nous convient, nous pourrons en lever le plan exact.  
--Ne nous rapprocherons-nous pas ? demanda Kennedy.  
--Rien n'est plus facile, Dick; nous sommes droit au-dessus de la ville; permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et nous ne tarderons pas à descendre. »  
Le Victoria, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux cents pieds du sol.  
« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait de Londres un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous pouvons voir à notre aise.  
--Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés ? »  
Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les nombreux tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues sur de vastes troncs d'arbres.  
La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son ensemble, comme sur un plan déroulé; c'était une véritable ville, avec des maisons alignées et des rues assez larges ; au milieu d'une vaste place se tenait un marché d'esclaves ; il y avait grande affluence de chalands, car les mandaraines, aux pieds et aux mains d'une extrême petitesse, sont fort recherchées et se placent avantageusement.  
A la vue du Victoria, l'effet si souvent produit se reproduisit encore : d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde; les affaires furent abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa. Les voyageurs demeuraient dans une immobilité parfaite et ne perdaient pas un détail de cette populeuse cité; ils descendirent même à soixante pieds du sol.  
Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son étendard vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout rompre, excepté leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La foule se rassembla autour de lui. Le docteur Fergusson voulut se faire entendre ; il ne put y parvenir.  
Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque aquilin, paraissait fière et intelligente; mais la présence du Victoria la troublait singulièrement ; on voyait des cavaliers courir dans toutes les directions ; bientôt il devint évident que les troupes du gouverneur se rassemblaient pour combattre un ennemi si extraordinaire Joe eut beau déployer des mouchoirs de toutes les couleurs, il n'obtint aucun résultat.  
Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et prononça un discours auquel le docteur ne put rien comprendre ; de l'arabe mêlé de baghirmi ; seulement il reconnut, à la langue universelle des gestes, une invitation expresse de s'en aller; il n'eut pas mieux demandé, mais, faute de vent, cela devenait impossible Son immobilité exaspéra le gouverneur, et ses courtisans se prirent à hurler pour obliger le monstre à s'enfuir.  
C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs cinq ou six chemises bariolées sur le corps ; ils avaient des ventres énormes, dont quelques-uns semblaient postiches. Le docteur étonna ses compagnons en leur apprenant que c'était la manière de faire sa cour au sultan. La rotondité de l'abdomen indiquait l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et criaient, un d'entre eux surtout, qui devait être premier ministre, si son ampleur trouvait ici-bas sa récompense. La foule des nègres unissait ses hurlements aux cris de la cour, répétant ses gesticulations à la manière des singes, ce qui produisait un mouvement unique et instantané de dix mille bras.  
A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en joignirent d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de flèches se rangèrent en ordre de bataille; mais déjà le Victoria se gonflait et s'élevait tranquillement hors de leur portée. Le gouverneur, saisissant alors un mousquet, le dirigea vers le ballon. Mais Kennedy le surveillait, et, d'une balle de sa carabine, il brisa l'arme dans la main du cheik.  
A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale; chacun rentra au plus vite dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville demeura absolument déserte.  
La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à rester immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait dans l'ombre; il régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de prudence; ce calme pouvait cacher un piège.  
Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville parut comme embrasée; des centaines de raies de feu se croisaient comme des fusées, formant un enchevêtrement de lignes de flamme.  
« Voilà qui est singulier ! fit le docteur.  
--Mais, Dieu me pardonne ! répliqua Kennedy, on dirait que l'incendie monte et s'approche de nous. »  
En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des mousquets, cette masse de feu s'élevait vers le Victoria. Joe se prépara à jeter du lest. Fergusson ne tarda pas à avoir l'explication de ce phénomène.  
Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles, avaient été lancés contre le Victoria; effrayés, ils montaient en traçant dans l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à faire une décharge de toutes ses armes au milieu de cette masse ; mais que pouvait-il contre une innombrable armée ! Déjà les pigeons environnaient la nacelle et le ballon dont les parois, réfléchissant cette lumière, semblaient enveloppées dans un réseau de feu.  
Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se tint hors des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux heures, on les aperçut courant çà et là dans la nuit; puis peu à peu leur nombre diminua, et ils s'éteignirent  
Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur.  
--Pas mal imaginé pour des sauvages ! fit Joe.  
--Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier les chaumes des villages; mais cette fois, le village volait encore plus haut que leurs volatiles incendiaires !  
Décidément un ballon n'a pas d'ennemis à craindre, dit Kennedy.  
--Si fait, répliqua le docteur.  
--Lesquels, donc?  
--Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle; ainsi, mes amis, de la vigilance partout, de la vigilance toujours. »  

CHAPITRE XXXI  

Départ dans la nuit.--Tous les trois.--Les instincts de Kennedy.--Précautions.--Le cours du Shari.--Le lac Tchad.--L'eau du lac.--L'hippopotame.--Une balle perdue.  

Vers trois heures du matin, Joe, étant de quart, vit enfin la ville se déplacer sous ses pieds. Le Victoria reprenait sa marche. Kennedy et le docteur se réveillèrent.  
Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que le vent les portait vers le nord-nord-est.  
« Nous jouons de bonheur, dit-il ; tout nous réussit; nous découvrirons le lac Tchad aujourd'hui même.  
--Est-ce une grande étendue d'eau ! demanda Kennedy.  
--Considérable, mon cher Dick; dans sa plus grande longueur et sa plus grande largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles.  
--Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe liquide.  
--Mais il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre; il est très varié, et surtout il se passe dans les meilleures conditions possibles.  
--Sans doute, Samuel ; sauf les privations du désert, nous n'auront couru aucun danger sérieux.  
--Il est certain que notre brave Victoria s'est toujours merveilleusement comporté. C'est aujourd'hui le 12 mai ; nous sommes partis le l8 avril ; c'est donc vingt-cinq jours de marche. Encore une dizaine de jours, et nous serons arrivés.  
--Où !  
--Je n'en sais rien; mais que nous importe ?  
--Tu as raison, Samuel ; fions-nous à la Providence du soin de nous diriger et de nous maintenir en bonne santé, comme nous voilà ! On n'a pas l'air d'avoir traversé les pays les plus pestilentiels du monde !  
--Nous étions à même de nous élever, et c'est ce que nous avons fait.  
--Vivent les voyages aériens ! s'écria Joe. Nous voici, après vingt-cinq Jours, bien portants, bien nourris, bien reposés, trop reposés peut-être, car mes jambes commencent à se rouiller, et je ne serais pas fâché de les dégourdir pendant une trentaine de milles  
--Tu te donneras. ce plaisir-là dans les rues de Londres, Joe; mais, pour conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, Overweg, comme Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos devanciers, tous trois nous nous retrouvons encore ! Mais il est bien important de ne pas nous séparer. Si pendant que l'un de nous est à terre, le Victoria devait s'enlever pour éviter un danger subit, imprévu, qui sait si nous le reverrions jamais ! Aussi, je le dis franchement à Kennedy, je n'aime pas qu'il s'éloigne sous prétexte de chasse.  
--Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore cette fantaisie; il n'y a pas de mal à renouveler nos provisions ; d'ailleurs, avant notre départ, tu m'as fait entrevoir toute une série de chasses superbes, et jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie des Anderson et des Cumming.  
--Mais, mon cher Dick, la mémoire te fait défaut, ou ta modestie t'engage à oublier tes prouesses ; il me semble que, sans parler du menu gibier, tu as déjà une antilope, un éléphant et deux lions sur la conscience.  
--Bon ! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer tous les animaux de la création au bout de son fusil ? Tiens! tiens ! regarde cette troupe de girafes !  
--Ça, des girafes ! fit Joe. elles sont grosses comme le poing !  
--Parce que nous sommes à mille pieds au-dessus d'elles; mais, de près, tu verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur.  
--Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles ? reprit Kennedy, et ces autruches qui fuient avec la rapidité du vent ?  
--Ça ! des autruches ! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y a de plus poules !  
--Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher ?  
--On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre A quoi bon, dès lors, frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilité ? S'il s'agissait de détruire un lion, un chat-tigre, une hyène, je le comprendrais; ce serait toujours une bête dangereuse de moins ; mais une antilope, une gazelle, sans autre profit que la vaine satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en vaut vraiment pas la peine. Après tout, mon ami, nous allons nous maintenir à cent pieds du sol, et si tu distingues quelque animal féroce, tu nous feras plaisir en lui envoyant une balle dans le cœur. »  
Le Victoria descendit peu à peu, et se maintint néanmoins à une hauteur rassurante. Dans cette contrée sauvage et très peuplée, il fallait se défier de périls inattendus.  
Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari; les bords charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages d'arbres aux nuances variées ; des lianes et des plantes grimpantes serpentaient de toutes parts et produisaient de curieux enchevêtrements de couleurs. Les crocodiles s'ébattaient en plein soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacité de lézard; en se jouant, ils accostaient les nombreuses îles vertes qui rompaient le courant du fleuve.  
Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa le district de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur Fergusson et ses amis atteignaient enfin la rive méridionale du lac Tchad.  
C'était donc là cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut si longtemps reléguée au rang des fables, cette mer intérieure à laquelle parvinrent seulement les expéditions de Denham et de Barth.  
Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien différente déjà de celle de 1847 ; en effet, la carte de ce lac est impossible à tracer ; il est entouré de marais fangeux et presque infranchissables, dans lesquels Barth pensa périr ; d'une année à l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de papyrus de quinze pieds, deviennent le lac lui-même ; souvent aussi, les villes étalées sur ses bords sont à demi submergées, comme il arriva à Ngornou en 1856, et maintenant les hippopotames et les alligators plongent aux lieux mêmes où s'élevaient les habitations du Bornou.  
Le soleil versait ses rayons éblouissants sur cette eau tranquille, et au nord les deux éléments se confondaient dans un même horizon.  
Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on crut salée ; il n'y avait aucun danger à s'approcher de la surface du lac, et la nacelle vint le raser comme un oiseau à cinq pieds de distance.  
Joe plongea une bouteille, et la ramena à demi pleine; cette eau fut goûtée et trouvée peu potable, avec un certain goût de natron.  
Tandis que le docteur inscrivait le résultat de son expérience, un coup de fusil éclata à ses côtés Kennedy n'avait pu résister au désir d'envoyer une balle à un monstrueux hippopotame ; celui-ci, qui respirait tranquillement, disparut au bruit de la détonation, et la balle conique du chasseur ne parut pas le troubler autrement.  
« Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe.  
--Et comment !  
--Avec une de nos ancres. C'eût été un hameçon convenable pour un pareil animal.  
--Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée..  
--Que je vous prie de ne pas mettre à exécution ! répliqua le docteur. L'animal nous aurait vite entraînés où nous n'avons que faire.  
--Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de l'eau du Tchad. Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, Monsieur Fergusson ?  
--Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des pachydermes ; sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un grand commerce entre les tribus riveraines du lac.  
--Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux réussi.  
--Cet animal n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses; la balle de Dick ne l'aura pas même entamé. Mais, si le terrain me parait propice, nous nous arrêterons à l'extrémité septentrionale du lac ; là, Kennedy se trouvera en pleine ménagerie, et il pourra se dédommager à son aise.  
--Eh bien ! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu à l'hippopotame ! Je voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas naturel de pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de bécassines et de perdrix comme en Angleterre ! »  

CHAPITRE XXXII 

La capitale du Bornou.--Les îles des Biddiomahs.--Les gypaètes.--Les inquiétudes du docteur.-- Ses précautions.--Une attaque au milieu des airs.--L'enveloppe déchirée.--La chute.--Dévouement sublime.--La côte septentrionale du lac.  

Depuis son arrivée au lac Tchad, le Victoria avait rencontré un courant qui s'inclinait plus à l'ouest; quelques nuages tempéraient alors la chaleur du jour; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur cette vaste étendue d'eau ; mais, vers une heure, le ballon, ayant coupé de biais cette partie du 1ac, s'avança de nouveau dans les terres pendant l'espace de sept ou huit milles.  
Le docteur, un peu fâché d'abord de cette direction, ne pensa plus à s'en plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre capitale du Bornou; il put l'entrevoir un instant, ceinte de ses murailles d'argile blanche; quelques mosquées assez grossières s'élevaient lourdement au-dessus de cette multitude de dés à jouer qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et sur les places publiques poussaient des palmiers et des arbres à caoutchouc, couronnés par un dôme de feuillage large de plus de cent pieds. Joe fit observer que ces immenses parasols étaient en rapport avec l'ardeur des rayons solaires, et il en tira des conclusions fort aimables pour la Providence.  
Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par le « dendal, » large boulevard de trois cents toises, alors encombré de piétons et de cavaliers. D'un côté se carre la ville riche avec ses cases hautes et aérées; de l'autre se presse la ville pauvre, triste assemblage de huttes basses et coniques, où végète une indigente population, car Kouka n'est ni commerçante ni industrielle.  
Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui s'étalerait dans une plaine, avec ses deux villes parfaitement déterminées.  
Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'œil, car, avec la mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un vent contraire les saisit brusquement et les ramena pendant une quarantaine de milles sur le Tchad.  
Ce fut alors un nouveau spectacle; ils pouvaient compter les îles nombreuses du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires très redoutés, et dont le voisinage est aussi craint que celui des Touareg du Sahara. Ces sauvages se préparaient à recevoir courageusement le Victoria à coups de flèches et de pierres, mais celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur lesquelles il semblait papillonner comme un scarabée gigantesque.  
En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant à Kennedy, il lui dit:  
« A la foi, Monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse, voilà justement votre affaire.  
--Qu'est-ce donc, Joe ?  
--Et, cette fois, mon maître ne s'opposera pas à vos coups de fusil.  
--Mais qu'y a-t-il ?  
--Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur nous ?  
--Des oiseaux ! fit le docteur en saisissant sa lunette.  
--Je les vois, répliqua Kennedy; ils sont au moins une douzaine  
--Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe.  
--Fasse le ciel qu'ils soient d'une espèce assez malfaisante pour que le tendre Samuel n'ait rien à m'objecter !  
--Je n'aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j'aimerais mieux voir ces oiseaux-là loin de nous !  
Vous avez peur de ces volatiles ! fit Joe.  
--Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille ; et s'ils nous attaquent...  
--Eh bien ! nous nous défendrons, Samuel ! Nous avons un arsenal pour les recevoir ! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien redoutables !  
--Qui sait ? » répondit le docteur.  
Dix minutes après, la troupe s'était approchée à portée de fusil ; ces quatorze oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques; ils s'avançaient vers le Victoria, plus irrités qu'effrayés de sa présence.  
« Comme ils crient ! fit Joe; quel tapage ! Cela ne leur convient probablement pas qu'on empiète sur leurs domaines, et `que l'on se permette de voler comme eux ?  
--A la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je les croirais assez redoutables s'ils étaient armés d'une carabine de Purdey Moore !  
--Ils n'en ont pas besoin, » répondit Fergusson qui devenait très sérieux.  
Les gypaètes volaient en traçant d'immenses cercles, et leurs orbes se rétrécissaient peu à peu autour du Victoria ; ils rayaient le ciel dans une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la vitesse d'un boulet, et brisant leur ligne de projection par un angle brusque et hardi. Le docteur, inquiet, résolut de s'élever dans l'atmosphère pour échapper à ce dangereux voisinage; il dilata l'hydrogène du ballon, qui ne tarda pas à monter.  
Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l'abandonner.  
« Ils ont l'air de nous en vouloir, » dit le chasseur en armant sa carabine.  
En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant à cinquante pieds à peine, semblait braver les armes de Kennedy.  
« J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci.  
--Non, Dick, non pas ! Ne les rendons point furieux sans raison ! Ce serait les exciter à nous attaquer.  
--Mais j'en viendrai facilement à bout.  
--Tu te trompes, Dick.  
--Nous avons une balle pour chacun d'eux.  
--Et s'ils s'élancent vers la partie supérieure du ballon, comment les atteindras-tu ? Figure-toi donc que tu te trouves en présence d'une troupe de lions sur terre, ou de requins en plein Océan ! Pour des aéronautes, la situation est aussi dangereuse.  
--Parles-tu sérieusement, Samuel ?  
--Très sérieusement, Dick.  
--Attendons alors.  
--Attends. Tiens-toi prêt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu sans mon ordre.  
Les oiseaux se massaient alors à une faible distance; on distinguait parfaitement leur gorge pelée tendue sous l'effort de leurs cris, leur crête cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se dressait avec fureur. Ils étaient de la plus forte taille ; leur corps dépassait trois pieds en longueur, et le dessous de leurs ailes blanches resplendissait au soleil; on eut dit des requins ailés, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance.  
« Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'élever avec lui, et nous aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que nous encore !  
--Eh bien, que faire ? » demanda Kennedy.  
Le docteur ne répondit pas.  
« Écoute, Samuel, reprit le chasseur: ces oiseaux sont quatorze; nous avons dix-sept coups à notre disposition, en faisant feu de toutes nos armes. N'y a-t-il pas moyen de les détruire ou de les disperser ? Je me charge d'un certain nombre d'entre eux.  
--Je ne doute pas de ton adresse, Dick; je regarde volontiers comme morts ceux qui passeront devant ta carabine; mais, je te le répète, pour peu qu'ils s'attaquent à l'hémisphère supérieur du ballon, tu ne pourras plus les voir ; ils crèveront cette enveloppe qui nous soutient, et nous sommes à trois mille pieds de hauteur ! »  
En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le Victoria, le bec et les serres ouvertes, prêt à mordre, prêt à déchirer.  
« Feu ! feu ! » s'écria le docteur.  
Il avait à peine achevé, que l'oiseau, frappé à mort, tombait en tournoyant dans l'espace.  
Kennedy avait saisi l'un des fusils à deux coups. Joe épaulait l'autre.  
Effrayés de la détonation, les gypaètes s'écartèrent un instant ; mais ils revinrent presque aussitôt à la charge avec une rage extrême. Kennedy d'une première balle coupa net le cou du plus rapproché. Joe fracassa l'aile de l'autre. 
« Plus que onze, » dit-il.  
Mais alors les oiseaux changèrent de tactique, et d'un commun accord ils s'élevèrent au-dessus du Victoria, Kennedy regarda Fergusson.  
Malgré son énergie et son impassibilité, celui-ci devint pale. Il y eut un moment de silence effrayant. Puis un déchirement strident se fit entendre comme celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle manqua sous les pieds des trois voyageurs.  
« Nous sommes perdus s'écria Fergusson en portant les yeux sur le baromètre qui montait avec rapidité. »  
Puis il ajouta: « Dehors le lest, dehors ! »  
En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu.  
« Nous tombons toujours !.. Videz les caisses à eau !.. Joe entends-tu ?.. Nous sommes précipités dans le lac ! »  
Joe obéit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir à lui comme une marée montante; les objets grossissaient à vue d'œil ; la nacelle n'était pas à deux cents pieds de la surface du Tchad.  
« Les provisions ! les provisions! » s'écria le docteur.  
Et la caisse qui les renfermait fut jetée dans l'espace.  
La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours !  
« Jetez ! jetez encore ! s'écria une dernière fois le docteur.  
--Il n'y a plus rien, dit Kennedy.  
--Si ! » répondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide.  
Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle  
« Joe ! Joe ! » fit le docteur terrifié.  
Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le Victoria délesté reprenait sa marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et le vent s'engouffrant dans l'enveloppe dégonflée l'entraînait vers les côtes septentrionales du lac.  
« Perdu ! dit le chasseur avec un geste de désespoir.  
--Perdu pour nous sauver ! » répondit Fergusson.  
Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de leurs yeux. Ils se penchèrent, en cherchant à distinguer quelque trace du malheureux Joe, mais ils étaient déjà loin.  
« Quel parti prendre ! demanda Kennedy.  
--Descendre à terre, dès que cela sera possible, Dick, et puis attendre. »  
Après une marche de soixante milles, le Victoria s'abattit sur une côte déserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochèrent dans un arbre peu élevé, et le chasseur les assujettit fortement.  
La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un instant de sommeil.  

CHAPITRE XXXIII  

Conjectures.--Rétablissement de l'équilibre du Victoria.--Nouveaux calculs du docteur Fergusson.--Chasse de Kennedy.--Exploration complète du lac Tchad.--Tangalia.--Retour.-Lari.  

Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la partie de la côte qu'ils occupaient. C'était une sorte d'île de terre ferme au milieu d'un immense marais Autour de ce morceau de terrain solide s'élevaient des roseaux grands comme des arbres d'Europe et qui s'étendaient à perte de vue.  
Ces marécages infranchissables rendaient sûre la position du Victoria; il fallait seulement surveiller le côté du lac ; la vaste nappe d'eau allait s'élargissant, surtout dans l'est, et rien ne paraissait à l'horizon, ni continent ni îles.  
Les deux amis n'avaient pas encore osé parler de leur infortuné compagnon. Kennedy fut le premier à faire part de ses conjectures au docteur.  
« Joe n'est peut-être pas perdu, dit-il. C'est un garçon adroit, un nageur comme il en existe peu. Il n'était pas embarrassé de traverser le Frith of Forth à Édimbourg. Nous le reverrons, quand et comment, je l'ignore ; mais, de notre côté, ne négligeons rien pour lui donner l'occasion de nous rejoindre.  
--Dieu t'entende, Dick, répondit le docteur d'une voix émue. Nous ferons tout au monde pour retrouver notre ami ! Orientons-nous d'abord. Mais, avant tout, débarrassons le Victoria de cette enveloppe extérieure, qui n'est plus utile ; ce sera nous délivrer d'un poids considérable, six cent cinquante livres, ce qui en vaut la peine. »  
Le docteur et Kennedy se mirent à l'ouvrage ; ils éprouvèrent de grandes difficultés; il fallut arracher morceau par morceau ce taffetas très résistant, et le découper en minces bandes pour le dégager des mailles du filet. La déchirure produite par le bec des oiseaux de proie s'étendait sur une longueur de plusieurs pieds.  
Cette opération prit quatre heures au moins ; mais enfin le ballon intérieur, entièrement dégagé, parut n'avoir aucunement souffert. Le Victoria était alors diminué d'un cinquième. Cette différence fut assez sensible pour étonner Kennedy.  
« Sera-t-il suffisant ? demanda-t-il au docteur.  
--Ne crains rien à cet égard, Dick; je rétablirai l'équilibre, et si notre pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre route accoutumée.  
--Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, nous ne devions pas être éloignés d'une île.  
--Je me le rappelle en effet; mais cette île, comme toutes celles du Tchad, est sans doute habitée par une race de pirates et de meurtriers ; ces sauvages auront été certainement témoins de notre catastrophe, et si Joe tombe entre leurs mains, à moins que la superstition ne le protège, que deviendra-t-il ?  
--Il est homme à se tirer d'affaire, je te le répète; j'ai confiance dans son adresse et son intelligence.  
--Je l'espère. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans t'éloigner toutefois; il devient urgent de renouveler nos vivres, dont la plus grande partie a été sacrifiée.  
--Bien, Samuel; je ne serai pas longtemps absent. »  
Kennedy prit un fusil à deux coups et s'avança dans les grandes herbes vers un taillis assez rapproché; de fréquentes détonations apprirent bientôt au docteur que sa chasse serait fructueuse.  
Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relevé des objets conservés dans la nacelle et d'établir l'équilibre du second aérostat; il restait une trentaine de livres de pemmican, quelques provisions de thé et de café, environ un gallon et demi d'eau-de-vie, une caisse à eau parfaitement vide ; toute la viande sèche avait disparu.  
Le docteur savait que ; par la perte de l'hydrogène du premier ballon, sa force ascensionnelle se trouvait réduite de neuf cents livres environ; il dut donc se baser sur cette différence pour reconstituer son équilibre. Le nouveau Victoria cubait soixante-sept mille pieds et renfermait trente. trois mille quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz ; l'appareil de dilatation paraissait être en bon état ; ni la pile ni le serpentin n'avaient été endommagés.  
La force ascensionnelle du nouveau ballon était donc de trois mille livres environ ; en réunissant les poids de l'appareil, des voyageurs, de la provision d'eau, de la nacelle et de ses accessoires, en embarquant cinquante gallons d'eau et cent livres de viande fraîche, le docteur arrivait à un total de deux mille huit cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix livres de lest pour les cas imprévus, et l'aérostat se trouverait alors équilibré avec l'air ambiant  
Ses dispositions furent prises en conséquence, et il remplaça le poids de Joe par un supplément de lest. Il employa la journée entière à ces divers préparatifs, et ceux-ci se terminaient au retour de Kennedy Le chasseur avait fait bonne chasse; il apportait une véritable charge d'oies, de canards sauvages, de bécassines, de sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de préparer ce gibier et de le fumer. Chaque pièce, embrochée par une mince baguette, fut suspendue au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la préparation parut convenable à Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut emmagasiné dans la nacelle.  
Le lendemain, le chasseur devait compléter ses approvisionnements.  
Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper se composa de pemmican, de biscuits et de thé. La fatigue après leur avoir donné l'appétit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son quart interrogea les ténèbres, croyant parfois saisir la voix de Joe ; mais, hélas, elle était bien loin, cette voix qu'ils eussent voulu entendre !  
Aux premiers rayons du jour, le docteur réveilla Kennedy  
« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire pour retrouver notre compagnon.  
--Quel que soit ton projet, Samuel, il me va ; parle.  
--Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles.  
--Sans doute ! Si ce digne garçon allait se figurer que nous l'abandonnons !  
--Lui ! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait l'esprit; mais il faut qu'il apprenne où nous sommes.  
--Comment cela ?  
--Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever dans l'air.  
--Mais si le vent nous entraîne ?  
--Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick; la brise nous ramène sur le lac, et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est propice aujourd'hui. Nos efforts se borneront donc à nous maintenir sur cette vaste étendue d'eau pendant toute la journée. Joe ne pourra manquer de nous voir là où ses regards doivent se diriger sans cesse. Peut-être même parviendra-t-il à nous informer du lieu de sa retraite.  
--S'il est seul et libre, il le fera certainement.  
--Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des indigènes n'étant pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et comprendra le but de nos recherches.  
--Mais enfin, reprit Kennedy, -- car il faut prévoir tous les cas, -- si nous ne trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace de son passage, que ferons-nous ?  
--Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en nous maintenant le plus en vue possible ; là, nous attendrons, nous explorerons les rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe tentera certainement de parvenir, et nous ne quitterons pas la place sans avoir tout fait pour le retrouver.  
--Partons donc, » répondit le chasseur.  
Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme qu'il allait quitter; il estima, d'après sa carte et son point, qu'il se trouvait au nord du Tchad, entre la ville de Lari et le village d'Ingemini, visités tous deux par le major Denham. Pendant ce temps, Kennedy compléta ses approvisionnements de viande fraîche. Bien que les marais environnants portaient des marques de rhinocéros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion de rencontrer un seul de ces énormes animaux.  
A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le pauvre Joe savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de l'arbre. Le gaz se dilata et le nouveau Victoria parvint à deux cents pieds dans l'air. Il hésita d'abord en tournant sur lui-même; mais enfin, pris dans un courant assez vif, i1 s'avança sur le lac et bientôt fut emporté avec une vitesse de vingt milles à l'heure.  
Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre deux cents et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa carabine. Au-dessus des îles, les voyageurs se rapprochaient même imprudemment, fouillant du regard les taillis, les buissons, les halliers, partout où quelque ombrage, quelque anfractuosité de roc eût pu donner asile à leur compagnon. Ils descendaient près des longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue, se précipitaient à l'eau et regagnaient leur île avec les démonstrations de crainte les moins dissimulées.  
« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches.  
--Attendons, Dick, et ne perdons pas courage; nous ne devons pas être éloignés du lieu de l'accident. »  
A onze heures, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix milles; il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle presque droit, le poussa vers l'est pendant une soixantaine de milles. Il planait au-dessus d'une île très vaste et très peuplée que le docteur jugea devoir être Farram, où se trouve la capitale des Biddiomahs. Il s'attendait à voir Joe surgir de chaque buisson, s'échappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté ; prisonnier, en renouvelant la manœuvre employée pour le missionnaire, il aurait bientôt rejoint ses amis ; mais rien ne parut, rien ne bougea ! C'était à se désespérer.  
Le Victoria arrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia, village situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point extrême atteint par Denham à l'époque de son exploration.  
Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il se sentait rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique, vers d'interminables déserts.  
« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre; dans l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac; mais, auparavant, tâchons de trouver un courant opposé. »  
Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. Le Victoria dérivait toujours sur la terre ferme; mais, heureusement, à mille pieds un souffle très violent le ramena dans le nord-ouest.  
Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac; il et certainement trouvé moyen de manifester sa présence ; peut-être l'avait-on entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna le docteur, quand il revit la rive septentrionale du Tchad.  
Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut bien une idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de Kennedy: les caïmans sont nombreux dans ces parages ! Mais ni l'un ni l'autre n'eut le courage de formuler cette appréhension. Cependant elle vint si manifestement à leur pensée, que le docteur dit sans autre préambule:  
« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du lac ; Joe aura assez d'adresse pour les éviter; d'ailleurs, ils sont peu dangereux, et les Africains se baignent impunément sans craindre leurs attaques »  
Kennedy ne répondit pas; il préférait se taire à discuter cette terrible possibilité.  
Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. Les habitants travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes de roseaux tressés, au milieu d'enclos propres et soigneusement entretenus.  
Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère dépression de terrain dans une vallée étendue entre de basses montagnes. La violence du vent portait plus avant qu'il ne convenait au docteur; mais il changea une seconde fois et le ramena précisément à son point de départ, dans cette sorte d'île ferme où il avait passé la nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer les branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à la vase épaisse du marais et d'une résistance considérable  
Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat; mais enfin le vent tomba avec 1a nuit, et les deux amis veillèrent ensemble, presque désespérés.  

CHAPITRE XXXIV  

L'ouragan.--Départ forcé.--Perte d'une ancre.--Tristes réflexions.--Résolution prise.--La trombe.--La caravane engloutie.--Vent contraire et favorable.--Retour au sud.--Kennedy à son poste.  

A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une violence telle que le Victoria ne pouvait demeurer près de terre sans danger; les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils menaçaient de déchirer.  
« Il faut partir, Dick, fit le docteur; nous ne pouvons rester dans cette situation.  
--Mais Joe, Samuel ?  
--Je ne l'abandonne pas ! non certes ! et dut l'ouragan m'emporter à cent milles dans le nord, je reviendrai ! Mais ici nous compromettons la sûreté de tous.  
--Partir sans lui ! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde douleur.  
--Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas comme à toi ? Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité ?  
--Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. »  
Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre, profondément engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, tirant en sens inverse, accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir à l'arracher; d'ailleurs, dans la position actuelle, sa manœuvre devenait fort périlleuse, car le Victoria risquait de s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint.  
Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer l'Écossais dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de l'ancre. Le Victoria fit un bond de trois cents pieds dans l'air, et prit directement la route du nord.  
Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente; il se croisa les bras et s'absorba dans ses tristes réflexions.  
Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers Kennedy non moins taciturne.  
« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à des hommes d'entreprendre un pareil voyage ! » 
Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine.  
« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous félicitions d'avoir échappé à bien des dangers ! Nous nous serrions la main tous les trois!  
--Pauvre Joe ! bonne et excellente nature ! cœur brave et franc ! Un moment ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de ses trésors ! Le voilà maintenant loin de nous ! Et le vent nous emporte avec une irrésistible vitesse !  
--Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les tribus du lac, ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visitées avant nous, comme Denham, comme Barth ? Ceux là ont revu leur pays.  
--Eh ! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue ! Il est seul et sans ressources ! Les voyageurs dont tu parles ne s'avançaient qu'en envoyant aux chefs de nombreux présents, au milieu d'une escorte, armés et préparés pour ces expéditions. Et encore, ils ne pouvaient éviter des souffrances et des tribulations de la pire espèce ! Que veux-tu que devienne notre infortuné compagnon ? C'est horrible à penser, et voilà l'un des plus grands chagrins qu'il m'ait été donné de ressentir !  
--Mais nous reviendrons, Samuel.  
--Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le Victoria, quand il nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en communication avec le sultan du Bornou ! Les Arabes ne peuvent avoir conservé un mauvais souvenir des premiers Européens.  
--Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux compter sur moi ! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage ! Joe s'est dévoué pour nous, nous nous sacrifierons pour lui ! »  
Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils se sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se jeter dans un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad; mais c'était impossible alors, et la descente même devenait impraticable sur un terrain dénudé et par un ouragan de cette violence.  
Le Victoria traversa ainsi le pays des Tibbous ; il franchit le Belad el Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans le désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes; la dernière ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à l'horizon méridional, non loin de la principale oasis de cette partie de l'Afrique, dont les cinquante puits sont ombragés par des arbres magnifiques; mais il fut impossible de s'arrêter. Un campement arabe, des tentes d'étoffes rayées, quelques chameaux allongeant sur le sable leur tête de vipère, animaient cette solitude ; mais le Victoria passa comme une étoile filante, et parcourut ainsi une distance de soixante milles en trois heures, sans que Fergusson parvînt à maîtriser sa course.  
« Nous ne pouvons faire halte ! dit-il, nous ne pouvons descendre ! pas un arbre ! pas une saillie de terrain ! allons-nous donc franchir le Sahara ? Décidément le ciel est contre nous ! »  
Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord les sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse poussière, et tournoyer sous l'impulsion des courants opposés.  
Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane entière disparaissait sous l'avalanche de sable; les chameaux pêle-mêle poussaient des gémissements sourds et lamentables; des cris, des hurlements sortaient de ce brouillard étouffant. Quelquefois, un vêtement bariolé tranchait avec ces couleurs vives dans ce chaos, et le mugissement de la tempête dominait cette scène de destruction.  
Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère s'étendait la plaine unie, s'élevait une colline encore agitée, tombe immense d'une caravane engloutie.  
Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle ; ils ne pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des courants contraires et n'obéissait plus aux différentes dilatations du gaz. Enlacé dans ces remous de l'air, il tourbillonnait avec une rapidité vertigineuse; la nacelle décrivait de larges oscillations; les instruments suspendus sous la tente s'entrechoquaient à se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient à se rompre, les caisses à eau se déplaçaient avec fracas ; à deux pieds l'un de l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et d'une main crispée s'accrochant aux cordages; ils essayaient de se maintenir contre la fureur de l'ouragan.  
Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler; le docteur avait repris son audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits de ses violentes émotions, pas même quand, après un dernier tournoiement, le Victoria se trouva subitement arrêté dans un calme inattendu; le vent du nord avait pris le dessus et le chassait en sens inverse sur la route du matin avec une rapidité non moins égale.  
« Où allons-nous ? s'écria Kennedy.  
--Laissons faire la Providence, mon cher Dick ; j'ai eu tort de douter d'elle ; ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici retournant vers les lieux que nous n'espérions plus revoir. »  
Le sol si plat, si égal pendant l'aller, était alors bouleversé comme les flots après la tempête ; une suite de petits monticules à peine fixés jalonnaient le désert; le vent soufflait avec violence, et le Victoria volait dans l'espace.  
La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle qu'ils avaient prise le matin; aussi vers les neuf heures, au lieu de retrouver les rives du Tchad, ils virent encore le désert s'étendre devant eux.  
Kennedy en fit l'observation.  
Peu importe, répondit le docteur ; l'important est de revenir au sud ; nous rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je n'hésiterai pas à m'y arrêter.  
--Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur; mais fasse le ciel que nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme ces malheureux Arabes ! Ce que nous avons vu est horrible.  
--Et se reproduit fréquemment ? Dick. Les traversées du désert sont autrement dangereuses que celles de l'Océan ; le désert a tous les périls de la mer, même l'engloutissement, et de plus, des fatigues et des privations insoutenables.  
--Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer; la poussière des sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l'horizon s'éclaircit  
--Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et que pas un point n'échappe à notre  
vue !  
--Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaîtra pas sans que tu n'en sois prévenu. »  
Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la nacelle.  

CHAPITRE XXXV  

L'histoire de Joe.--L'île des Biddiomahs.--L'adoration.--L'île engloutie.--Les rives du lac.--L'arbre aux serpents.--Voyage à pied.--Souffrances.--Moustiques et fourmis.--La faim.--Passage du Victoria.--Disparition du Victoria.--Désespoir.--Le marais.--Un dernier cri. 

Qu'était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître ?  
Lorsqu'il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la surface fut de lever les yeux en l'air ; il vit le Victoria, déjà fort élevé au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à peu, et, pris bientôt par un courant rapide, disparaître vers le nord. Son maître, ses amis étaient sauvés.  
« Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pensée de me jeter dans le Tchad ; elle n'eût pas manqué de venir à l'esprit de M. Kennedy, et certes il n'aurait pas hésité à faire comme moi, car il est bien naturel qu'un homme se sacrifie pour en sauver deux autres. C'est mathématique.»  
Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui ; il était au milieu d'un lac immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement féroces. Raison de plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que sur lui; il ne s'effraya donc pas autrement.  
Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'étaient conduits comme de vrais gypaètes, il avait avisé une île à l'horizon ; il résolut donc de se diriger vers elle, et se mit à déployer toutes ses connaissances dans l'art de la natation, après s'être débarrassé de la partie la plus gênante de ses vêtements; il ne s'embarrassait guère d'une promenade de cinq ou six milles ; aussi, tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu'à nager vigoureusement et directement.  
Au bout d'une heure et demie, la distance qui !e séparait de l'île se trouvait fort diminuée.  
Mais à mesure qu'il s'approchait de terre, une pensée d'abord fugitive, tenace alors, s'empara de son esprit. Il savait que les rives du lac sont hantées par d'énormes alligators, et il connaissait la voracité de ces  
animaux.  
Quelle que fût sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le digne garçon se sentait invinciblement ému ; il craignait que la chair blanche ne fût particulièrement du goût des crocodiles, et il ne s'avança donc qu'avec une extrême précaution, l'œil aux aguets. Il n'était plus qu'à une centaine de brasses d'un rivage ombragé d'arbres verts, quand une bouffée d'air chargé de l'odeur pénétrante du musc arriva jusqu'à lui.  
« Bon, se dit-il ! voilà ce que je craignais ! le caïman n'est pas loin. »  
Et il plongea rapidement, mais pas assez pour éviter le contact d'un corps énorme dont l'épiderme écailleux l'écorcha au passage; il se crut perdu, et se mit à nager avec une vitesse désespérée ; il revint à la surface de l'eau, respira et disparut de nouveau. Il eut là un quart d heure d'une indicible angoisse que toute sa philosophie ne put surmonter, et croyait entendre derrière lui le bruit de cette vaste mâchoire prête à le happer. Il filait alors entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit saisir par un bras, puis par le milieu du corps.  
Pauvre Joe ! il eut une dernière pensée pour son maître, et se prit à lutter avec désespoir, en se sentant attiré non vers le fond du lac, ainsi que les crocodiles ont l'habitude de faire pour dévorer leur proie, mais à la surface même.  
A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre deux nègres d'un noir d'ébène; ces Africains le tenaient vigoureusement et poussaient des cris étranges.  
« Tiens! ne put s'empêcher de s'écrier Joe! des nègres au lieu de caïmans ! Ma foi, j'aime encore mieux cela ! Mais comment ces gaillards-là osent-ils se baigner dans ces parages ! »  
Joe ignorait que les habitants des îles du Tchad, comme beaucoup de noirs, plongent impunément dans les eaux infestées d'alligators, sans se préoccuper de leur présence ; les amphibies de ce lac ont particulièrement une réputation assez mérité de sauriens inoffensifs.  
Mais Joe n'avait-il évité un danger que pour tomber dans un autre ? C'est ce qu'il donna aux événements à décider, et puisqu'il ne pouvait faire autrement, il se laissa conduire jusqu'au rivage sans montrer aucune crainte.  
« Évidemment, se disait-il, ces gens-là ont vu le Victoria raser les eaux du lac comme un monstre des airs; ils ont été les témoins éloignés de ma chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des égards pour un homme tombé du ciel ! Laissons-les faire ! »  
Joe en était là de ses réflexions, quand il prit terre au milieu d'une foule hurlante, de tout sexe, de tout âge, mais non de toutes couleurs. Il se trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un noir superbe. Il n'eut même pas à rougir de la légèreté de son costume; il se trouvait « déshabillé » à la dernière mode du pays.  
Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, il ne put se méprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela ne laissa pas de le rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui revint à la mémoire.  
« Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune quelconque ! Eh bien, autant ce métier-là qu'un autre quand on n'a pas le choix. Ce qu'il importe, c'est de gagner du temps. Si le Victoria vient à repasser, je profiterai de ma nouvelle position pour donner à mes adorateurs le spectacle d'une ascension miraculeuse. »  
Pendant que Joe réfléchissait de la sorte, là foule se resserrait autour de lui ; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, elle devenait familière ; mais, au moins, elle eut la pensée de lui offrir un festin magnifique, composé de lait aigre avec du riz pilé dans du miel, le digne garçon, prenant son parti de toutes choses, fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna à son peuple une haute idée de la façon dont les dieux dévorent dans les grandes occasions.  
Lorsque le soir fut arrivé, les sorciers de l'île le prirent respectueusement par la main, et le conduisirent à une espèce de case entourée de talismans; avant d'y pénétrer, Joe jeta un regard assez inquiet sur des monceaux d'ossements qui s'élevaient autour de ce sanctuaire ; il eut d'ailleurs tout le temps de réfléchir à sa position quand il fut enfermé dans sa cabane.  
Pendant la soirée et une partie de la nuit, il entendit des chants de fête, les retentissements d'une espèce de tambour et un bruit de ferraille bien doux pour des oreilles africaines ; des chœurs hurlés accompagnèrent d'interminables danses qui enlaçaient la cabane sacrée de leurs contorsions et de leurs grimaces. 
Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant à travers les murailles de boue et de roseau de la case; peut-être, en toute autre circonstance, eût-il pris un plaisir assez vif à ces étranges cérémonies; mais son esprit fut bientôt tourmenté d'une idée fort déplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon côté, il trouvait stupide et même triste d'être perdu dans cette contrée sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient revu leur patrie, de ceux qui osèrent s'aventurer jusqu'à ces contrées. D'ailleurs pouvait-il se fier aux adorations dont il se voyait l'objet ! Il avait de bonnes raisons de croire à la vanité des grandeurs humaines ! Il se demanda si, dans ce pays, l'adoration n'allait pas jusqu'à manger l'adoré !  
Malgré cette fâcheuse perspective, après quelques heures de réflexion, la fatigue l'emporta sur les idées noires, et Joe tomba dans un sommeil assez profond, qui se fût prolongé sans doute jusqu'au lever du jour, si une humidité inattendue n'eût réveillé le dormeur.  
Bientôt cette humidité se fit eau, et cette eau monta si bien que Joe en eut jusqu'à mi-corps.  
« Qu'est-ce là ? dit-il, une inondation ! une trombe ! un nouveau supplice de ces nègres ! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir jusqu'au cou ! »  
Et ce disant, il enfonça la muraille d'un coup d'épaule et se trouva où ? en plein lac ! D'île, il n'y en avait plus ! Submergée pendant la nuit ! A sa place l'immensité du Tchad !  
« Triste pays pour les propriétaires ! » se dit Joe, et il reprit avec vigueur l'exercice de ses facultés natatoires.  
Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré le brave garçon ; plus d'une île a disparu ainsi, qui paraissait avoir la solidité du roc, et souvent les populations riveraines durent recueillir les malheureux échappés à ces terribles catastrophes.  
Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d'en profiter. Il avisa une barque errante et l'accosta rapidement. C'était une sorte de tronc d'arbre grossièrement creusé une paire de pagaies s'y trouvait heureusement, et Joe, profitant d'un courant assez rapide, se laissa dériver.  
« Orientons-nous, dit-il. L'étoile polaire, qui fait honnêtement son métier d'indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me venir en aide. »  
Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du matin, il prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux qui parurent fort importuns, même à un philosophe ; mais un arbre poussait là tout exprès pour lui offrir un lit dans ses branches. Joe y grimpa pour plus de sûreté, et attendit là, sans trop dormir, les premiers rayons du jour.  
Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions équatoriales, Joe jeta un coup d'œil sur l'arbre qui l'avait abrité pendant la nuit; un spectacle assez inattendu le terrifia. Les branches de cet arbre étaient littéralement couvertes de serpents et de caméléons ; le feuillage disparaissait sous leurs entrelacements ; on eût dit un arbre d'une nouvelle espèce qui produisait des reptiles ; sous les premiers rayons du soleil, tout cela rampait et se tordait. Joe éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de dégoût, et s'élança à terre au milieu des sifflements de la bande.  
« Voilà une chose qu'on ne voudra jamais croire, » dit-il.  
Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient fait connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles sont plus nombreux qu'en aucun pays du monde. Après ce qu'il venait de voir, Joe résolut d'être plus circonspect à l'avenir, et, s'orientant sur le soleil, il se mit en marche en se dirigeant vers le nord-est. Il évitait avec le plus grand soin cabanes, cases, huttes, tanières, en un mot tout ce qui peut servir de réceptacle à la race humaine.  
Que de fois ses regards se portèrent en l'air ! Il espérait apercevoir le Victoria, et bien qu'il l'eut vainement cherché pendant toute cette journée de marche, cela ne diminua pas sa confiance en son maître ; il lui fallait une grande énergie de caractère pour prendre si philosophiquement sa situation. La faim se joignait à la fatigue, car à le nourrir de racines, de moelle d'arbustes, tels que le « mélé, » ou des fruits du palmier doum, on ne refait pas un homme ; et cependant, suivant son estime, il s'avança d'une trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait en vingt endroits les traces des milliers d'épines dont les roseaux du lac, les acacias et les mimosas sont hérissés, et ses pieds ensanglantés rendaient sa marche extrêmement douloureuse. Mais enfin il put réagir contre ses souffrances, et, le soir venu, il résolut de passer la nuit sur les rives du Tchad.  
Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d'insectes: mouches, moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent littéralement la terre. Au bout de deux heures, il ne restait pas à Joe un lambeau du peu de vêtements qui le couvraient ; les insectes avaient tout dévoré ! Ce fut une nuit terrible, qui ne donna pas une heure de sommeil au voyageur fatigué ; pendant ce temps, les sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de 1amentin assez dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac ; le concert des bêtes féroces retentissait au milieu de la nuit. Joe n'osa remuer. Sa résignation et sa patience eurent de la peine à tenir contre une pareille situation.  
Enfin le jour revint; Joe se releva précipitamment, et que l'on juge du dégoût qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait partagé sa couche : un crapaud ! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bête monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe sentit son cœur se soulever, et, reprenant quelque force dans sa répugnance, il courut à grands pas se plonger dans les eaux du lac. Ce bain calma un peu les démangeaisons qui le torturaient, et, après avoir mâché quelques feuilles, il reprit sa route avec une obstination, un entêtement dont il ne pouvait se rendre compte; il n'avait plus le sentiment de ses actes, et néanmoins il sentait. en lui une puissance supérieure au désespoir.  
Cependant une faim terrible le torturait ; son estomac, moins résigné que lui, se plaignait ; il fut obligé de serrer fortement une liane autour de son corps; heureusement, sa soif pouvait s'étancher à chaque pas, et, en se rappelant les souffrances du désert, il trouvait un bonheur relatif à ne pas subir les tourments de cet impérieux besoin.  
« Où peut être le Victoria ? se demandait-il... Le vent souffle du nord ! Il devrait revenir sur le lac ! Sans doute M. Samuel aura procédé à une nouvelle installation pour rétablir l'équilibre ; mais la journée d'hier a dû suffire à ces travaux ; il ne serait donc pas impossible qu'aujourd'hui... Mais agissons comme si je ne devais jamais le revoir. Après tout, si je parvenais à gagner une des grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des voyageurs dont mon maître nous a parlé. Pourquoi ne me tirerais-je pas d'affaire comme eux ? Il y en a qui en sont revenus, que diable !... Allons ! courage ! »  
Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrépide Joe tomba en pleine forêt au milieu d'un attroupement de sauvages ; il s'arrêta à temps et ne fut pas vu. Les nègres s'occupaient à empoisonner leurs flèches avec le suc de l'euphorbe, grande occupation des peuplades de ces contrées, et qui se fait avec une sorte de cérémonie solennelle.  
Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un fourré, lorsqu'en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage, il aperçut le Victoria, le Victoria lui-même, se dirigeant vers le lac, à cent pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire entendre ! impossible de se faire voir !  
Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de reconnaissance: son maître était à sa recherche ! son maître ne l'abandonnait pas ! Il lui fallut attendre le départ des noirs; il put alors quitter sa retraite et courir vers les bords du Tchad.  
Mais alors le Victoria se perdait au loin dans le ciel. Joe résolut de l'attendre : il repasserait certainement ! Il repassa, en effet, mais plus à l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain ! Un vent violent en-traînait le ballon avec une irrésistible vitesse !  
Pour la première fois, l'énergie, l'espérance manquèrent au cœur de l'infortuné; il se vit perdu ; il crut son maître parti sans retour ; il n'osait plus penser, i1 ne voulait plus réfléchir.  
Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant toute cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt sur les genoux, tantôt sur les mains ; il voyait venir le moment où la force lui manquerait et où il faudrait mourir.  
En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou plutôt de ce qu'il sut bientôt être un marais, car la nuit était venue depuis quelques heures ; il tomba inopinément dans une boue tenace ; malgré ses efforts, malgré sa résistance désespérée, il se sentit enfoncer peu à peu au milieu de ce terrain vaseux; quelques minutes plus tard il en avait jusqu'à mi-corps.  
« Voilà donc la mort ! se dit-il; et quelle mort !... »  
Il se débattit avec rage; mais ces efforts ne servaient qu'à l'ensevelir davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait lui-même. Pas un morceau de bois qui pût l'arrêter, pas un roseau pour le retenir !.. Il comprit que c'en était fait de lui !... Ses yeux se fermèrent.  
« Mon maître ! mon maître ! à moi !... » s'écria-t-il.  
Et cette voix désespérée, isolée, étouffée déjà, se perdit dans la nuit.  

CHAPITRE XXXVI  

Un rassemblement à l'horizon.--Une troupe d'arabes.--La poursuite.--C'est lui !--Chute de cheval.--L'Arabe étranglé.--Une balle de Kennedy.--Manœuvre.--Enlèvement au vol.--Joe sauvé.  

Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le devant de la nacelle, il ne cessait d'observer l'horizon avec une grande attention.  
Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit:  
« Si je ne me trompe, voici là-bas une troupe en mouvement, hommes ou animaux; il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, ils s'agitent violemment, car ils soulèvent un nuage de poussière.  
--Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe qui viendrait nous repousser au nord ? »  
Il se leva pour examiner l'horizon.  
« Je ne crois pas, Samuel, répondit Kennedy; c'est un troupeau de gazelles ou de bœufs sauvages.  
--Peut-être, Dick; mais ce rassemblement est au moins à neuf ou dix milles de nous, et pour mon compte, même avec la lunette, je n'y puis rien reconnaître.  
--En tout cas, je ne le perdrai pas de vue ; il y a là quelque chose d'extraordinaire qui m'intrigue ; on dirait parfois comme une manœuvre de cavalerie. Eh ! je ne me trompe pas ! ce sont bien des cavaliers ! regarde ! »  
Le docteur observa avec attention le groupe indiqué.  
« Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un détachement d'Arabes ou de Tibbous ; ils s'enfuient dans la même direction que nous; mais nous avons plus de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une demi-heure, nous serons à portée de voir et de juger ce qu'il faudra faire. »  
Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse des cavaliers se faisait plus visible; quelques-uns d'entre eux s'isolaient.  
« C'est évidemment, reprit Kennedy, une manœuvre ou une chasse.  
--On dirait que ces gens-là poursuivent quelque chose. Je voudrais bien savoir ce qui en est.  
--Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous les dépasserons même, s'ils continuent de suivre cette route; nous marchons avec une rapidité de vingt milles à l'heure, et il n'y a pas de chevaux qui puissent soutenir un pareil train. »  
Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes après, il dit:  
« Ce sont des Arabes lancés à toute vitesse. Je les distingue parfaitement. Ils sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui se gonflent contre le vent. C'est un exercice de cavalerie ; leur chef les précède à cent pas, et ils se précipitent sur ses traces.  
--Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas à redouter, et, si cela est nécessaire, je m'élèverai.  
--Attends ! attends encore, Samuel !  
--C'est singulier, ajouta Dick après un nouvel examen, il y a quelque chose dont je ne me rends pas compte; à leurs efforts et à l'irrégularité de leur ligne, ces Arabes ont plutôt l'air de poursuivre que de suivre.  
--En es-tu certain, Dick,  
--Evidemment. Je ne me trompe pas ! C'est une chasse, mais une chasse à l'homme ! Ce n'est point un chef qui les précède, mais un fugitif.  
--Un fugitif ! dit Samuel avec émotion.  
--Oui !  
--Ne le perdons pas de vue et attendons. »  
Trois ou quatre milles furent promptement gagnés sur ces cavaliers qui filaient cependant avec une prodigieuse vélocité.  
« Samuel ! Samuel ! s'écria Kennedy d'une voix tremblante.  
--Qu'as-tu, Dick ?  
--Est-ce une hallucination ? est-ce possible ?  
--Que veux-tu dire ?  
--Attends.  
Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit à regarder.  
« Eh bien? fit le docteur.  
--C'est lui, Samuel !  
--Lui ! » s'écria ce dernier.  
« Lui » disait tout ! Il n'y avait pas besoin de le nommer !  
« C'est lui à cheval ! à cent pas à peine de ses ennemis ! i1 fuit !  
--C'est bien Joe! dit le docteur en palissant.  
--Il ne peut nous voir dans sa fuite !  
--Il nous verra, répondit Fergusson en abaissant la flamme de son chalumeau.  
--Mais comment ?  
--Dans cinq minutes nous serons à cinquante pieds du sol ; dans quinze, nous serons au-dessus de lui.  
--Il faut le prévenir par un coup de fusil !  
--Non ! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupé.  
--Que faire alors ?  
--Attendre.  
--Attendre ! Et ces Arabes ?  
--Nous les atteindrons ! Nous les dépasserons ! Nous ne sommes pas éloignés de deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne encore  
--Grand Dieu ! fit Kennedy.  
--Qu'y-a-t-il ? »  
Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à terre. Son cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s'abattre.  
« Il nous a vus, s'écria le docteur ; en se relevant il nous a fait signe !  
--Mais les Arabes vont l'atteindre ! qu'attend-il ! Ah ! le courageux garçon ! Hourra ! » fit le chasseur qui ne se contenait plus.  
Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l'instant où l'un des plus rapides cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une panthère, l'évitait par un écart, se jetait en croupe, saisissait l'Arabe à la gorge, de ses mains nerveuses, de ses doigts de fer, il l'étranglait, le renversait sur le sable, et continuait sa course effrayante.  
Un immense cri des Arabes s'éleva dans l'air; mais, tout entiers à leur poursuite, ils n'avaient pas vu le Victoria à cinq cents pas derrière eux, et à trente pieds du sol à peine ; eux-mêmes, ils n'étaient pas à vingt longueurs de cheval du fugitif.  
L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer de sa lance, quand Kennedy, l'œil fixe, la main ferme, l'arrêta net d'une balle et le précipita à terre.  
Joe ne se retourna pas même au bruit. Une partie de la troupe suspendit sa course, et tomba la face dans la poussière à la vue du Victoria;  
l'autre continua sa poursuite.  
« Mais que fait Joe ? s'écria Kennedy, il ne s'arrête pas !  
--Il fait mieux que cela, Dick ; je l'ai compris ! il se maintient dans la direction de l'aérostat. Il compte sur notre intelligence ! Ah ! le brave garçon ! Nous l'enlèverons à la barbe de ces Arabes ! Nous ne sommes plus qu'à deux cents pas.  
--Que faut-il faire ? demanda Kennedy.  
--Laisse ton fusil de côté.  
--Voilà, fit le chasseur en déposant son arme.  
--Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest ?  
--Plus encore.  
--Non, cela suffira. »  
Et des sacs de sable furent empilés par le docteur entre les bras de Kennedy.  
« Tiens-toi à l'arrière de la nacelle, et sois prêt à jeter ce lest d'un seul coup. Mais, sur ta vie ! ne le fais pas avant mon ordre !  
--Sois tranquille !  
--Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu !  
--Compte sur moi ! »  
Le Victoria dominait presque alors la troupe des cavaliers qui s'élançaient bride abattue sur les pas de Joe Le docteur, à l'avant de la nacelle, tenait l'échelle déployée, prêt à la lancer au moment voulu. Joe avait maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, cinquante pieds environ. Le Victoria les dépassa.  
« Attention ! dit Samuel à Kennedy.  
--Je suis prêt.  
--Joe ! garde à toi !... » cria le docteur de sa voix retentissante en jetant l'échelle, dont les premiers échelons soulevèrent la poussière du sol.  
A l'appel du docteur, Joe, sans arrêter son cheval, s'était retourné ; l'échelle arriva près de lui, et au moment où il s'y accrochait  
« Jette, cria le docteur à Kennedy.  
--C'est fait »  
Et le Victoria, délesté d'un poids supérieur à celui de Joe, s'éleva à cent cinquante pieds dans les airs.  
Joe se cramponna fortement à l'échelle pendant les vastes oscillations qu'elle eut à décrire ; puis faisant un geste indescriptible aux Arabes, et grimpant avec l'agilité d'un clown, il arriva jusqu'à ses compagnons qui le reçurent dans leurs bras.  
Les Arabes poussèrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif venait de leur être enlevé au vol, et le Victoria s'éloignait rapidement.  
« Mon maître ! Monsieur Dick ! » avait dit Joe.  
Et succombant à l'émotion, à la fatigue, il s'était évanoui, pendant que Kennedy, presque en délire, s'écriait:  
« Sauvé ! sauvé !  
--Parbleu ! » fit le docteur, qui avait repris sa tranquille impassibilité.  
Joe était presque nu ; ses bras ensanglantés, son corps couvert de meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa ses blessures et le coucha sous la tente.  
Joe revint bientôt de son évanouissement, et demanda un verre d'eau-de-vie, que le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe n'étant pas un homme à traiter comme tout le monde. Après avoir bu, il serra la main de ses deux compagnons et se déclara prêt à raconter son histoire.  
Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garçon retomba dans un profond sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin.  
Le Victoria prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les efforts d'un vent excessif, il revit la lisière du désert épineux, au-dessus des palmiers courbés ou arrachés par la tempête ; et après avoir fourni une marche de près de deux cents milles depuis l'enlèvement de Joe, il dépassa vers le soir le dixième degré de 1ongitude.  

CHAPITRE XXXVII  

La route de l'ouest.--Le réveil de Joe.--Son entêtement.--Fin de l'histoire de Joe.--Tagelel.--Inquiétudes de Kennedy.--Route au nord.--Une nuit prés d'Agbadès.  

Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le Victoria demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore; le docteur et Kennedy veillèrent à tour de rôle, et Joe en profita pour dormir vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre heures.  
Voilà le remède qu'il lui faut, dit Fergusson ; la nature se chargera de sa guérison. »  
Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux; il se jetait brusquement dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le Victoria fut entraîné vers; l'ouest.  
Le docteur, la carte à la main, reconnut le royaume du Damerghou, terrain onduleux d'une grande fertilité, avec les huttes de ses villages faites de longs roseaux entremêlés des branchages de l'asclepia; les meules de grains s'élevaient, dans les champs cultivés, sur de petits échafaudages destinés à les préserver de l'invasion des souris et des termites.  
Bientôt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable à sa vaste place des exécutions ; au centre se dresse 1'arbre de mort ; le bourreau veille au pied, et quiconque passe sous son ombre est immédiatement pendu !  
En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empêcher de dire :  
« Voilà que nous reprenons encore la route du nord !  
--Qu'importe ? Si elle nous mène à Tombouctou, nous ne nous en plaindrons pas ! Jamais plus beau voyage n'aura été accompli en de meilleures circonstances !...  
--Ni en meilleure santé, riposta Joe, qui passait sa bonne figure toute réjouie à travers les rideaux de la tente.  
--Voilà notre brave ami ! s'écria le chasseur, notre sauveur ! Comment cela va-t-il ?  
--Mais très naturellement, Monsieur Kennedy, très naturellement ! Jamais je ne me suis si bien porté ! Rien qui vous rapproche un homme comme un petit voyage d'agrément précédé d'un bain dans le Tchad ! n'est-ce pas, mon maître ?  
--Digne cœur ! répondit Fergusson en lui serrant la main. Que d'angoisses et d'inquiétudes tu nous a causées !  
--Eh bien, et vous donc ! Croyez-vous que j'étais tranquille sur votre sort ? Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fière peur !  
--Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de cette façon.  
--Je vois que sa chute ne l'a pas changé, ajouta Kennedy.  
--Ton dévouement a été sublime, mon garçon, et il nous a sauvés; car le Victoria tombait dans le lac, et une fois là, personne n'eût pu l'en tirer.  
--Mais si mon dévouement, comme il vous plaît d'appeler ma culbute, vous a sauvés, est-ce qu'il ne m'a pas sauvé aussi, puisque nous voilà tous les trois en bonne santé ? Par conséquent, dans tout cela, nous n'avons rien à nous reprocher.  
--On ne s'entendra jamais avec ce garçon-là, dit le chasseur.  
--Le meilleur moyen de s'entendre, répliqua Joe, c'est de ne plus parler de cela. Ce qui est fait est fait ! Bon ou mauvais, il n'y a pas à y revenir.  
--Entêté ! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous raconter ton histoire ?  
--Si vous y tenez beaucoup ! Mais, auparavant, je vais mettre cette oie grasse en état de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas perdu son temps  
--Comme tu dis, Joe.  
--Eh bien ! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte dans un estomac européen. »  
L'oie fut bientôt grillée à la flamme du chalumeau, et, peu après, dévorée. Joe en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mangé depuis plusieurs jours. Après le thé et les grogs, il mit ses compagnons au courant de ses aventures; il parla avec une certaine émotion, tout en envisageant les événements avec sa philosophie habituelle Le docteur ne put s'empêcher de lui presser plusieurs fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus préoccupé du salut de son maître que du sien ; à propos de la submersion de l'île des Biddiomahs, il lui expliqua la fréquence de ce phénomène sur le lac Tchad.  
Enfin Joe, en poursuivant son récit, arriva au moment où, plongé dans le marais, il jeta un dernier cri de désespoir.  
« Je me croyais perdu, mon maître, dit-il, et mes pensées s'adressaient à vous. Je me mis à me débattre. Comment ? je ne vous le dirai pas; j'étais bien décidé à ne pas me laisser engloutir sans discussion, quand, à deux pas de moi, je distingue, quoi ? un bout de corde fraîchement coupée ; je me permets de faire un dernier effort, et, tant bien que mal, j'arrive au câble ; je tire; cela résiste; je me hale, et finalement me voilà en terre ferme ! Au bout de la corde je trouve une ancre !... Ah ! mon maître ! j'ai bien le droit de l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas d'inconvénient. Je la reconnais ! une ancre du Victoria ! vous aviez pris terre en cet endroit ! Je suis la direction de la corde qui me donne votre direction, et, après de nouveaux efforts, je me tire de la fondrière. J'avais repris mes forces avec mon courage, et je marchai pendant une partie de la nuit, en m'éloignant du lac. J'arrivai enfin à la lisière d'une immense forêt. Là dans un enclos des chevaux paissaient sans songer à mal. Il y a des moments dans l'existence où tout le monde sait monter à cheval, n'est-il pas vrai ? Je ne perds pas une minute à réfléchir, je saute sur le dos de l'un de ces quadrupèdes, et nous voilà filant vers le nord à toute vitesse. Je ne vous parlerai point des villes que je n'ai pas vues, ni des villages que j'ai évités. Non. Je traverse les champs ensemencés, je franchis les halliers, j'escalade les palissades, je pousse ma bête, je l'excite, je l'enlève ! J'arrive à la limite des terres cultivées. Bon ! le désert ! cela me va ; je verrai mieux devant moi, et de plus loin. J'espérais toujours apercevoir le Victoria m'attendant en courant des bordées. Mais rien. Au bout de trois heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes ! Ah ! quelle chasse !... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne sait pas ce qu'est une chasse, s'il n'a été chassé lui-même ! Et cependant, s'il le peut, je lui donne le conseil de ne pas en essayer ! Mon cheval tombait de lassitude ; on me serre de prés ; je m'abats ; je saute en croupe d'un Arabe ! Je ne lui en voulais pas, et j'espère bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir étranglé ! Mais je vous avais vus !.. et vous savez le reste. Le Victoria court sur mes traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait d'une bague. N'avais-je pas raison de compter sur vous ? Eh bien ! Monsieur Samuel, vous voyez combien tout cela est simple. Rien de plus naturel au monde ! Je suis prêt à recommencer, si cela peut vous rendre service encore ! et, d'ailleurs, comme je vous le disais, mon maître, cela ne vaut pas la peine d'en parler.  
--Mon brave Joe ! répondit le docteur avec émotion. Nous n'avions donc pas tort de nous fier à ton intelligence et à ton adresse !  
--Bah ! Monsieur, il n'y a qu'à suivre les événements, et on se tire d'affaire ! Le plus sûr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les choses comme elles se présentent. »  
Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi une longue étendue de pays. Kennedy fit bientôt remarquer à l'horizon un amas de cases qui se présentait avec l'apparence d'une ville. Le docteur consulta sa carte, et reconnut la bourgade de Tagelel dans le Damerghou.  
« Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est là qu'il se sépara de ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier devait suivre la route de Zinder, le second celle de Maradi, et vous vous rappelez que, de ces trois voyageurs, Barth est le seul qui revit l'Europe.  
--Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du Victoria, nous remontons directement vers le nord ?  
--Directement, mon cher Dick.  
--Et cela ne t'inquiète pas un peu ?  
--Pourquoi ?  
--C'est que ce chemin-là nous mène à Tripoli et au-dessus du grand désert.  
--Oh ! nous n'irons pas si loin, mon ami ; du moins, je l'espère.  
--Mais où prétends-tu t'arrêter ?  
--Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tombouctou.  
--Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un voyage en Afrique sans visiter Tombouctou !  
--Tu seras le cinquième ou sixième Européen qui aura vu cette ville mystérieuse !  
--Va pour Tombouctou !  
--Alors laisse-nous arriver entre le dix-septième et le dix-huitième degré de latitude, et là nous chercherons un vent favorable qui puisse nous chasser vers l'ouest.  
--Bien, répondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue route à parcourir dans le nord ?  
--Cent cinquante milles au moins.  
--Alors, répliqua Kennedy, je vais dormir un peu.  
--Dormez, Monsieur, répondit Joe ; vous-même, mon maître, imitez M. Kennedy ; vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait veiller d'une façon indiscrète. »  
Le chasseur s'étendit sous la tente; mais Fergusson, sur qui la fatigue avait peu de prise, demeura à son poste d'observation.  
Au bout de trois heures, le Victoria franchissait avec une extrême rapidité un terrain caillouteux, avec des rangées de hautes montagnes nues à base granitique; certains pics isolés atteignaient même quatre mille pieds de hauteur; les girafes, les antilopes, les autruches bondissaient avec une merveilleuse agilité au milieu des forêts d'acacias, de mimosas, de souahs et de dattiers ; après l'aridité du désert, la végétation reprenait son empire. C'était le pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg,.  
A dix heures du soir, après une superbe traversée de deux cent cinquante milles, le Victoria s'arrêta au-dessus d'une ville importante; la lune en laissait entrevoir une partie à demi ruinée; quelques pointes de mosquées s'élançaient çà et là frappées d'un blanc rayon de lumière; le docteur prit la hauteur des étoiles, et reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghadés.  
Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait déjà en ruines à l'époque où la visita le docteur Barth.  
Le Victoria, n'étant pas aperçu dans l'ombre, prit terre à deux milles au-dessus d'Aghadès, dans un vaste champ de millet. La nuit fut assez tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, pendant qu'un vent léger sollicitait le ballon vers l'ouest, et même un peu au sud.  
Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva rapidement et s'enfuit dans une longue traînée des rayons du soleil.  

CHAPITRE XXXVIII  

Traversée rapide.--Résolutions prudentes.--Caravanes.--Averses continuelles.--Gao.--Le Niger.--Golberry, Geoffroy, Gray.--Mungo-Park.--Laing.--René Caillié.--Clapperton.--John etRichard Lander.  

La journée du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident; le désert recommençait; un vent moyen ramenait le Victoria dans le sud-ouest; il ne déviait ni à droite ni à gauche; son ombre traçait sur le sable une ligne rigoureusement droite.  
Avant son départ, le docteur avait renouvelé prudemment sa provision d'eau; il craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrées infestées par les Touareg Aouelimminien. Le plateau, élevé de dix-huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer, se déprimait vers le sud. Les voyageurs, ayant coupé la route d'Aghadès à Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivèrent au soir par 16° de latitude et 4° 55' de longitude, après avoir franchi cent quatre-vingts milles d'une longue monotonie.  
Pendant cette journée, Joe apprêta les dernières pièces de gibier, qui n'avaient reçu qu'une préparation sommaire ; il servit au souper des brochette de bécassines fort appétissantes. Le vent étant bon, 1e docteur résolut de continuer sa route pendant une nuit que la lune, presque pleine encore, faisait resplendissante. Le Victoria s'éleva à une hauteur de cinq cents pieds, et, pendant cette traversée nocturne de soixante milles environ, le léger sommeil d'un enfant n'eût même pas été troublé.  
Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent; il porta vers le nord-ouest; quelques corbeaux volaient dans les airs, et, vers l'horizon, une troupe de vautours, qui se tint fort heureusement éloignée.  
La vue de ces oiseaux amena Joe à complimenter son maître sur son idée des deux ballons.  
« Où en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe ? Ce second ballon, c'est comme la chaloupe d'un navire ; en cas de naufrage, on peut toujours la prendre pour se sauver.  
--Tu as raison, mon ami ; seulement ma chaloupe m'inquiète un peu ; elle ne vaut pas le bâtiment.  
--Que veux-tu dire ? demanda Kennedy.  
--Je veux dire que le nouveau Victoria ne vaut pas l'ancien; soit que le tissu en ait été trop éprouvé, soit que la gutta-percha se soit fondue à la chaleur du serpentin, je constate une certaine déperdition de gaz; ce n'est pas grand'chose jusqu'ici, mais enfin c'est appréciable; nous avons une tendance à baisser, et, pour me maintenir, je suis forcé de donner plus de dilatation à l'hydrogène.  
--Diable ! fit Kennedy, je ne vois guère de remède à cela.  
--Il n'y en a pas, mon cher Dick ; c'est pourquoi nous ferions bien de nous presser, en évitant même les haltes de nuit.  
--Sommes-nous encore loin de la côte ? demanda Joe.  
--Quelle côte, mon garçon ? Savons-nous donc où le hasard nous conduira ; tout ce que je puis te dire, c'est que Tombouctou se trouve encore à quatre cents milles dans l'ouest.  
--Et quel temps mettrons-nous à y parvenir ?  
--Si le vent ne nous écarte pas trop, je compte rencontrer cette ville mardi vers le soir.  
--Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bêtes et d'hommes qui serpentait en plein désert, nous arriverons plus vite que cette caravane.»  
Fergusson et Kennedy se penchèrent et aperçurent une vaste agglomération d'êtres de toute espèce; il y avait là plus de cent cinquante chameaux, de ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou à Tafilet avec une charge de cinq cents livres sur le dos ; tous portaient sous la queue un petit sac destiné à recevoir leurs excréments, seul combustible sur lequel on puisse compter dans le désert.  
Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espèce; ils peuvent rester de trois à sept jours sans boire, et deux jours sans manger ; leur vitesse est supérieure à celle des chevaux, et ils obéissent avec intelligence à la voix du khabir, le guide de la caravane. On les connaît dans le pays sous le nom de « mehari. »  
Tels furent les détails donnés par le docteur, pendant que ses compagnons considéraient cette multitude d'hommes, de femmes, d'enfants, marchant avec peine sur un sable à demi mouvant, à peine contenu par quelques chardons, des herbes flétries et des buissons chétifs. Le vent effaçait la trace de leurs pas presque instantanément.  
Joe demanda comment les Arabes parvenaient à se diriger dans le désert, et à gagner les puits épars dans cette immense solitude.  
« Les Arabes, répondit Fergusson, ont reçu de la nature un merveilleux instinct pour reconnaître leur route; là où un Européen serait désorienté, ils n'hésitent jamais ; une pierre insignifiante, un caillou, une touffe d'herbe, la nuance différente des sables, leur suffit pour marcher sûrement ; pendant la nuit, ils se guident sur l'étoile polaire ; ils ne font pas plus de deux milles à l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi ; ainsi jugez du temps qu'ils mettent à traverser le Sahara, un désert de plus de neuf cents milles. »  
Mais le Victoria avait déjà disparu aux yeux étonnés des Arabes, qui devaient envier sa rapidité. Au soir, il passait par 2° 20' de longitude [Le zéro du méridien de Paris.] , et, pendant la nuit, il franchissait encore plus d'un degré.  
Le lundi, le temps changea complètement; la pluie se mit à tomber avec une grande violence; il fallut résister à ce déluge et à l'accroissement de poids dont il chargeait le ballon et la nacelle; cette perpétuelle averse expliquait les marais et les marécages qui composaient uniquement la surface du pays ; la végétation y reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins.  
Tel était le Sonray avec ses villages coiffés de toits renversés comme des bonnets arméniens ; il y avait peu de montagnes, mais seulement ce qu'il fallait de collines pour faire des ravins et des réservoirs, que les pintades et les bécassines sillonnaient de leur vol ; çà et là un torrent impétueux coupait les routes ; les indigènes le traversaient en se cramponnant à une liane tendue d'un arbre à un autre; les forêts faisaient place aux jungles dans lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocéros.  
« Nous ne tarderons pas à voir le Niger, dit le docteur ; la contrée se métamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui marchent, suivant une juste expression, ont d'abord apporté la végétation avec eux, comme ils apporteront la civilisation plus tard. Ainsi, dans son parcours de deux mille cinq cents milles ? le Niger a semé sur ses bords les plus --Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur de la Providence ; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire passer les fleuves au milieu des grandes villes ! »  
A midi, le Victoria passa au-dessus d'une bourgade, d'une réunion de huttes assez misérables, qui fut autrefois une grande capitale.  
« C'est là, dit le docteur, Barth traversa le Niger à son retour de Tombouctou : voici le fleuve fameux dans l'antiquité, le rival du Nil, auquel la superstition païenne donna une origine céleste ; comme lui, il préoccupa l'attention des géographes de tous les temps; comme celle du Nil, et plus encore, son exploration a coûté de nombreuses victimes.  
Le Niger coulait entre deux rives largement séparées; ses eaux roulaient vers le sud avec une certaine violence ; mais les voyageurs entraînés purent à peine en saisir les curieux contours.  
« Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est déjà loin de nous ! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de Quorra, et autres encore, il parcourt une étendue immense de pays, et lutterait presque de longueur avec le Nil. Ces noms signifient tout simplement « le fleuve », suivant les contrées qu'il traverse.  
--Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route ? demanda Kennedy.  
--Non, Dick; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes principales du Bornou et vint couper le Niger à Say, quatre degrés au-dessous de Gao ; puis il pénétra au sein de ces contrées inexplorées que le Niger renferme dans son coude, et, après huit mois de nouvelles fatigues, il parvint à Tombouctou ; ce que nous ferons en trois jours à peine, avec un vent aussi rapide.  
--Est-ce qu'on a découvert les sources du Niger ? demanda Joe.  
--Il y a longtemps, répondit le docteur. La reconnaissance du Niger et de ses affluents attira de nombreuses explorations, et je puis vous indiquer les principales. De 1749 à 1758, Adamson reconnaît le fleuve et visite Gorée; de 1785 à 1788, Golberry et Geoffroy parcourent les déserts de la Sénégambie et remontent jusqu'au pays des Maures, qui assassinèrent Saugnier, Brisson, Adam, Riley, Cochelet, et tant d'autres infortunés. Vient alors l'illustre Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, Écossais comme lui. Envoyé en 1795 par la Société africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit le Niger, fait cinq cents milles avec un marchand d'esclaves, reconnaît la rivière de Gambie et revient en Angleterre en 1797, il repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frère Anderson, Scott le dessinateur et une troupe d'ouvriers ; il arrive à Gorée ; s'adjoint un détachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 août; : mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais traitements, des inclémences du ciel, de l'insalubrité du pays, il ne reste plus que onze vivants de quarante Européens ; le 16 novembre, les dernières lettres de Mungo-Park parvenaient à sa femme, et, un an plus tard, on apprenait par un trafiquant du pays qu'arrivé à Boussa, sur le Niger, le 23 décembre l'infortuné voyageur vit sa barque renversée par les cataractes du fleuve, et que lui-même fut massacré par les indigènes.  
--Et cette fin terrible n'arrêta pas les explorateurs ?  
--Au contraire, Dick; car alors on avait non seulement à reconnaître le fleuve, mais à retrouver les papier du voyageur. Dès 1816, une expédition s'organise à Londres, à laquelle prend part le major Gray ; elle arrive au Sénégal, pénètre dans le Fouta-Djallon, visite les populations foullahs et mandingues, et revient en Angleterre sans autre résultat. En 1822, le major Laing explore toute la partie de l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et ce fut lui qui arriva le premier aux sources du Niger ; d'après ses documents, la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de largeur.  
--Facile à sauter, dit Joe.  
--Eh ! eh ! facile ! répliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte à la tradition, quiconque essaye de franchir cette source en la sautant est immédiatement englouti ; qui veut y puiser de l'eau se sent repoussé par une main invisible.  
--Et il est permis de ne pas en croire un mot ? demanda Joe.  
--Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait s'élancer au travers du Sahara, pénétrer jusqu'à Tembouctou, et mourir étranglé à quelques milles au-dessus par les Oulad-Shiman, qui voulaient l'obliger à se faire musulman.  
--Encore une victime ! dit le chasseur.  
--C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles ressources et accomplit le plus étonnant des voyages modernes; je veux parler du Français René Caillié Après diverses tentatives en 1819 et en l824, il partit à nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez ; le 3 août, il arriva tellement épuisé et malade à Timé, qu'il ne put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six mois après ; il se joignit alors à une caravane, protégé par son vêtement oriental, atteignit le Niger le 10 mars, pénétra dans la ville de Jenné, s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu'à Tembouctou, où il arriva le 30 avril. Un autre Français, Imbert, en 1670, un Anglais, Robert Adams, en 1810, avaient peut-être vu cette ville curieuse ; mais René Caillié devait être le premier Européen qui en ait rapporté des données exactes ; le 4 mai, il quitta cette reine du désert ; le 9, il reconnut l'endroit même où fut assassiné le major Laing ; le 19, il arriva à El-Araouan et quitta cette ville commerçante pour franchir, à travers mille dangers, les vastes solitudes comprises entre le Soudan et les régions septentrionales de l'Afrique; enfin il entra à Tanger, et, le 28 septembre, il s'embarqua pour Toulon ; en dix-neuf mois, malgré cent quatre-vingts jours de maladie, il avait traversé l'Afrique de l'ouest au nord. Ah ! si Caillié fût né en Angleterre, on l'eut honoré comme le plus intrépide voyageur des temps modernes ; à l'égal de Mungo-Park. Mais, en France, i1 n'est pas apprécié à sa valeur [Le docteur Fergusson, en sa qualité d'Anglais, exagère peut-être ; néanmoins, nous devons reconnaître que René Caillié ne jouit pas en France, parmi les voyageurs, d'une célébrité digne de son dévouement et de son courage ] .  
--C'était un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu ?  
--Il est mort à trente-neuf ans, des suites de ses fatigues; on crut avoir assez fait en lui décernant le prix de la Société de géographie en 1828; les plus grands honneurs lui eussent été rendus en Angleterre ! Au reste, tandis qu'il accomplissait ce merveilleux voyage, un Anglais concevait la même entreprise et la tentait avec autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est le capitaine Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique par la côte ouest dans le golfe de Bénin ; il reprit les traces de Mungo-Park et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs à la mort du premier, arriva le 20 août à Sakcatou où, retenu prisonnier, il rendit le dernier soupir entre les mains de son fidèle domestique Richard Lander.  
--Et que devint ce Lander ? demanda Joe fort intéressé.  
--Il parvint à regagner la côte et revint à Londres, rapportant les papiers du capitaine et une relation exacte de son propre voyage ; il offrit alors ses services au gouvernement pour compléter la reconnaissance du Niger ; il s'adjoignit son frère John, second enfant de pauvres gens des Cornouailles, et tous les deux, de 1829 à 1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa jusqu'à son embouchure, le décrivant village par village, mille par mille.  
--Ainsi, ces deux frères échappèrent au sort commun ? demanda Kennedy.  
--Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard entreprit un troisième voyage au Niger, et périt frappé d'une balle inconnue prés de l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes amis, ce pays, que nous traversons, a été témoin de nobles dévouements, qui n'ont eu trop souvent que la mort pour récompense ! »  

CHAPITRE XXXIX  

Le pays dans le coude du Niger.--Vue fantastique des monts Hombori.--Kabra.--Tombouctou. -- Plan du docteur Barth.--Décadence.--Où le Ciel voudra.  

Pendant cette maussade journée du lundi, le docteur Fergusson se plut à donner à ses compagnons mille détails sur la contrée qu'ils traversaient. Le sol assez plat n'offrait aucun obstacle à leur marche. Le seul souci du docteur était causé par ce maudit vent du nord-est qui soufflait avec rage et l'éloignait de la latitude de Tombouctou.  
Le Niger, après avoir remonté au nord jusqu'à cette ville, s'arrondit comme un immense jet d'eau et retombe dans l'océan Atlantique en gerbe largement épanouie ; dans ce coude, le pays est très varié, tantôt d'une fertilité luxuriante, tantôt d'une extrême aridité ; les plaines incultes succèdent aux champs de maïs, qui sont remplacés par de vastes terrains couverts de genêts; toutes les espèces d'oiseaux d'humeur aquatique, pélicans, sarcelles martins-pêcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des torrents et des marigots.  
De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrités sous leurs tentes de cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux extérieurs, trayant leurs chamelles et fumant leurs pipes à gros foyer.  
Le Victoria, vers huit heures du soir, s'était avancé de plus de doux cents milles à l'ouest, et les voyageurs furent alors témoins d'un magnifique spectacle.  
Quelques rayons de lune se frayèrent un chemin par une fissure des nuages, et, glissant entre les raies de pluie, tombèrent sur la chaîne des monts Hombori. Rien de plus étrange que ces crêtes d'apparence basaltique ; elles se profilaient en silhouettes fantastiques sur le ciel assombri ; on eut dit les ruines légendaires d'une immense ville du moyen âge, telles que, par les nuits sombres, les banquises des mers glaciales en présentent au regard étonné.  
« Voilà un site des Mystères d'Udolphe, dit le docteur; Ann Radcliff n'aurait pas découpé ces montagnes sous un plus effrayant aspect.  
--Ma foi ! répondit Joe, je n'aimerais pas à me promener seul le soir dans ce pays de fantômes. Voyez-vous, mon maître, si ce n'était pas si lourd, j'emporterais tout ce paysage en Écosse. Cela ferait bien sur les bords du lac Lomond, et les touristes y courraient en foule.  
--Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette fantaisie. Mais il me semble que notre direction change. Bon ! les lutins de l'endroit sont fort aimables; ils nous soufflent un petit vent de sud-est qui va nous remettre en bon chemin. »  
En effet, le Victoria reprenait une route plus au nord, et le 20, au matin, il passait au-dessus d'un inextricable réseau de canaux, de torrents, de rivières, tout l'enchevêtrement complet des affluents du Niger. Plusieurs de ces canaux, recouverts d'une herbe épaisse, ressemblaient à de grasses prairies. Là, le docteur retrouva la route de Barth, quand celui-ci s'embarqua sur le fleuve pour le descendre jusqu'à Tombouctou. Large de huit cents toises, le Niger coulait ici entre deux rives riches en crucifères et en tamarins ; les troupeaux bondissants des gazelles mêlaient leurs cornes annelées aux grandes herbes, entre lesquelles l'alligator les guettait en silence.  
De longues files d'ânes et de chameaux, chargés des marchandises de Jenné, s'enfonçaient sous les beaux arbres ; bientôt un amphithéâtre de maisons basses apparut à un détour du fleuve; sur les terrasses et les toits était amoncelé tout le fourrage recueilli dans les contrées environnantes.  
« C'est Kabra, s'écria joyeusement le docteur; c'est le port de Tombouctou; la ville n'est pas à cinq milles d'ici !  
Alors vous êtes satisfait, Monsieur ? demanda Joe.  
--Enchanté, mon garçon.  
--Bon, tout est pour le mieux, »  
En effet, à deux heures, la reine du désert, la mystérieuse Tombouctou, qui eut, comme Athènes et Rome, ses écoles de savants et ses chaires de philosophie, se déploya sous les regards des voyageurs.  
Fergusson en suivait les moindres détails sur le plan tracé par Barth lui-même, il en reconnut l'extrême exactitude.  
La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de sable blanc ; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du désert; rien aux alentours ; à peine quelques graminées, des mimosas nains et des arbrisseaux rabougris.  
Quant à l'aspect de Tombouctou , que l'on se figure un entassement de billes et de dés à jour; voilà l'effet produit à vol d'oiseau ; les rues, assez étroites, sont bordées de maisons qui n'ont qu'un rez-de-chaussée, construites en briques cuites au soleil, et de huttes de paille et de roseaux, celles-ci coniques, celles-là carrées ; sur les terrasses sont nonchalamment étendus quelques habitants drapés dans leur robe éclatante, la lance ou le mousquet à la main ; de femmes point, à cette heure du jour.  
« Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois tours des trois mosquées, restées seules entre un grand nombre. La ville est bien déchue de son ancienne splendeur ! Au sommet du triangle s'élève la mosquée de Sankore avec ses rangées de galeries soutenues par des arcades d'un dessin assez pur; plus loin, près du quartier de Sane-Gungu, la mosquée de Sidi-Yahia et quelques maisons à deux étages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir.  
--Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts à demi renversés.  
--Ils ont été détruits par les Foullannes en 1826; alors la ville était plus grande d'un tiers, car Tombouctou, depuis le XIe siècle, objet de convoitise générale, a successivement appartenu aux Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, aux Foullannes; et ce grand centre de civilisation, où un savant comme Ahmed-Baba possédait au XVIe siècle une bibliothèque de seize cents manuscrits, n'est plus qu'un entrepôt de commerce de l'Afrique centrale. »  
La ville paraissait livrée, en effet, à une grande incurie ; elle accusait la nonchalance épidémique des cités qui s'en vont ; d'immenses décombres s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient avec la colline du marché les seuls accidents du terrain.  
Au passage du Victoria, il se fit bien quelque mouvement, le tambour fut battu ; mais à peine si le dernier savant de l'endroit eut le temps d'observer ce nouveau phénomène; les voyageurs; repoussés par le vent du désert, reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientôt Tombouctou ne fut plus qu'un des souvenirs rapides de leur voyage.  
« Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise où il lui plaira !  
--Pourvu que ce soit dans l'ouest ! répliqua Kennedy !  
--Bah ! fit Joe, il s'agirait de revenir à Zanzibar par le même chemin, et de traverser l'Océan jusqu'en Amérique, cela ne m'effrayerait guère !  
--Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe.  
--Et que nous manque-t-il pour cela !  
--Du gaz, mon garçon ; la force ascensionnelle du ballon diminue sensiblement, et il faudra de grands ménagements pour qu'il nous porte jusqu'à la côte. Je vais même être forcé de jeter du lest. Nous sommes trop 1ourds.  
--Voilà ce que c'est que de ne rien faire, mon maître ! A rester toute la journée étendu comme un fainéant dans son hamac, on engraisse et l'on devient pesant. C'est un voyage de paresseux que le notre, et, au retour, on nous trouvera affreusement gros et gras.  
--Voilà bien des réflexions dignes de Joe, répondit le chasseur; mais attends donc la fin ; sais-tu ce que le ciel nous réserve ? Nous sommes encore loin du terme de notre voyage. Où crois-tu rencontrer la côte d'Afrique, Samuel ?  
--Je serais fort empêché de te répondre, Dick; nous sommes à la merci de vents très variables; mais enfin je m'estimerai heureux si j'arrive entre Sierra-Leone et Portendick ; il y a là une certaine étendue le pays où nous rencontrerons des amis.  
--Et ce sera plaisir de leur serrer la main ; mais suivons-nous, au moins, la direction voulue !  
--Pas trop, Dick, pas trop ; regarde l'aiguille aimantée nous portons au sud, et nous remontons le Niger vers ses sources.  
--Une fameuse occasion de les découvrir, riposta Joe, si elles n'étaient déjà connues. Est-ce qu'à la rigueur on ne pourrait pas lui en trouver d'autres ?  
--Non, Joe; mais sois tranquille, j'espère bien ne pas aller jusque-là. »  
A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest ; le Victoria se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant à pleine flamme, pouvait à peine le maintenir; il se trouvait alors à soixante milles dans le sud de Tombouctou, et, le lendemain, il se réveillait sur les bords du Niger, non loin du lac Debo.  

CHAPITRE XL  

Inquiétudes du docteur Fergusson.--Direction persistante vers le sud.--Un nuage de sauterelles.--Vue de Jenné.--Vue de Ségo.--Changement de vent.--Regrets de Joe.  

Le lit du fleuve était alors partagé par de grandes îles en branches étroites d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles s'élevaient quelques cases de bergers ; mais il fut impossible d'en faire un relèvement exact, car la vitesse du Victoria s'accroissait toujours. Malheureusement, il inclinait encore plus au sud et franchit en quelques instants le lac Debo.  
Fergusson chercha à diverses élévations, en forçant extrêmement sa dilatation, d'autres courants dans l'atmosphère, mais en vain. Il abandonna promptement cette manœuvre, qui augmentait encore la déperdition de son gaz, en le pressant contre les parois fatiguées de l'aérostat.  
Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du vent à le rejeter vers la partie méridionale de l'Afrique déjouait ses calculs. Il ne savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il n'atteignait pas les territoires anglais ou français, que devenir au milieu des barbares qui infestaient les côtes de Guinée ? Comment y attendre un navire pour retourner en Angleterre ? Et la direction actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi les peuplades les plus sauvages, à la merci d'un roi qui, dans les fêtes publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines ! Là, on serait perdu.  
D'un autre côté, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur le sentait lui manquer ! Cependant, le temps se levant un peu, il espéra que la fin de la pluie amènerait un changement dans les courants atmosphériques.  
Il fut donc désagréablement ramené au sentiment de la situation par cette réflexion de Joe :  
« Bon ! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette fois, ce sera le déluge, s'il faut en juger par ce nuage qui s'avance !  
--Encore un nuage ! dit Fergusson.  
--Et un fameux ! répondit Kennedy.  
--Comme je n'en ai jamais vu, répliqua Joe, avec des arêtes tirées au cordeau.  
--Je respire, dit le docteur en déposant sa lunette. Ce n'est pas un nuage  
--Par exemple ! fit Joe.  
--Non ! c'est une nuée !  
--Eh bien ?  
--Mais une nuée de sauterelles.  
--Ça, des sauterelles !  
--Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une trombe, et malheur à lui, car si elles s'abattent, il sera dévasté !  
--Je voudrais bien voir cela !  
--Attends un peu, Joe; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints et tu en jugeras par tes propres yeux. »  
Fergusson disait vrai; ce nuage épais, opaque, d'une étendue de plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant sur le sol son ombre immense, c'était une innombrable légion de ces sauterelles auxquelles on a donné le nom de criquets. A cent pas du Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant; un quart d'heure plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entièrement dénudés, les prairies comme fauchées. On eut dit qu'un subit hiver venait de plonger la campagne dans la plus profonde stérilité.  
« Eh bien, Joe !  
--Eh bien ! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce qu'une sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand.  
--C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible encore que la grêle par ses dévastations.  
--Et il est impossible de s'en préserver, répondit Fergusson; quelque. fois les habitants ont eu l'idée d'incendier des forêts, des moissons même pour arrêter le vol de ces insectes ; mais les premiers rangs, se précipitant dans les flammes, les éteignaient sous leur masse, et le reste de la bande passait irrésistiblement. Heureusement, dans ces contrées, il y a une sorte de compensation à leurs ravages; les indigènes recueillent ces insectes en grand nombre et les mangent avec plaisir.  
--Ce sont les crevettes de l'air, » dit Joe, qui, « pour s'instruire,» ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goûter.  
Le pays devint plus marécageux vers le soir; les forêts firent place des bouquets d'arbres isolés ; sur les bords du fleuve, on distinguait quelques plantations de tabac et des marais gras de fourrages. Dans une grande île apparut alors la ville de Jenné, avec les deux tours de sa mosquée de terre , et l'odeur infecte qui s'échappait de millions de nids d'hirondelles accumulés sur ses murs. Quelques cimes de baobabs, de mimosas et de dattiers perçaient entre les maisons ; même à la nuit, l'activité paraissait très grande. Jenné est en effet une ville fort commerçante; elle fournit à tous les besoins de Tombouctou ; ses barques sur le fleuve, ses caravanes par les chemins ombragés, y transportent les diverses productions de son industrie.  
« Si cela n'eût pas dû prolonger notre voyage, dit le docteur, j'aurais tenté de descendre dans cette ville ; il doit s'y trouver plus d'un Arabe qui a voyagé en France ou en Angleterre, et auquel notre genre de locomotion n'est peut-être pas étranger. Mais ce ne serait pas prudent.  
--Remettons cette visite à notre prochaine excursion, dit Joe en riant,  
--D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une légère tendance à souffler de l'est; il ne faut pas perdre une pareille occasion. » Le docteur jeta quelques objets devenus inutiles, des bouteilles vides et une caisse de viande qui n'était plus d'aucun usage ; il réussit à maintenir le Victoria dans une zone plus favorable à ses projets. A quatre heures du matin, les premiers rayons du soleil éclairaient Sego, la capitale du Bambarra, parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, à ses mosquées mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui transportent les habitants dans les divers quartiers. Mais les voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne virent ; ils fuyaient rapidement et directement dans le nord-ouest, et les inquiétudes du docteur se calmaient peu à peu.  
« Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous atteindrons le fleuve du Sénégal.  
--Et nous serons en pays ami ? demanda le chasseur.  
--Pas tout à fait encore ; à la rigueur, si le Victoria venait à nous manquer, nous pourrions gagner des établissements français ! Mais puisse-t-il tenir pendant quelques centaines de milles, et nous arriverons sans fatigues, sans craintes, sans dangers, jusqu'à la côte occidentale.  
--Et ce sera fini ! fit Joe. Eh bien, tant pis ! Si ce n'était le plaisir de raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied à terre ! Pensez-vous qu'on ajoute foi à nos récits, mon maître ?  
--Qui sait, mon brave Joe ? Enfin, il y aura toujours un fait incontestable ; mille témoins nous auront vu partir d'un côté de l'Afrique ; mille témoins nous verront arriver à l'autre côté.  
--En ce cas, répondit Kennedy, il me paraît difficile de dire que nous n'avons pas traversé !  
--Ah ! Monsieur Samuel ! reprit Joe avec un gros soupir, je regretterai plus d'une fois mes cailloux en or massif ! Voilà qui aurait donné du poids à nos histoires et de la vraisemblance à nos récits. A un gramme d'or par auditeur, je me serais composé une jolie foule pour m'entendre et même pour m'admirer !  

CHAPITRE XLI  

Les approches du Sénégal.--Le Victoria baisse de plus en plus.--On jette, on jette toujours.--Le marabout El-Hadji.--MM. Pascal, Vincent, Lambert.--Un rival de Mahomet. --Les montagnes difficiles.--Les armes de Kennedy.--Une manœuvre de Joe.--Halte au-dessus d'une forêt.  

Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se présenta sous un nouvel aspect : les rampes longuement étendues se changeaient en collines qui faisaient présager de prochaines montagnes; on aurait à franchir la chaîne qui sépare le bassin du Niger du bassin du Sénégal et détermine l'écoulement des eaux soit au golfe de Guinée, soit à la baie du cap Vert.  
Jusqu'au Sénégal, cette partie de l'Afrique est signalée comme dangereuse. Le docteur Fergusson le savait par les récits de ses devanciers ; ils avaient souffert mille privations et couru mille dangers au milieu de ces nègres barbares ; ce climat funeste dévora la plus grande partie des compagnons de Mungo-Park. Fergusson fut donc plus que jamais décidé à ne pas prendre pied sur cette contrée inhospitalière.  
Mais il n'eut pas un moment de repos ; le Victoria baissait d'une manière sensible ; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou moins inutiles, surtout au moment de franchir une crête. Et ce fut ainsi pendant plus de cent vingt milles ; on se fatigua à monter et à descendre ; le ballon, ce nouveau rocher de Sisyphe, retombait incessamment ; les formes de l'aérostat peu gonflé s'efflanquaient déjà ; il s'allongeait, et le vent creusait de vastes poches dans son enveloppe détendue.  
Kennedy ne put s'empêcher d'en faire la remarque.  
« Est-ce que le ballon aurait une fissure ? dit-il.  
--Non, répondit le docteur; mais la gutta-percha s'est évidemment ramollie ou fondue sous la chaleur, et l'hydrogène fuit à travers le taffetas.  
--Comment empêcher cette fuite  
--C'est impossible. Allégeons-nous ; c'est le seul moyen ; jetons tout ce qu'on peut jeter.  
--Mais quoi ? fit le chasseur en regardant la nacelle déjà fort dégarnie.  
--Débarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez considérable.»  
Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui réunissait les cordes du filet ; de là, il vint facilement à bout de détacher les épais rideaux de la tente, et il les précipita au dehors.  
« Voilà qui fera le bonheur de toute une tribu de nègres, dit-il; il y a là de quoi habiller un millier d'indigènes, car ils sont assez discrets sur l'étoffe. » 
Le ballon s'était relevé un peu, mais bientôt il devint évident qu'il se rapprochait encore du sol.  
Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire à cette enveloppe.  
--Je te le répète, Dick, nous n'avons aucun moyen de la réparer.  
--Alors comment ferons-nous ?  
--Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas complètement indispensable ; je veux à tout prix éviter une halte dans ces parages; les forêts dont nous rasons la cime en ce moment ne sont rien moins que sûres.  
--Quoi ! des lions, des hyènes ? fit Joe avec mépris.  
--Mieux que cela, mon garçon, des hommes, et des plus cruels qui soient en Afrique.  
--Comment le sait-on ?  
--Par les voyageurs qui nous ont précédés ; puis les Français, qui occupent la colonie du Sénégal, ont eu forcément des rapports avec les peuplades environnantes ; sous le Sénégal, ont eu forcément des rapports avec les peuplades environnantes ; sous le gouvernement du colonel Faidherbe, des reconnaissances ont été poussées fort avant dans le pays ; des officiers, tels que MM. Pascal, Vincent, Lambert, ont rapporté des documents précieux de leurs expéditions. Ils ont exploré ces contrées formées par le coude du Sénégal, là où la guerre et le pillage n'ont plus laissé que des ruines.  
--Que s'est-il donc passé ?  
--Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sénégalais, Al-Hadji, se disant inspiré comme Mahomet, poussa toutes les tribus à la guerre contre les infidèles, c'est-à-dire les Européens. Il porta la destruction et la désolation entre le fleuve Sénégal et son affluent la Falémé. Trois hordes de fanatiques guidées par lui sillonnèrent le pays de façon à n'épargner ni un village ni une hutte, pillant et massacrant; il s'avança même dans la vallée du Niger, jusqu'à la ville de Sego, qui fut longtemps menacée. En 1857, il remontait plus au nord et investissait le fort de Médine, bâti par les Français sur les bords du fleuve ; cet établissement fut défendu par un héros, Paul Holl, qui pendant plusieurs mois, sans nourriture, sans munitions presque, tint jusqu'au moment où le colonel Faidherbe vint le délivrer. Al-Hadji et ses bandes repassèrent alors le Sénégal, et revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs massacres ; or, voici les contrées dans lesquelles il s'est enfui et réfugié avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas bon tomber entre ses mains.  
--Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier jusqu'à nos chaussures pour relever le Victoria.  
--Nous ne sommes pas éloignés du fleuve, dit le docteur; mais je prévois que notre ballon ne pourra nous porter au-delà.  
--Arrivons toujours sur les bords, répliqua le chasseur, ce sera cela de gagné.  
--C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur; seulement, une chose m'inquiète.  
--Laquelle ?  
--Nous aurons des montagnes à dépasser, et ce sera difficile, puisque je ne puis augmenter la force ascensionnelle de l'aérostat, même en produisant la plus grande chaleur possible.  
--Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors.  
--Pauvre Victoria ! fit Joe, je m'y suis attaché comme le marin à son navire; je ne m'en séparerai pas sans peine ! Il n'est plus ce qu'il était au départ, soit ! mais il ne faut pas en dire du mal ! Il nous a rendu de fiers services, et ce sera pour moi un crève-cœur de l'abandonner.  
--Sois tranquille, Joe ; si nous l'abandonnons, ce sera malgré nous. Il nous servira jusqu'à ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui demande encore vingt-quatre heures.  
--Il s'épuise, fit Joe en le considérant, il maigrit, sa vie s'en va. Pauvre ballon !  
--Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici à l'horizon les montagnes dont tu parlais, Samuel.  
--Ce sont bien elles, dit le docteur après les avoir examinées avec sa lunette ; elles me paraissent fort élevées, nous aurons du mal à les franchir.  
--Ne pourrait-on les éviter ?  
--Je ne pense pas, Dick; vois l'immense espace qu'elles occupent: près de la moitié de l'horizon !  
--Elles ont même l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe; elles gagnent sur la droite et sur la gauche.  
--Il faut absolument passer par-dessus. »  
Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidité extrême, ou, pour mieux dire, le vent très fort précipitait le Victoria vers des pics aigus. Il fallait s'élever à tout prix, sous peine de les heurter.  
« Vidons notre caisse à eau, dit Fergusson; ne réservons que le nécessaire pour un jour.  
--Voilà ! dit Joe  
--Le ballon se relève-t-il ? demanda Kennedy.  
--Un peu, d'une cinquantaine de pieds, répondit le docteur, qui ne quittait pas le baromètre des yeux. Mais ce n'est pas assez. »  
En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs à faire croire qu'elles se précipitaient sur eux; ils étaient loin de les dominer; il s'en fallait de plus de cinq cents pieds encore.  
La provision d'eau du chalumeau fut également jetée au dehors; on n'en conserva que quelques pintes ; mais cela fut encore insuffisant.  
« Il faut pourtant passer, dit le docteur.  
--Jetons les caisses, puisque nous les avons vidées, dit Kennedy.  
--Jetez-les.  
--Voilà ! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau.  
--Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dévouement de l'autre jour ! Quoi qu'il arrive, jure-moi de ne pas nous quitter.  
--Soyez tranquille, mon maître, nous ne nous quitterons pas. »  
Le Victoria avait regagné en hauteur une vingtaine de toises, mais la crête de la montagne le dominait toujours. C'était une arête assez droite qui terminait une véritable muraille coupée à pic. Elle s'élevait encore de plus de deux cents pieds au-dessus des voyageurs.  
« Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisée contre ces roches, si nous ne parvenons pas à les dépasser !  
--Eh bien, Monsieur Samuel ? fit Joe.  
--Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette viande qui pèse. »  
Le ballon fut encore délesté d'une cinquantaine de livres ; il s'éleva très sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas au-dessus de la ligne des montagnes. La situation était effrayante ; le Victoria courait avec une grande rapidité; on sentait qu'il allait se mettre en pièces ; le choc serait terrible en effet.  
Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle.  
Elle était presque vide.  
« S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prêt à sacrifier tes armes.  
--Sacrifier mes armes ! répondit le chasseur avec émotion.  
--Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera nécessaire.  
--Samuel ! Samuel !  
--Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous coûter la vie.  
--Nous approchons ! s'écria Joe, nous approchons ! »  
Dix toises! La montagne dépassait le Victoria de dix toises encore.  
Joe prit les couvertures et les précipita au dehors. Sans en rien dire à Kennedy, il lança également plusieurs sacs de balles et de plomb.  
Le ballon remonta, il dépassa la cime dangereuse, et son pôle supérieur s'éclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se trouvait encore un peu au-dessous des quartiers de rocs, contre lesquels elle allait inévitablement se briser.  
« Kennedy ! Kennedy! s'écria le docteur, jette tes armes, ou nous sommes perdus.  
--Attendez, Monsieur Dick ! fit Joe, attendez ! »  
Et Kennedy, se retournant, le vit disparaître au dehors de la nacelle.  
« Joe ! Joe! cria-t-il.  
--Le malheureux ! » fit le docteur.  
La crête de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine de pieds de largeur, et de l'autre côté, la pente présentait une moindre déclivité. La nacelle arriva juste au niveau de ce plateau assez uni ; elle glissa sur un sol composé de cailloux aigus qui criaient sous son passage,  
« Nous passons ! nous passons ! nous sommes passés ! » cria une voix qui fit bondir le cœur de Fergusson.  
L'intrépide garçon se soutenait par les mains au bord inférieur de la nacelle ; il courait à pied sur la crête, délestant ainsi le ballon de la totalité de son poids ; il était même obligé de le retenir fortement, car il tendait à lui échapper.  
Lorsqu'il fut arrivé au versant opposé, et que l'abîme se présenta devant lui, Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et s'accrochant aux cordages, il remonta auprès de ses compagnons.  
« Pas plus difficile que cela, fit-il.  
--Mon brave Joe ! mon ami ! dit le docteur avec effusion.  
--Oh ! ce que j'en ai fait; répondit celui-ci, ce n'est pas pour vous; c'est pour la carabine de M. Dick ! Je lui devais bien cela depuis l'affaire de l'Arabe ! J'aime à payer mes dettes, et maintenant nous sommes quittes, ajouta-t-il en présentant au chasseur son arme de prédilection. J'aurais eu trop de peine à vous voir vous en séparer. »  
Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot.  
Le Victoria n'avait plus qu'à descendre ; cela lui était facile; il se retrouva bientôt à deux cents pieds du sol, et fut alors en équilibre. Le terrain semblait convulsionné ; il présentait de nombreux accidents fort difficiles à éviter pendant la nuit avec un ballon qui n'obéissait plus. Le soir arrivait rapidement, et, malgré ses répugnances, le docteur dut se résoudre à faire halte jusqu'au lendemain.  
« Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrêter, dit-il.  
--Ah ! répondit Kennedy, tu te décides enfin ?  
--Oui, j'ai médité longuement un projet que nous allons mettre à exécution ; il n'est encore que six heures du soir, nous aurons le temps. Jette les ancres, Joe. »  
Joe obéit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle.  
« J'aperçois de vastes forêts, dit le docteur; nous allons courir au-dessus de leurs cimes, et nous nous accrocherons à quelque arbre. Pour rien au monde, je ne consentirais à passer la nuit à terre.  
--Pourrons-nous descendre ? demanda Kennedy.  
--A quoi bon ? Je vous répète qu'il serait dangereux de nous séparer. D'ailleurs, je réclame votre aide pour un travail difficile. »  
Le Victoria, qui rasait le sommet de forêts immenses, ne tarda pas à s'arrêter brusquement; ses ancres étaient prises ; le vent tomba avec le soir, et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste champ de verdure formé par la cime d'une forêt de sycomores.  

CHAPITRE XLII  

Combat de générosité.--Dernier sacrifice.--L'appareil de dilatation.--Adresse de Joe.--Minuit.--Le quart du docteur.--Le quart de Kennedy.--Il s'endort.--L'incendie.--Les hurlements.--Hors de portée.  

Le docteur Fergusson commença par relever sa position d'après la hauteur des étoiles ; il se trouvait à vingt-cinq milles à peine du Sénégal.  
« Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il après avoir pointé sa carte, c'est de passer le fleuve ; mais comme il n'y a ni pont ni barques, il faut à tout prix le passer en ballon ; pour cela, nous devons nous alléger encore.  
--Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, répondit le chasseur qui craignait pour ses armes; à moins que l'un de nous se décide à se sacrifier, de rester en arrière... et, à mon tour, je réclame cet honneur.  
--Par exemple ! répondit Joe; est-ce que je n'ai pas l'habitude...  
--Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner à pied la côte d'Afrique; je suis bon marcheur, bon chasseur...  
--Je ne consentirai jamais ! répliqua Joe.  
--Votre combat de générosité est inutile, mes braves amis, dit Fergusson ; j'espère que nous n'en arriverons pas à cette extrémité; d'ailleurs, s'il le fallait, loin de nous séparer, nous resterions ensemble pour traverser ce pays.  
--Voilà qui est parlé, fit Joe ; une petite promenade ne nous fera pas de mal.  
--Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un dernier moyen pour alléger notre Victoria.  
--Lequel ? fit Kennedy ; je serais assez curieux de le connaître.  
--Il faut nous débarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de bunzen et du serpentin ; nous avons là près de neuf cents livres bien lourdes à traîner par les airs.  
--Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz ?  
--Je ne l'obtiendrai pas; nous nous en passerons.  
--Mais enfin...  
--Écoutez-moi, mes amis; j'ai calculé fort exactement ce qui nous reste de force ascensionnelle ; elle est suffisante pour nous transporter tous les trois avec le peu d'objets qui nous restent; nous ferons à peine un poids de cinq cents livres, en y comprenant nos deux ancres que je tiens à conserver.  
--Mon cher Samuel, répondit le chasseur, tu es plus compétent que nous en pareille matière ; tu es le seul juge de la situation ; dis-nous ce que nous devons faire, et nous le ferons.  
--A vos ordres, mon maître.  
--Je vous répète, mes amis, quelque grave que soit cette détermination, il faut sacrifier notre appareil.  
--Sacrifions le ! répliqua Kennedy.  
--A l'ouvrage ! » fit Joe.  
Ce ne fut pas un petit travail; il fallut démonter l'appareil pièce par pièce ; on enleva d'abord la caisse de mélange, puis celle du chalumeau, et enfin la caisse où s'opérait la décomposition de l'eau ; il ne fallut pas moins de la force réunie des trois voyageurs pour arracher les récipients du fond de la nacelle dans laquelle ils étaient fortement encastrés ; mais Kennedy était si vigoureux, Joe si adroit, Samuel si ingénieux, qu'ils en vinrent à bout ; ces diverses pièces furent successivement jetées au dehors, et elles disparurent en faisant de vastes trouées dans le feuillage des sycomores.  
« Les nègres seront bien étonnés, dit Joe, de rencontrer de pareils objets dans les bois ; ils sont capables d'en faire des idoles ! »  
On dut ensuite s'occuper des tuyaux engagés dans le ballon, et qui se rattachaient au serpentin. Joe parvint à couper à quelques pieds au-dessus de la nacelle les articulations de caoutchouc ; mais quant aux tuyaux, ce fut plus difficile, car ils étaient retenus par leur extrémité supérieure et fixés par des fils de laiton au cercle même de la soupape.  
Ce fut alors que Joe déploya une merveilleuse adresse ; les pieds nus, pour ne pas érailler l'enveloppe, il parvint à l'aide du filet, et malgré les oscillations, à grimper jusqu'au sommet extérieur de l'aérostat; et là, après mille difficultés, accroché d'une main à cette surface glissante, il détacha les écrous extérieurs qui retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se détachèrent aisément, et furent retirés par l'appendice inférieur, qui fut hermétiquement refermé au moyen d'une forte ligature.  
Le Victoria , délivré de ce poids considérable, se redressa dans l'air et tendit fortement la corde de l'ancre.  
A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de bien des fatigues ; on prit rapidement un repas fait de pemmican et de grog froid, car le docteur n'avait plus de chaleur à mettre à la disposition de Joe.  
Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue.  
« Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson ; je vais prendre le premier quart ; à deux heures, je réveillerai Kennedy; à quatre heures, Kennedy réveillera Joe ; à six heures, nous partirons, et que le ciel veille encore sur nous pendant cette dernière journée ! »  
Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur s'étendirent au fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil aussi rapide que profond.  
La nuit était paisible; quelques nuages s'écrasaient contre le dernier quartier de la lune, dont les rayons indécis rompaient à peine l'obscurité. Fergusson, accoudé sur le bord de la nacelle, promenait ses regards autour de lui ; il surveillait avec attention le sombre rideau de feuillage qui s'étendait sous ses pieds en lui dérobant la vue du sol; le moindre bruit lui semblait suspect, et il cherchait à s'expliquer jusqu'au léger frémissement des feuilles.  
Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend plus sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous montent au cerveau. A la fin d'un pareil voyage, après avoir surmonté tant d'obstacles, au moment de toucher le but, les craintes sont plus vives, les émotions plus fortes, le point d'arrivée semble fuir devant les yeux.  
D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au milieu d'un pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en définitive, pouvait faire défaut d'un moment à l'autre. Le docteur ne comptait plus sur son ballon d'une façon absolue; le temps était passé où il le manœuvrait avec audace parce qu'il était sûr de 1ui.  
Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs indéterminées dans ces vastes forêts ; il crut même voir un feu rapide briller entre les arbres; il regarda vivement, et porta sa lunette de nuit dans cette direction; mais rien n'apparut, et il se fit même comme un silence plus profond.  
Fergusson avait sans doute éprouvé une hallucination; il écouta sans surprendre le moindre bruit ; le temps de son quart étant alors écoulé, il réveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrême, et prit place aux côtés de Joe qui dormait de toutes ses forces.  
Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, qu'il avait de la peine à tenir ouverts ; il s'accouda dans un coin, et se mit à fumer vigoureusement pour chasser le sommeil.  
Le silence le plus absolu régnait autour de loi; un vent léger agitait la cime des arbres et balançait doucement la nacelle, invitant le chasseur a ce sommeil qui l'envahissait malgré lui; il voulut y résister, ouvrit plusieurs fois les paupières, plongea dans la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, et enfin, succombant à la fatigue, il s'endormit.  
Combien de temps fut-il plongé dans cet état d'inertie ? Il ne put s'en rendre compte à son réveil, qui fut brusquement provoqué par un pétillement inattendu.  
Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait sur sa figure. La forêt était en flammes.  
« Au feu ! au feu ! s'écria-t-il, » sans trop comprendre l'événement.  
Ses deux compagnons se relevèrent.  
« Qu'est-ce donc ! demanda Samuel.  
--L'incendie ! fit Joe... Mais qui peut... »  
En ce moment des hurlements éclatèrent sous le feuillage violemment illuminé.  
« Ah ! les sauvages ! s'écria Joe. Ils ont mis le feu à la forêt pour nous incendier plus sûrement  
--Les Talibas ! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute ! » dit le docteur.  
Un cercle de feu entourait le Victoria ; les craquements du bois mort se mêlaient aux gémissements des branches vertes ; les lianes, les feuilles, toute la partie vivante de cette végétation se tordait dans l'élément destructeur; le regard ne saisissait qu'un océan de flammes ; les grands arbres se dessinaient en noir dans la fournaise, avec leurs branches couvertes de charbons incandescents; cet amas enflammé, cet embrasement se réfléchissait dans les nuages, et les voyageurs se crurent enveloppés dans une sphère de feu.  
« Fuyons ! s'écria Kennedy ! à terre ! c'est notre seule chance de salut ! »  
Mais Fergusson l'arrêta d'une main ferme, et, se précipitant sur la corde de l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, s'allongeant vers le ballon, léchaient déjà ses parois illuminées ; mais le Victoria, débarrassé de ses liens, monta de plus de mille pieds dans les airs.  
Des cris épouvantables éclatèrent sous la forêt, avec de violentes détonations d'armes à feu ; le ballon, pris par un courant qui se levait avec le jour, se porta vers l'ouest  
Il était quatre heures du matin.  

CHAPITRE XLIII  

Les Talibas.--La poursuite.--Un pays dévasté.--Vent modéré.--Le Victoria baisse--Les dernières provisions.--Les bonds du Victoria.--Défense à coups de fusil.--Le vent fraîchit,--Le fleuve du Sénégal.--Les cataractes de Gouina.--L'air chaud.--Traversée du fleuve.  

« Si nous n'avions pas pris la précaution de nous alléger hier soir, dit le docteur, nous étions perdus sans ressources.  
Voilà ce que c'est que de faire les choses à temps, répliqua Joe ; on se sauve alors, et rien n'est plus naturel.  
--Nous ne sommes pas hors de danger, répliqua Fergusson.  
--Que crains-tu donc ? demanda Dick. Le Victoria ne peut pas descendre sans ta permission, et quand il descendrait ?  
--Quand il descendrait ! Dick, regarde ! »  
La lisière de la forêt venait d'être dépassée, et les voyageurs purent apercevoir une trentaine de cavaliers, revêtus du large pantalon et du burnous flottant ; ils étaient armés, les uns de lances, les autres de longs mousquets ; ils suivaient au petit galop de leurs chevaux vifs et ardents la direction du Victoria, qui marchait avec une vitesse modérée.  
A la vue des voyageurs, ils poussèrent des cris sauvages, en brandissant leurs armes ; la colère et les menaces se lisaient sur leurs figures basanées, rendues plus féroces par une barbe rare, mais hérissée ; ils traversaient sans peine ces plateaux abaissés et ces rampes adoucies qui descendent an Sénégal.  
« Ce sont bien eux ! dit le docteur, les cruels Talibas, les farouches marabouts d'Al-Eladji ! J'aimerais mieux me trouver en pleine forêt, au milieu d'un cercle de bêtes fauves, que de tomber entre les mains de ces bandits.  
--Ils n'ont pas l'air accommodant ! fit Kennedy, et ce sont de vigoureux gaillards !  
--Heureusement, ces bêtes-là, ça ne vole pas, répondit Joe; c'est toujours quelque chose  
-Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes incendiées ! voilà leur ouvrage ; et là où s'étendaient de vastes cultures, ils ont apporté l'aridité et la dévastation.  
--Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, répliqua Kennedy, et si nous parvenons à mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en sûreté.  
--Parfaitement, Dick ; mais il ne faut pas tomber, répondit Le docteur en portant ses yeux sur le baromètre  
--En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de préparer nos armes.  
--Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick ; nous nous trouverons bien de ne pas les avoir semées sur notre route.  
--Ma carabine ! s'écria le chasseur, j'espère ne m'en séparer jamais. »  
Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin; il lui restait de la poudre et des balles en quantité suffisante.  
« A quelle hauteur nous maintenons-nous ? demanda-t-il à Fergusson.  
--A sept cent cinquante pieds environ ; mais nous n'avons plus la faculté de chercher des courants favorables, en montant ou en descendant ; nous sommes à la merci du ballon.  
--Cela est fâcheux, reprit Kennedy ; le vent est assez médiocre, et si nous avions rencontré un ouragan pareil à celui des jours précédents, depuis longtemps ces affreux bandits seraient hors de vue.  
--Ces coquins-là nous suivent sans se gêner, dit Joe, au petit galop ; une vraie promenade.  
--Si nous étions à bonne portée, dit le chasseur, je m'amuserais à les démonter les uns après les autres.  
--Oui-da ! répondit Fergusson; mais ils seraient à bonne portée aussi, et notre Victoria offrirait un but trop facile aux balles de leurs longs mousquets ; or, s'ils le déchiraient, je te laisse à juger quelle serait notre situation. »  
La poursuite des Talibas continua toute la matinée. Vers onze heures du matin, les voyageurs avaient à peine gagné une quinzaine de milles dans l'ouest.  
Le docteur épiait les moindres nuages à l'horizon. Il craignait toujours un changement dans l'atmosphère. S'il venait à être rejeté vers le Niger, que deviendrait-il ! D'ailleurs, il constatait que le ballon tendait à baisser sensiblement ; depuis son départ, il avait déjà perdu plus de trois cents pieds, et le Sénégal devait être éloigné d'une douzaine de milles ; avec la vitesse actuelle, il lui fallait compter encore trois heures de voyage.  
En ce moment, son attention fut attirée par de nouveaux cri ; les Talibas s'agitaient en pressant leurs chevaux.  
Le docteur consulta le baromètre, et comprit la cause de ces hurlements:  
« Nous descendons, fit Kennedy.  
--Oui, répondit Fergusson.  
--Diable ! » pensa Joe.  
Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'était pas à cent cinquante pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force.  
Les Talibas enlevèrent leurs chevaux, et bientôt une décharge de mousquets éclata dans les airs.  
« Trop loin, imbéciles ! s'écria Joe ; il me paraît bon de tenir ces gredins-là à distance. »  
Et, visant l'un des cavaliers les plus avancés, il fit feu ; le Talibas roula à terre ; ses compagnons s'arrêtèrent et le Victoria gagna sur eux.  
« Ils sont prudents ; dit Kennedy.  
--Parce qu'ils se croient assurés de nous prendre, répondit le docteur ; et ils y réussiront, si nous descendons encore ! Il faut absolument nous relever !  
--Que jeter ! demanda Joe.  
--Tout ce qui reste de provision de pemmican ! C'est encore une trentaine de livres dont nous nous débarrasserons !  
--Voilà, Monsieur ! » fit Joe en obéissant aux ordres de son maître.  
La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des cris des Talibas; mais, une demi-heure plus tard, le Victoria redescendait avec rapidité ; le gaz fuyait par les pores de l'enveloppe.  
Bientôt la nacelle vint raser le sol; les nègres d'Al-Hadji se précipitèrent vers elle ; mais, comme il arrive en pareille circonstance, à peine eut-il touché terre, que le Victoria se releva d'un bond pour s'abattre de nouveau un mille plus loin.  
« Nous n'échapperons donc pas ! fit Kennedy avec rage.  
--Jette notre réserve d'eau-de-vie, Joe, s'écria le docteur, nos instruments, tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et notre dernière ancre, puisqu'il le faut ! »  
Joe arracha les baromètres, les thermomètres ; mais tout cela était peu de chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientôt vers la terre. Les Talibas volaient sur ses traces et n'étaient qu'à deux cents pas de lui.  
« Jette les deux fusils ! s'écria le docteur.  
Pas avant de les avoir déchargés, du moins, » répondit le chasseur.  
Et quatre coups successifs frappèrent dans la masse des cavaliers ; quatre Talibas tombèrent au milieu des cris frénétiques de la bande. Le Victoria se releva de nouveau ; il faisait des bonds d'une énorme étendue, comme une immense balle élastique rebondissant sur le sol.  
Étrange spectacle que celui de ces infortunés cherchant à fuir par des enjambées gigantesques, et qui, semblables à Antée, paraissaient reprendre une force nouvelle dès qu'ils touchaient terre ! Mais il fallait que cette situation eut une fin. Il était près de midi. Le Victoria s'épuisait, se vidait, s'allongeait ; son enveloppe devenait flasque et flottante ; les plis du taffetas distendu grinçaient les uns sur les autres.  
« Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber ! »  
Joe ne répondit pas, il regardait son maître.  
« Non ! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante livres à jeter.  
--Quoi donc ? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou.  
--La nacelle ! répondit celui-ci. Accrochons-nous au filet ! Nous pouvons nous retenir aux mailles et gagner le fleuve ! Vite ! vite !  
Et ces hommes audacieux n'hésitèrent pas à tenter un pareil moyen de salut. Ils se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait indiqué le docteur, et Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes de la nacelle ; elle tomba au moment où l'aérostat allait définitivement s'abattre.  
« Hourra ! hourra ! » s'écria-t-il, pendant que le ballon délesté remontait à trois cents pieds dans l'air.  
Les Talibas excitaient leurs chevaux ; ils couraient ventre à terre ; mais le Victoria, rencontrant un vent plus actif, les devança et fila rapidement vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. Ce fut une circonstance favorable pour les voyageurs, car ils purent la dépasser, tandis que la horde d'Al Hadji était forcée de prendre par le nord pour tourner ce dernier obstacle.  
Les trois amis se tenaient accrochés au filet ; ils avaient pu le rattacher au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante.  
Soudain, après avoir franchi la colline, le docteur s'écria :  
« Le fleuve ! le fleuve ! le Sénégal ! »  
A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort étendue ; la rive opposée, basse et fertile, offrait une sûre retraite et un endroit favorable pour opérer la descente.  
« Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvés ! »  
Mais il ne devait pas en être ainsi; le ballon vide retombait peu à peu sur un terrain presque entièrement dépourvu de végétation. C'étaient de longues pentes et des plaines rocailleuses; à peine quelques buissons, une herbe épaisse et desséchée sous l'ardeur du soleil.  
Le Victoria toucha plusieurs fois le sol et se releva ; ses bonds diminuaient de hauteur et d'étendue ; au dernier, il s'accrocha par la partie supérieure du filet aux branches élevées d'un baobab, seul arbre isolé au milieu de ce pays désert.  
« C'est fini, fit le chasseur.  
--Et à cent pas du fleuve, » dit Joe.  
Les trois infortunés mirent pied à terre, et le docteur entraîna ses deux compagnons vers le Sénégal.  
En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolongé ; arrivé sur les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina ! Pas une barque sur la rive ; pas un être animé.  
Sur une largeur de deux mille pieds, le Sénégal se précipitait d'une hauteur de cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de 1'est à l'ouest, et la ligne de rochers qui barrait son cours s'étendait du nord au sud. Au milieu de la chute se dressaient des rochers aux formes étranges, comme d'immenses animaux antédiluviens pétrifiés au milieu des eaux.  
L'impossibilité de traverser ce gouffre était évidente; Kennedy ne put retenir un geste de désespoir.  
Mais le docteur Fergusson, avec un énergique accent d'audace, s'écria :  
« Tout n'est pas fini !  
--Je le savais bien, » fit Joe avec cette confiance en son maître qu'il ne pouvait jamais perdre.  
La vue de cette herbe desséchée avait inspiré au docteur une idée hardie. C'était la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses compagnons vers l'enveloppe de l'aérostat.  
« Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il ; ne perdons pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantité de cette herbe sèche; il m'en faut cent livres au moins.  
--Pourquoi faire ? demanda Kennedy.  
--Je n'ai plus de gaz; eh bien ! je traverserai le fleuve avec de l'air chaud !  
--Ah ! mon brave ! Samuel ! s'écria Kennedy, tu es vraiment un grand homme !  
Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientôt une énorme meule fut empilée prés du baobab.  
Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'aérostat en le coupant dans sa partie inférieure ; il eut soin préalablement de chasser ce qui pouvait rester d'hydrogène par la soupape; puis il empila une certaine quantité d'herbe sèche sous l'enveloppe, et il y mit le feu.  
Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud ; une chaleur de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades,] suffit à diminuer de moitié la pesanteur de l'air qu'il renferme en le raréfiant; aussi le Victoria commença à reprendre sensiblement sa forme arrondie ; l'herbe ne manquait pas ; le feu s'activait par les soins du docteur, et l'aérostat grossissait à vue d'œil.  
Il était alors une heure moins le quart.  
En ce moment, à deux milles dans le nord, apparut la bande des Talibas ; on entendait leurs cris et le galop des chevaux lancés à toute vitesse.  
« Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy.  
--De l'herbe ! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en plein air !  
--Voilà, Monsieur. »  
Le Victoria était aux deux tiers gonflé.  
« Mes amis ! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait déjà.  
--C'est fait, » répondit le chasseur. »  
Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiquèrent sa tendance à s'enlever. Les Talibas approchaient ; ils étaient à peine à cinq cents pas.  
« Tenez-vous bien, s'écria Fergusson.  
--N'ayez pas peur, mon maître ! n'ayez pas peur ! »  
Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantité d'herbe.  
Le ballon, entièrement dilaté par l'accroissement de température, s'envola en frôlant les branches du baobab.  
« En route ! » cria Joe.  
Une décharge de mousquets lui répondit ; une balle même lui laboura l'épaule; mais Kennedy, se penchant et déchargeant sa carabine d'une main, jeta un ennemi de plus à terre.  
Des cris de rage impossibles à rendre accueillirent l'enlèvement de l'aérostat, qui monta à plus de huit cents pieds. Un vent rapide le saisit, et il décrivit d'inquiétantes oscillations, pendant que l'intrépide docteur et ses compagnons contemplaient le gouffre des cataractes ouvert sous 1eurs yeux.  
Dix minutes après, sans avoir échangé une parole, les intrépides voyageurs descendaient peu à peu vers l'autre rive du fleuve.  
Là, surpris, émerveillé, effrayé, se tenait un groupe d'une dizaine d'hommes qui portaient l'uniforme français. Qu'on juge de leur étonnement quand ils virent ce ballon s'élever de la rive droite du fleuve. Ils n'étaient pas éloignés de croire à un phénomène céleste. Mais leurs chefs, un lieutenant de marine et un enseigne de vaisseau, connaissaient par les journaux d'Europe l'audacieuse tentative du docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite compte de l'événement.  
Le ballon, se dégonflant peu à peu, retombait avec les hardis aéronautes retenus à son filet ; mais il était douteux qu'il put atteindre la terre, aussi les Français se précipitèrent dans le fleuve, et reçurent les trois Anglais entre leurs bras, au moment où le Victoria s'abattait à quelques toises de la rive gauche du Sénégal.  
« Le docteur Fergusson ! s'écria le lieutenant.  
--Lui-même, répondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. »  
Les Français emportèrent les voyageurs au delà du fleuve, tandis que le ballon à demi dégonflé, entraîné par un courant rapide, s'en alla comme une bulle immense s'engloutir avec les eaux du Sénégal dans les cataractes de Gouina.  
« Pauvre Victoria ! » fit Joe.  
Le docteur ne put retenir une larme ; il ouvrit ses bras, et ses deux amis s'y précipitèrent sous l'empire d'une grande émotion  

CHAPITRE XLIV  
  
Conclusion.--Le procès-verbal.--Les établissements français.--Le poste de Médine.--Le Basilic.--Saint-Louis.--La frégate anglaise.--Retour à Londres.  

L'expédition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait été envoyée par le gouverneur du Sénégal; elle se composait de deux officiers, MM. Dufraisse, lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, enseigne de vaisseau; d'un sergent et de sept soldats. Depuis deux jours, ils s'occupaient de reconnaître la situation la plus favorable pour l'établissement d'un poste à Gouina, lorsqu'ils furent témoins de l'arrivée du docteur Fergusson.  
On se figure aisément les félicitations et les embrassements dont furent accablés les trois voyageurs. Les Français, ayant pu contrôler par eux mêmes l'accomplissement de cet audacieux projet, devenaient les témoins naturels de Samuel Fergusson.  
Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater officiellement son arrivée aux cataractes de Gouina.  
« Vous ne refuserez pas de signer un procès-verbal ? demanda-t-il au lieutenant Dufraisse.  
--A vos ordres, » répondit ce dernier.  
Les Anglais furent conduits à un poste provisoire établi sur le bord du fleuve ; ils y trouvèrent les soins les plus attentifs et des provisions en abondance. Et c'est là que fut rédigé en ces termes le procès-verbal qui figure aujourd'hui dans les archives de la Société Géographique de Londres:  
« Nous, soussignés, déclarons que ledit jour nous avons vu arriver suspendus au filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux compagnons Richard Kennedy et Joseph Wilson [Dick est le diminutif de Richard, et Joe celui de Joseph.] ; lequel ballon est tombé à quelques pas de nous dans le lit même du fleuve, et, entraîné par le courant, s'est abîmé dans les cataractes de Gouina. En foi de quoi nous avons signé le présent procès-verbal, contradictoirement avec les sus nommés, pour valoir ce que de droit.  
Fait aux cataractes de Gouina, le 24 mai 1862.  
« SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON 
DUFRAISSE, lieutenant d'infanterie de marine; RODAMEL,  
enseigne de vaisseau; DUFAYS, sergent; FLIPPEAU, MAYOR,  
PÉLISSIER, LOROIS, RASCAGNET, GUILLON, LEBEL, soldats. » 

Ici finit l'étonnante traversée du docteur Fergusson et de ses braves compagnons, constatée par d'irrécusables témoignages ; ils se trouvaient avec des amis au milieu de tribus plus hospitalières et dont les rapports sont fréquents avec les établissements français.  
Ils étaient arrivés au Sénégal le samedi 24 mai, et, le 27 du même mois, ils atteignaient le poste de Médine, situé un peu plus au nord sur le fleuve.  
Là les français les reçurent à bras ouverts, et déployèrent envers eux toutes les ressources de leur hospitalité; le docteur et ses compagnons purent s'embarquer presque immédiatement sur le petit bateau à vapeur le Basilic, qui descendait le Sénégal jusqu'à son embouchure.  
Quatorze jours après, le 10 juin, ils arrivèrent à Saint-Louis, où le gouverneur les reçut magnifiquement; ils étaient complètement remis de leurs émotions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait à qui voulait l'entendre:  
« C'est un piètre voyage que le notre, après tout, et si quelqu'un est avide d'émotions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre; cela devient fastidieux à la fin, et, sans les aventures du lac Tchad et du Sénégal, je crois véritablement que nous serions morts d'ennui ! »  
Une frégate anglaise était en partance; les trois voyageurs prirent passage à bord ; le 26 juin, ils arrivaient à Portsmouth, et le lendemain à Londres.  
Nous ne décrirons pas l'accueil qu'ils reçurent à la Société Royale de Géographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet ; Kennedy repartit aussitôt pour Édimbourg avec sa fameuse carabine ; il avait hâte de rassurer sa vieille gouvernante.  
Le docteur Fergusson et son fidèle Joe demeurèrent les mêmes hommes que nous avons connus. Cependant il s'était fait en eux un changement à leur insu.  
Ils étaient devenus deux amis.  
Les journaux de l'Europe entière ne tarirent pas en éloges sur les audacieux explorateurs, et le Daily Telegraph fit un tirage de neuf cent soixante-dix-sept mille exemplaires le jour où il publia un extrait du voyage.  
Le docteur Fergusson fit en séance publique à la Société Royale de Géographie le récit de son expédition aéronautique, et il obtint pour lui et ses deux compagnons la médaille d'or destinée à récompenser la plus remarquable exploration de l'année 1862.  
Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour résultat de constater de la manière la plus précise les faits et les relèvements géographiques reconnus par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grâce aux expéditions actuelles de MM. Speke et Grant, de Heuglin et Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se dirigent vers le centre de .l'Afrique, nous pourrons avant peu contrôler les propres découvertes du docteur Fergusson dans cette immense contrée comprise entre les quatorzième et trente-troisième degrés de longitude. 

F I N 

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