Le Petit Chose
Alphonse DAUDET (1840-1897)
Suite de la page 2.

LES AVENTURES D'UN PAPILLON BLEU!

Le théâtre représente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bête à bon Dieu, du sexe mâle, causent à cheval sur un brin de fougère. Ils se sont rencontrés le matin, et ont passé la journée ensemble. Comme il est tard, la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer. 

LE PAPILLON 
Quoi !... tu t'en vas déjà?... 
LA BETE A BON DIEU 
Dame! il faut que je rentre ; Il est tard, songez donc! 
LE PAPILLON 
Attends un peu, que, diantre! Il n'est jamais trop tard pour retourner chez soi... 
Moi d'abord, je m'ennuie à ma maison ; et toi ? 
C'est si bête une porte, un mur, une croisée, Quand au-dehors on a le soleil, la rosée. Et les coquelicots, et le grand air, et tout. 
Si les coquelicots ne sont pas de ton goût, Il faut le dire... 
LA BETE A BON DIEU 
Hélas ! monsieur, je les adore. 
LE PAPILLON 
Eh bien! alors, nigaud, ne t'en va pas encore ; Reste avec moi. Tu vois ! il fait bon ; l'air est doux. 
LA BETE A BON DIEU 
Oui, mais... 
LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe. 
Hé ! roule-toi dans l'herbe ; elle est à nous. 
LA BETE A BON DIEU, se débattant. 
Non! laissez-moi ; parole! il faut que je m'en aille. 
LE PAPILLON 
Chut ! Entends-tu ? 
LA BETE A BON DIEU, effrayée. 
Quoi donc ? 
LE PAPILLON 
_ Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne à côté... 
Hein ! la bonne chanson pour ce beau soir d'été, Et comme c'est joli, de la place où nous sommes!... 
LA BETE A BON DIEU 
Sans doute, mais... 
LE PAPILLON  
Tais-toi. 
LA BETE A BON DIEU 
Quoi donc ? 
LE PAPILLON 
Voilà des hommes. 
(Passent des hommes.) 
LA BETE A BON DIEU, bas, après un silence. 
L'homme, c'est très méchant, n'est-ce pas ? 
LE PAPILLON 
Très méchant. 
LA BETE A BON DIEU 
J'ai toujours peur qu'un d'eux m'aplatisse en marchant, Ils ont de si gros pieds, et moi des reins si frêles... 
Vous, vous n'êtes pas grand, mais vous avez des ailes C'est énorme !; 
LE PAPILLON 
Parbleu! mon cher, si ces lourdauds de paysans te font peur, grimpe-moi sur le dos ; Je suis très fort des reins, moi! je n'ai pas des ailes. En pelure d'oignon comme les demoiselles. 
Et je veux te porter où tu voudras, aussi Longtemps que tu voudras.  
LA BETE A BON DIEU 
Je n'oserai jamais... ! 
Oh! non, monsieur, merci! 
LE PAPILLON 
De grimper là ? 
C'est donc bien difficile 
LA BETE A BON DIEU 
Non, mais... 
LE PAPILLON 
Grimpe donc, imbécile! 
LA BETE A BON DIEU 
Vous me ramènerez chez moi, bien entendu ; Car, sans cela... 
LE PAPILLON 
Sitôt parti, sitôt rendu. 
LA BETE A BON DIEU, grimpant sur son camarade. 
C'est que le soir, chez nous, nous faisons la prière. 
Vous comprenez ? 
LE PAPILLON 
Sans doute... Un peu plus en arrière. 
Là... Maintenant, silence à bord! je lâche tout. 
(Prri! Ils s'envolent ; le dialogue continue en l'air.) Mon cher, c'est merveilleux ; tu n'es pas lourd du tout. 
LA BETE A BON DIEU, effrayée. 
Ah !... monsieur... 
LE PAPILLON 
Eh bien! quoi ? 
LA BETE A BON DIEU 
Je n'y vois plus... la tête Me tourne ; je voudrais bien descendre... 
LE PAPILLON 
Es-tu bête! Si la tête te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu fermés ? 
LA BETE A BON DIEU, fermant les yeux. 
Oui... 
LE PAPILLON 
Ça va mieux ? 
LA BETE A BON DIEU, avec effort. 
Un peu mieux. 
LE PAPILLON, riant sous cape. 
Décidément on est mauvais aéronaute dans ta famille... 
LA BETE A BON DIEU 
Oh ! oui... 
LE PAPILLON 
Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouvé. 
LA BETE A BON DIEU 
Oh ! non... 
LE PAPILLON 
Çà, monseigneur, vous êtes arrivé. 
(Il se pose sur un Muguet.) 
LA BETE A BON DIEU, ouvrant les yeux. 
Pardon! mais... ce n'est pas ici que je demeure. 
LE PAPILLON 
Je sais ; mais comme il est encore de très bonne heure Je t'ai mené chez un Muguet de mes amis. 
On va se rafraîchir le bec ; - c'est bien permis... 
LA BETE A BON DIEU 
Oh! je n'ai pas le temps... 
LE PAPILLON 
Bah! rien qu'une seconde... 
LA BETE A BON DIEU 
Et puis, je ne suis pas reçu, moi, dans le monde... 
LE PAPILLON 
Viens donc ! je te ferai passer pour mon bâtard ; Tu seras bien reçu, va!... 
LA BETE A BON DIEU 
Puis, c'est qu'il est tard. 
LE PAPILLON 
Eh! non ! il n'est pas tard ; écoute la cigale... 
LA BETE A BON DIEU, à voix basse. 
Puis.., je... n'ai pas d'argent... 
LE PAPILLON, l'entraînant. 
Viens! le Muguet régale. 
(lls entrent chez le Muguet.) - La toile tombe. 
Au second acte, quand le rideau se lève, il fait presque nuit... 
On voit les deux camarades sortir de chez le Muguet... La Bête à bon Dieu est légèrement ivre. 
LE PAPILLON, tendant le dos. 
Et maintenant, en route ! 
LA BETE A BON DIEU, grimpant bravement. 
En route ! 
LE PAPILLON 
Trouves-tu mon Muguet ? 
Eh bien! comment 
LA BETE A BON DIEU 
Mon cher, il est charmant ; Il vous livre sa cave et tout sans vous connaître... 
LE PAPILLON, regardant le ciel. 
Oh! oh ! Phoebé qui met le nez à sa fenêtre ; Il faut nous dépêcher... 
LA BETE A BON DIEU 
Nous dépêcher, pourquoi ? 
LE PAPILLON 
Tu n'es donc plus pressé de retourner chez toi ?... 
LA BETE A BON DIEU 
Oh ! pourvu que j'arrive à temps pour la prière... 
D'ailleurs, ce n'est pas loin, chez nous... c'est là. derrière. 
LE PAPILLON 
Si tu n'es pas pressé, je ne le suis pas, moi. 
LA BETE A BON DIEU, avec effusion. 
Quel bon enfant tu fais!... Je ne sais pas pourquoi Tout le monde n'est pas ton ami sur la terre. 
On dit de toi : “ C'est un bohème; un réfractaire! 
Un poète ! un sauteur !... ” 
LE PAPILLON 
Tiens! tiens ; et qui dit ça ? 
LA BETE A BON DIEU 
Mon Dieu! le Scarabée... 
LE PAPILLON 
Ah! oui, ce gros poussah. 
Il m'appelle sauteur, parce qu'il a du ventre. 
LA BETE A BON DIEU 
C'est qu'il n'est pas le seul qui te déteste... 
LE PAPILLON 
Ah ! dis. 
LA BETE A BON DIEU 
Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis; Va! ni les Scorpions, pas même les Fourmis. 
LE PAPILLON 
Vraiment ? 
LA BETE A BON DIEU, confidentielle. 
Ne fais jamais la cour à l'Araignée ! Elle te trouve affreux. 
LE PAPILLON 
On l'a mal renseignée. 
LA BETE A BON DIEU 
Hé! les Chenilles sont un peu de son avis... 
LE PAPILLON 
Je crois bien!... Mais, dis-moi! dans le monde où tu vis, Car enfin tu n'es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu ?... 
LA BETE A BON DIEU 
Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi les vieux, en général, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral. 
LE PAPILLON, tristement. 
Je vois que je n'ai pas beaucoup de sympathies. 
En somme... . 
LA BETE A BON DIEU 
Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties t'en veulent. Le Crapaud te hait ; jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit : “ Ce p... p... Papillon ! ” 
LE PAPILLON 
Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drôles ? 
LA BETE A BON DIEU 
Moi... Je t'adore ; on est si bien. sur tes épaules ! Et puis, tu me conduis toujours chez les Muguets. 
C'est amusant !... Dis donc, si je te fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part... Tu n'es pas fatigué, je suppose ? 
LE PAPILLON 
Je te trouve un peu lourd, ce n'est pas l'embarras. 
LA BETE A BON DIEU, montrant des Muguets. 
Alors, entrons ici, tu te reposeras. 
LE PAPILLON 
Ah ! merci!... des Muguets, toujours la même chose J'aime bien mieux à côté... 
LA BETE A BON DIEU, toute rouge. 
Oh ! non, jamais... 
Chez la Rose ?... 
LE PAPILLON, l'entraînant. 
Viens donc ! on ne nous verra pas. 
(Ils entrent discrètement chez la Rose.) - La toile tombe. 
Au troisième acte... 
Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de plaire, je le sais. Aussi j'arrête là mes citations, et je vais me contenter de raconter sommairement le reste de mon poème. 
Au troisième acte, il est nuit tout à fait... Les deux camarades sortent ensemble de chez la Rose... Le Papillon veut ramener la Bête à bon Dieu chez ses parents; mais celle-ci s'y refuse; elle est complètement ivre, fait des cabrioles sur l'herbe et pousse des cris séditieux... Le Papillon est obligé de l'emporter chez elle. On se sépare sur la porte, en se promettant de se revoir bientôt... Et alors le Papillon s'en va tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi ; mais son ivresse est triste : il se rappelle les confidences de la Bête à bon Dieu, et se demande amèrement pourquoi tant de monde le déteste, lui qui jamais n'a fait de mal à personne... Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne est toute noire... Le Papillon a peur, il a froid ; mais il se console en songeant que son camarade est en sûreté, au fond d'une couchette bien chaude... Cependant, on entrevoit dans l'ombre de gros oiseaux de nuit qui traversent la scène d'un vol silencieux. L'éclair brille. Des bêtes méchantes embusquées sous des pierres, ricanent en se montrant le Papillon. “Nous le tenons !” disent-elles. Et tandis que l'infortunité va de droite et de gauche, plein d'effroi, un Chardon au passage le larde d'un grand coup d'épée, un Scorpion l'éventre avec ses pinces, une grosse Araignée velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu, et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d'un coup d'aile. Le Papillon tombe, blessé à mort... Tandis qu'il râle sur l'herbe, les Orties se réjouissent, et les Crapauds disent : “ C'est bien fait ! ” A l'aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs jaquettes et leurs gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent à peine et s'éloignent sans vouloir l'enterrer. Les Fourmis ne travaillent pas pour rien... Heureusement une confrérie de Nécrophores vient à passer par là. Ce sont, comme vous savez, de petites bêtes noires qui ont fait voeu d'ensevelir les morts... Pieusement, elles s'attellent au Papillon défunt et le traînent vers le cimetière... 
Une foule curieuse se presse sur leur passage, et chacun fait des réflexions à haute voix.., Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes, disent gravement : “ Il aimait trop les fleurs ! - Il courait trop la nuit ! ” ajoutent les Escargots, et les Scarabées à gros ventre se dandinent dans leurs habits d'or en grommelant: “Trop bohème! trop bohème!” Parmi toute cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort; seulement, dans les plaines d'aleptour, les grands lis ont fermé et les cigales ne chantent pas. 
La dernière scène se passe dans le cimetière des Papillons. Après que les Nécrophores ont fait leur oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence l'éloge du défunt, Malheureusement la mémoire lui manque ; il reste là les pattes en l'air, gesticulant pendant une heure et s'entortillant dans ses périodes... Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors dans le cimetière désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières scènes sortir de derrière une tombe. Tout en larmes, elle s'agenouille sur la terre fraîche de la fosse et dit une prière touchante pour son pauvre petit camarade qui est là. 

Chapitre IX

TU VENDRAS DE LA PORCELAINE 

Au dernier vers de mon poème, Jacques, enthousiasmé, se leva pour crier bravo; mais il s'arrêta net en voyant la mine effarée de tous ces braves gens. 
En vérité, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse, faisant irruption au milieu du petit salon jonquille, n'y aurait pas causé plus de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout hérissés de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros yeux ronds ; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne soufflait mot. 
Pensez comme j'étais à l'aise... 
Tout à coup, au milieu du silence et de la consternation générale, une voix - et quelle voix! - blanche, terne, froide, sans timbre, une voix de fantôme, sortit de derrière le piano et me fit tressaillir sur ma chaise. C'était la première fois, depuis dix ans, qu'on entendait parler l'homme à la tête d'oiseau, le vénéré Lalouette: “ Je suis bien content qu'on ait tué le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son sucre d'un air féroce ; je ne les aime pas, moi, les papillons!... ” Tout le monde se mit à rire, et la discussion s'engagea sur mon poème. 
Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et m'engagea beaucoup à la réduire en une ou deux chansonnettes, genre essentiellement français. L'élève d'Alfort, savant naturaliste, me fit observer que les bêtes. à bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait toute vraisemblance à mon affabulation. Ferrouillat cadet prétendait avoir lu tout cela quelque part. “ Ne les écoute pas, me dit Jacques à voix basse, c'est un chef-d'oeuvre. ” Pierrotte, lui, ne disait rien; il paraissait très occupé. Peut-être le brave homme, assis à côté de sa fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage un regard noir enflammé ; toujours est-il que ce jour-là Pierrotte avait - c'est bien le cas de le dire - un air fort singulier, qu'il resta collé tout le soir au canezoul de sa demoiselle, que je ne pus dire un seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de très bonne heure, sans vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne me le pardonna jamais.  
Deux jours après cette lecture mémorable, je reçus de Mlle Pierrotte un billet aussi court qu'éloquent : 
“ Venez vite, mon père sait tout. ” Et plus bas, mes chers yeux noirs avaient signé : “ Je vous aime. ” Je fus un peu troublé, je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis deux jours, je courais les éditeurs avec mon manuscrit, et je m'occupais beaucoup moins des yeux noirs que de mon poème. Puis l'idée d'une explication avec ce gros Cévenol de Pierrotte ne me souriait guère... Aussi, malgré le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps sans retourner là-bas, me disant à moi-même pour me rassurer sur mes intentions: “ Quand j'aurai vendu mon poème. ” Malheureusement je ne le vendis pas. 
En ce temps-là - je ne sais pas si c'est encore la même chose aujourd'hui -, MM. les éditeurs étaient des gens très doux, très polis, très généreux, très accueillants ; mais ils avaient un défaut capital : on ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines étoiles trop menues qui ne se révèlent qu'aux grosses lunettes de l'Observatoire, ces messieurs n'étaient pas visibles pour la foule. N'importe l'heure où vous arriviez, on vous disait toujours de revenir... 
Dieu! que j'en ai couru de ces boutiques! que j'en ai tourné de ces boutons de portes vitrées! que j'en ai fait de ces stations aux devantures des librairies, à me dire, le coeur battant : “ Entrerai-je ? n'entrerai-je pas ?” A l'intérieur, il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C'était plein de petits hommes chauves, très affairés, qui vous répondaient de derrière un comptoir, du haut d'une échelle double. 
Quant à l'éditeur, invisible... Chaque soir, je revenais à la maison, triste, las, énervé. “ Courage! me disait Jacques, tu seras plus heureux demain. ” Et le lendemain, je me remettais en campagne, armé de mon manuscrit ! De jour en jour, je le sentais devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous mon bras, fièrement, comme un parapluie neuf; mais à la fin j'en avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote soigneusement boutonnée par dessus.  
Huit jours se passèrent ainsi. Le dimanche arriva. 
Jacques, selon sa coutume, alla dîner chez Pierrotte ; mais il y alla seul. J'étais si las de ma chasse aux étoiles invisibles, que je restai couché tout le jour... 
Le soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me gronda doucement : 
“ Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas aller là-bas. Les yeux noirs pleurent, se désolent ; ils meurent de ne pas te voir... Nous avons parlé de toi toute la soirée... Ah! brigand, comme elle t'aime!” La pauvre mère Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela. 
“ Et Pierrotte ? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il dit?... 
- Rien... Il a seulement paru très étonné de ne pas te voir... Il faut y aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas ?  
- Dès demain, Jacques; je te le promets. ” Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer chez elle, entama son interminable chanson... Tolocototignan ! Tolocototignan !... Jacques se mit à rire: “ Tu ne sais pas, me dit-il à voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. 
Ils croient qu'elle est leur rivale... J'ai eu beau dire ce qu'il en était, on n'a pas voulu m'entendre... Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est drôle, n'est-ce pas ?” Je fis semblant de rire comme lui ; mais, dans moi-même, j'étais plein de honte en songeant que c'était bien ma faute si les yeux noirs étaient jaloux de Coucou-Blanc, Le lendemain, dans l'après-midi, je m'en allai passage du Saumon. J'aurais voulu monter tout droit au quatrième et parler aux yeux noirs avant de voir Pierrotte; mais le Cévenol me guettait à la porte du passage, et je ne pus l'éviter. Il fallut entrer dans la boutique et m'asseoir à côté de lui, derrière le comptoir. De temps en temps, un petit air de flûte nous arrivait discrètement de l'arrière-magasin. 
“ Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage et une facilité d'élocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux savoir de vous est très simple, et je n'irai pas par quatre chemins. C'est bien le cas de le dire... la petite vous aime d'amour... Est-ce que vous l'aimez vraiment, vous aussi ? - De toute mon âme, monsieur Pierrotte. 
- Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai à vous proposer... Vous êtes trop jeune et la petite aussi pour songer à vous marier d'ici trois ans. C'est donc trois années que vous avez devant vous pour vous faire une position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le commerce des papillons bleus ; mais je sais bien ce que je ferais à votre place... 
C'est bien le cas de le dire, je planterais là mes historiettes, j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût trouver en moi un associé en même temps qu'un gendre... Hein? 
Qu'est-ce que vous dites de ça, compère ? ” là-dessus, Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit à rire, mais à rire... Bien sûr, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine à ses côtés. 
Je n'eus pas le courage de me fâcher, pas même celui de répondre ; j'étais atterré... 
Les assiettes, les verres peints, les globes d'albâtre, tout dansait autour de moi. Sur une étagère, en face du comptoir, des bergers et des bergères, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d'un air narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes : “ Tu vendras de la porcelaine!” Un peu plus loin, les magots chinois en robes violettes remuaient leurs caboches vénérables, comme pour approuver ce qu'avaient dit les bergers : “ Oui... oui... tu vendras de la porcelaine!...” Et là-bas, dans le fond, la flûte ironique et sournoise sifflotait doucement: 
“ Tu vendrai de la porcelaine... tu vendras de la porcelaine... ” C'était à devenir fou. 
Pierrotte crut que l'émotion et la joie m'avaient coupé la parole. 
“Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de me remettre... Maintenant, montez vers la petite... C'est bien le cas de le dire... 
le temps doit lui sembler long. ” Je montai vers la petite, que je trouvai installée dans le salon jonquille, à broder ses éternelles pantoufles en compagnie de la dame de grand mérite... 
Que ma chère Camille me pardonne! jamais Mlle Pierrotte ne me parut si Pierrotte que ce jour-là ; jamais sa façon tranquille de tirer l'aiguille et de compter ses points à haute voix ne me causa tant d'irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air paisible, elle ressemblait à une de ces bergères en biscuit colorié qui venaient de me crier d'une façon si impertinente : “ Tu vendras de la porcelaine!” Par bonheur, les yeux noirs étaient là, eux aussi, un peu voilés, un peu mélancoliques, mais si naïvement joyeux de me revoir que je me sentis tout ému. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes talons, Pierrotte fit son entrée. Sans doute il n'avait plus autant de confiance dans la dame de grand mérite. 
A partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la ligne la porcelaine triompha. Pierrotte était très gai, très bavard, insupportable : les “c'est bien le cas de le dire” pleuvaient plus drus que giboulée. Dîner bruyant, beaucoup trop long... En sortant de table, Pierrotte me prit à part pour me rappeler sa proposition. J'avais eu le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la chose demandait réflexion et que je lui répondrais dans un mois. 
Le Cévenol fut certainement très étonné de mon peu d'empressement à accepter ses offres, mais il eut le bon goût de n'en rien laisser paraître. 
 “ C'est entendu, me dit-il, dans un mois. ” Et il ne fut plus question de rien... N'importe! le coup était porté. Pendant toute la soirée, le sinistre et fatal“ Tu vendras de la porcelaine ” retentit à mon oreille. 
Je l'entendais dans le grignotement de la tête d'oiseau qui venait d'entrer avec Mme Lalouette et s'était installé au coin du piano, je l'entendais dans les roulades du joueur de flûte, dans la Rêverie de Rosellen que Mlle Pierrotte ne manqua pas de jouer; je le lisais dans les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de leurs vêtements, dans le dessin de la tapisserie, dans l'allégorie de la pendule - Vénus cueillant une rose d'où s'envole un Amour dédoré - dans la forme des meubles, dans les moindres détails de cet affreux salon jonquille où les mêmes gens disaient tous les soirs les mêmes choses, où le même piano jouait tous les soirs la même rêverie, et que l'uniformité de ses soirées faisait ressembler à un tableau à musique. Le salon jonquille, un tableau à musique!... Où vous cachiez-vous donc, beaux yeux noirs ?... Lorsque au retour de cette ennuyeuse soirée, je racontai à ma mère Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigné que moi : 
“ Daniel Eyssette, marchand de porcelaine!... Par exemple, je voudrais bien voir cela ! disait le brave garçon, tout rouge de colère... C'est comme si on proposait à Lamartine de vendre des paquets d'allumettes, ou à Sainte-Beuve de débiter des petits balais de crin... Vieille bête de Pierrotte, va !... Après tout, il ne faut pas lui en vouloir ; il ne sait pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succès de ton livre et les journaux tout, remplis de toi, il changera joliment de gamme.  
- Sans doute, Jacques ; mais pour que les journaux parlent de moi, il faut que mon livre. paraisse, et je vois bien qu'il ne paraîtra pas... Pourquoi ?... 
Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur un éditeur et que ces gens-là ne sont jamais chez eux pour les poètes. Le grand Baghavat lui-même est obligé d'imprimer ses vers à ses frais. 
- Eh bien, nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing sur la table ; nous imprimerons à nos frais. ” Je le regarde avec stupéfaction : 
“ A nos frais... 
- Oui, mon petit, à nos frais... Tout juste, le marquis fait imprimer en ce moment le premier volume de ses mémoires... Je vois son imprimeur tous les jours... C'est un Alsacien qui a le nez rouge et l'air bon enfant. Je suis sûr qu'il nous fera crédit... Pardieu! nous le paierons, à mesure que ton volume se vendra... Allons ! voilà qui est dit ; dès demain je vais voir mon homme. ” Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l'imprimeur et revient enchanté : “ C'est fait, me dit-il d'un air de triomphe ; on met ton livre à l'impression demain. Cela nous coûtera neuf cents francs, une bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le volume trois francs, nous tirons à mille exemplaires ; c'est donc trois mille francs que ton livre doit nous rapporter... 
tu m'entends bien, trois mille francs. là-dessus, nous payons l'imprimeur, plus la remise d'un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l'ouvrage, plus l'envoi aux journalistes... Il nous restera, clair comme de l'eau de roche, un bénéfice de onze cents francs. 
Hein ? C'est joli pour un début... ” , Si c'était joli, je crois bien !... Plus de chasse aux étoiles invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des librairies, et par-dessus le marché onze cents francs à mettre de côté pour la reconstruction du foyer... Aussi quelle joie, ce jour-là, dans le clac cher de Saint-Germain ! Que de projets, que de rêves ! Et puis les jours suivants, que de petits bonheurs savourés goutte à goutte, aller à l'imprimerie, corriger les épreuves, discuter la couleur de la couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos pensées imprimées dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur, et revenir enfin avec le premier exemplaire qu'on ouvre en tremblant du bout des doigts... Dites ! est-il rien de plus délicieux au monde ? . 
Pensez que le premier exemplaire de La Comédie pastorale revenait de droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir même, accompagné de la mère Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fîmes notre entrée dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde était là. 
“ Monsieur Pierrotte, dis-je au Cévenol, permettez-moi d'offrir ma première oeuvre à Camille. ” Et je mis mon volume dans une chère petite main qui frémissait de plaisir. Oh ! si vous aviez vu le joli merci que les yeux noirs m'envoyèrent, et comme ils resplendissaient en lisant mon nom sur la couverture. 
Pierrotte était moins enthousiasmé, lui. Je l'entendis demander à Jacques combien un volume comme cela pouvait me rapporter :  
“ Onze cents francs ”, répondit Jacques avec assurance. 
Ià-dessus, ils se mirent à causer longuement, à voix basse, mais je ne les écoutai pas. J'étais tout à la joie de voir les yeux noirs abaisser leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers moi avec admiration... Mon livre! les yeux noirs! deux bonheurs que je devais à ma mère Jacques... 
Ce soir-là, avant de rentrer, nous allâmes rôder dans les galeries de l'Odéon pour juger de l'effet que La Comédie pastorale faisait à l'étalage des librairies. 
“ Attends-moi, me dit Jacques ; je vais voir combien on en a vendu. ” Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de l'oeil certaine couverture verte à filets noirs qui s'épanouissait au milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout, d'un moment; il était pâle d'émotion. 
“ Mon cher, me dit-il, on en a déjà vendu un. C'est de bon augure... ” Je lui serrai la main silencieusement. J'étais trop ému pour parler; mais, à part moi, je me disais : 
“ Il y a quelqu'un à Paris qui vient de tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton cerveau, quelqu'un qui te lit, qui te juge... Quel est ce quelqu'un ? Je voudrais bien le connaître... ” Hélas ! pour mon malheur, j'allais bientôt le connaître, ce terrible quelqu'un. 
Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'étais en train de déjeuner à table d'hôte à côté du farouche penseur, quand Jacques, très essoufflé, se précipita dans la salle : 
“Grande nouvelle! me dit-il en m'entraînant dehors ; je pars ce soir, à sept heures, avec le marquis... Nous allons à Nice voir sa soeur, qui est mourante... Peut-être resterons-nous longtemps... Ne t'inquiète pas de ta vie... Le marquis double mes appointements. Je pourrai t'envoyer cent francs par mois... 
Eh bien, qu'as-tu ? Te voilà tout pâle. Voyons ! Daniel, pas d'enfantillage. Rentre là-dedans, achève de déjeuner et bois une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire adieu à Pierrotte, prévenir l'imprimeur, faire porter les exemplaires aux journalistes... Je n'ai pas une minute... Rendez-vous à la maison à cinq heures. ” . 
Je le regardai descendre la rue Saint-Benoît à grandes enjambées, puis je rentrai dans le restaurant ; mais je ne pus rien manger ni boire, et c'est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L'idée que dans quelques heures ma mère Jacques serait loin m'étreignait le coeur. J'avais beau songer à mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de cette pensée que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout seul dans Paris maître de moi-même et responsable de toutes mes actions. 
Il me rejoignit à l'heure dite. Quoique très ému lui-même, il affecta jusqu'au dernier moment la plus grande gaieté. Jusqu'au dernier moment aussi il me montra la générosité de son âme et l'ardeur admirable qu'il mettait à m'aimer. Il ne songeait qu'à moi, à mon bien-être, à ma vie. Sous prétexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vêtements “ Tes chemises sont.dans ce coin, vois-tu, Daniel. 
tes mouchoirs à côté, derrière les cravates. ” Comme je lui disais : . 
“ Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques ; c'est mon armoire... ” Armoire et malle, quand tout fut prêt, on envoya chercher une voiture, et nous partîmes pour la gare. 
En route, Jacques me faisait ses recommandations. 
Il y en avait de tout genre : 
“ Ecris-moi souvent... Tous les articles qui paraîtront sur ton volume, envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier cartonné et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de la famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le mardi... Surtout ne te laisse pas éblouir par le succès... Il est clair que tu vas en avoir un très grand, et c'est fort dangereux, les succès parisiens. Heureusement que Camille sera là pour te garder des tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c'est d'aller souvent là-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs. ” A ce moment nous passions devant le jardin des plantes. Jacques se mit à rire. 
“ Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passé ici une nuit, il y a quatre ou cinq mois ?... Hein ?... 
Quelle différence entre le Daniel d'alors et celui d'aujourd'hui... Ah ! tu as joliment fait du chemin en quatre mois !... ” C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait beaucoup de chemin ; et moi aussi, pauvre niais, j'en étais convaincu. 
Nous arrivâmes à la gare. Le marquis s'y trouvait déjà. Je vis de loin ce drôle de petit homme, avec sa tête de hérisson blanc, sautillant de long en large dans une salle d'attente. 
“ Vite, vite, adieu ! ” me dit Jacques. En prenant ma tête dans ses larges mains, il m'embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis courut rejoindre son bourreau. 
En le voyant disparaître, j'éprouvai une singulière sensation. 
Je me trouvai tout à coup plus petit, plus chétif, plus timide, plus enfant, comme si mon frère, en s'en allant, m'avait emporté la moelle de mes os, ma force, mon audace et la moitié de ma taille. La foule qui m'entourait me faisait peur. J'étais redevenu le petit Chose... 
La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les plus déserts, le  petit Chose regagna son clocher. L'idée de se retrouver dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il allait rentrer. 
En passant devant la loge, le portier lui cria : 
“ Monsieur Eyssette, une lettre !... ” C'était un petit billet, élégant, parfumé, satiné; écriture de femme plus fine, plus féline que celle des yeux noirs... De qui cela pouvait bien être ?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier à la lueur du gaz : 
“ Monsieur mon voisin, 
“la Comédie pastorale est depuis hier sur ma table ; mais il y manque une dédicace. Vous seriez bien aimable de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de thé... Vous savez! c'est entre artistes. 
“ IRMA BOREL. ” 
Et plus bas : 
“ La dame du premier. ” 
La dame du premier !... Quand le petit Chose lut cette signature, un grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle lui était apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au coin de la lèvre. Et de songer qu'une femme pareille avait acheté son volume, son coeur bondissait d'orgueil. 
Il resta là un moment, dans l'escalier, la lettre à la main, se demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arrêterait au premier étage ; puis, tout à coup, la recommandation de Jacques lui revint à la mémoire : 
“ Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs. ” Un secret pressentiment l'avertit que s'il allait chez la dame du premier, les yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit résolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit : 
“ Je n'irai pas. ” . 

Chapitre X
IRMA BOREL 

C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir. - Car ai-je besoin de vous le dire! cinq minutes après s'être juré qu'il n'irait pas, ce vaniteux petit Chose sonnait à la porte d'lrma Borel. - En le voyant, l'horrible Négresse grimaça un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe : “ Venez !” de sa grosse main luisante et noire. Après avoir traversé deux ou trois salons très pompeux, ils s'arrêtèrent devant une petite porte mystérieuse, à travers laquelle on entendait - aux trois quarts étouffés par l'épaisseur des tentures - des cris rauques, des sanglots, des imprécations, des rires convulsifs. La Négresse frappa, et sans attendre qu'on lui eût répondu, introduisit le petit Chose. 
Seule, dans un riche boudoir capitonné de soie mauve et tout ruisselant de lumière, Irma Borel marchait à grands pas en déclamant. Un large peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d'elle comme une nuée. Une des manches du peignoir, relevée jusqu'à l'épaule, laissait voir un bras de neige d'une incomparable pureté, brandissant, en guise de poignard un coupe-papier de nacre. L'autre main, noyée dans la guipure, tenait un livre ouvert... 
Le petit Chose s'arrêta, ébloui. Jamais la dame du premier ne lui avait paru si belle. D'abord elle était moins pâle qu'à leur première rencontre. Fraîche et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voilé, elle avait l'air, ce jour-là, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite cicatrice blanche du coin de la lèvre en paraissait d'autant plus blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la première fois, l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu fier et de presque dur. C'étaient des cheveux blonds, d'un blond cendré, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils étaient fins, un brouillard d'or autour de la tête. 
Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net à sa déclamation. Elle jeta sur un divan derrière elle son couteau de nacre et son livre, ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint à son visiteur la main cavalièrement tendue. 
“ Bonjour, mon voisin ! lui dit-elle avec un gentil sourire ; vous me surprenez en pleines fureurs tragiques! j'apprends le rôle de Clytemnestre... C'est empoignant, n'est-ce pas ? ” Elle le fit asseoir sur un divan à côté d'elle, et la conversation s'engagea. “ Vous vous occupez d'art dramatique, madame ? 
(Il n'osa pas dire “ ma voisine ”.) . 
- Oh ! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupée de sculpture et de musique... Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien mordue... Je vais débuter au Théâtre-Français... ” A ce moment, un énorme oiseau à huppe jaune vint, avec un grand bruit d'ailes, s'abattre sur la tête frisée du petit Chose. 
“ N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effaré, c'est mon kakatoès... une brave bête que j'ai ramenée des îles Marquises. ” Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d'espagnol et le rapporta sur un perchoir doré à l'autre bout du salon... Le petit Chose ouvrait de grands yeux. La Négresse, le kakatoès, le Théâtre Français, les îles Marquises... 
“ Quelle femme singulière ! ” se disait-il avec admiration. 
La dame revint s'asseoir à côté de lui et la conversation continua. La Comédie pastorale en fit d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et relue plusieurs fois depuis la veille ; elle en savait des vers par coeur et les déclamait avec enthousiasme. Jamais la vanité du petit Chose ne s'était trouvée à pareille fête. On voulait savoir son âge, son pays, comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il était amoureux... A toutes ces questions, il répondait avec la plus grande candeur; si bien qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait à fond la mère Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les enfants avaient juré de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle Pierrotte, Il fut seulement parlé d'une jeune personne du grand monde qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un père barbare - pauvre Pierrotte ! - qui contrariait leur passion. 
Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'était un vieux sculpteur à crinière blanche, qui avait donné des leçons à la dame, au temps où elle sculptait. 
“ Je parie, lui dit-il à demi-voix en regardant le petit Chose d'un oeil plein de malice, je parie que c'est votre corailleur napolitain. 
- Tout juste, fit-elle en riant; et se tournant vers le corailleur qui semblait fort surpris de s'entendre désigner ainsi : vous ne vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin où nous nous sommes rencontrés?... Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux en désordre, votre cruche de grés à la main... je crus revoir un de ces petits pêcheurs de corail qu'on rencontre dans la baie de Naples... Et le soir, j'en parlai à mes amis; mais nous ne nous doutions guère alors que le petit corailleur était un grand poète, et qu'au fond de cette cruche de grès, il y avait La Comédie pastorale ” . 
Je vous demande si le petit Chose était ravi de s'entendre traiter avec une admiration respectueuse. 
Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n'était autre que le grand Baghavat, le poète indien de la table d'hôte. Baghavat, en entrant, alla droit à la dame et lui tendit un livre à couverture verte. 
“ Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drôle de littérature !... ” Un geste de la dame l'arrêta net. Il comprit que l'auteur était là et regarda de son côté avec un sourire contraint. Il y eut un moment de silence et de gêne, auquel l'arrivée d'un troisième personnage vint faire une heureuse diversion. Celui-ci était le professeur de déclamation; un affreux petit bossu, tête blême, perruque rousse, rire aux dents moisies. Il paraît que, sans sa bosse, ce bossu-là eût été le plus grand comédien de son époque ; mais son infirmité ne lui permettant pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des élèves et en disant du mal de tous les comédiens du temps, Dès qu'il parut, la dame lui cria : 
“ Avez-vous vu l'Israélite ? Comment a-t-elle marché ce soir ? ” L'Israélite, c'était la grande tragédienne Rachel, alors au plus beau moment de sa gloire . 
“ Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les épaules... Cette fille n'a rien... C'est une grue, une vraie grue. 
- Une vraie grue ”, ajouta l'élève ; et derrière elle les deux autres répétèrent avec conviction: “ Une vraie grue... ” 
Un moment après on demanda à la dame de réciter quelque chose. 
Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre, retroussa la manche de son peignoir et se mit à déclamer. 
Bien, ou mal ? Le petit Chose eût été fort empêché pour le dire. Ebloui par ce beau bras de neige, fasciné par cette chevelure d'or qui s'agitait frénétiquement, il regardait et n'écoutait pas. Quand la dame eut fini, il applaudit plus fort que personne et déclara à son tour que Rachel n'était qu'une grue, une vraie grue. 
Il en rêva la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or. Puis, le jour venu, quand il voulut s'asseoir devant l'établi aux rimes, le bras enchanté vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit à écrire à Jacques, et à lui parler de la dame du premier. 
“ -Ah ! mon ami, quelle femme ! Elle sait tout, elle connaît tout. Elle a fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa cheminée une jolie Colombine en terre cuite qui est son oeuvre. Depuis trois mois, elle joue la tragédie, et elle la joue bien mieux que la fameuse Rachel. 
- Il paraît décidément que cette Rachel n'est qu'une grue.  
- Enfin, mon cher, une femme comme tu n'en as jamais rêvé. Elle a tout vu, elle a été partout. Tout à coup elle vous dit : “ Quand j'étais à Saint-Pétersbourg... ” puis, au bout d'un moment, elle vous apprend qu'elle préfère la rade de Rio à celle de Naples. Elle a un kakatoès qu'elle a ramené des îles Marquises, une Négresse qu'elle a prise en passant à Port-au-Prince... Mais au fait, tu la connais, sa Négresse, c'est notre voisine Coucou-Blanc. Malgré son air féroce, cette Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrète, dévouée, et ne parlant jamais que par proverbes comme le bon Sancho. Quand les gens de la maison veulent lui tirer les vers du nez à propos de sa maîtresse, si elle est mariée, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi riche qu'on le dit, Coucou-Blanc répond dans son patois : Zaffai cabrite pas zaffai mouton (les affaires du chevreau ne sont pas celles du mouton) ; ou bien encore: C'est soulié qui connaît si bas tini trou (c'est le soulier qui connaît si les bas ont des trous). Elle en a comme cela une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec elle... A propos, sais-tu qui j'ai rencontré chez la dame du premier ?... Le poète hindou de la table d'hôte, le grand Baghavat lui-même. Il a l'air d'en être fort épris, et lui fait de beaux poèmes où il la compare tour à tour à un condor, un lotus ou un buffle ; mais la dame ne fait pas grand cas de ses hommages. D'ailleurs elle doit y être habituée : tous les artistes qui viennent chez elle - et je te réponds qu'il y en a des plus fameux - en sont amoureux. 
“ Elle est si belle, si étrangement belle !... En vérité, j'aurais craint pour mon coeur, s'il n'était déjà pris. Heureusement que les yeux noirs sont là pour me défendre. Chers yeux noirs ! j'irai passer la soirée avec eux aujourd'hui, et nous parlerons de vous tout, le temps, ma mère Jacques. ” Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement à la porte. C'était la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc, une invitation pour venir, au Théâtre-Français, entendre la grue dans sa loge. Il aurait accepté de bon coeur, mais il songea qu'il n'avait pas d'habit et fut obligé de dire non. Cela le mit de fort méchante humeur. 
“Jacques aurait dû me faire faire un habit, se disait-il... C'est indispensable... Quand les articles paraîtront, il faudra que j'aille remercier les journalistes... Comment faire si je n'ai pas d'habit ?... ” Le soir, il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l'égaya pas. Le Cévenol riait fort ; Mlle Pierrotte était trop brune. Les yeux noirs avaient beau lui faire signe et lui dire doucement : “ Aimez-moi ! ” dans la langue mystique des étoiles, l'ingrat ne voulait rien entendre. Après dîner, quand les Lalouette arrivèrent, il s'installa triste et maussade dans un coin, et tandis que le tableau à musique jouait ses petits airs, il se figurait Irma Borel trônant dans une loge découverte, les bras de neige jouant de l'éventail, le brouillard d'or scintillant sous les lumières de la salle. “Comme j'aurais honte si elle me voyait ici ! ” songeait-il. 
Plusieurs jours se passèrent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquième étage, les relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose, assis à son établi, entendait entrer la victoria de la dame, et, sans qu'il y prît garde, le roulement sourd de la voiture, le “ Porte, s'il vous plaît” du cocher, le faisaient tressaillir. Même il ne pouvait pas entendre sans émotion la Négresse remonter chez elle; s'il avait osé, il serait allé lui demander des nouvelles de sa maîtresse... Malgré tout, cependant, les yeux noirs étaient encore maîtres de la place. Le petit Chose passait de longues heures auprès d'eux. Le reste du temps, il s'enfermait chez lui pour chercher des rimes, au grand ébahissement des moineaux, qui venaient le voir de tous les toits à la ronde, car les moineaux du pays latin sont comme la dame de grand mérite et se font de drôles d'idées sur les mansardes d'étudiants. En revanche, les cloches de Saint-Germain - les pauvres cloches vouées au Seigneur et cloîtrées toute leur vie comme des Carmélites - se réjouissaient de voir leur ami le petit Chose éternellement assis devant sa table ; et, pour l'encourager, elles lui faisaient grande musique. 
Sur ces entrefaites, on reçut des nouvelles de Jacques. Il était installé à Nice et donnait force détails sur son installation... “ Le beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est là sous mes fenêtres t'inspirerait ! Moi, je n'en jouis guère ! je ne sors jamais !... Le marquis. dicte tout le jour. Diable d'homme, va! Quelquefois, entre deux phrases, je lève la tête, je vois une petite voile rouge à l'horizon, puis tout de suite le nez sur mon papier... Mlle d'Hacqueville est toujours bien malade... Je l'entends au-dessus de nous qui tousse, qui tousse... Moi-même, à peine débarqué, j'ai attrapé un gros rhume qui ne veut pas finir.... ” Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait: 
“... Si tu m'en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est trop compliquée pour toi ; et même, faut-il te le dire ? je flaire en elle une aventurière... Tiens ! j'ai vu hier dans le port un brick hollandais qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des mâts japonais, des espars du Chili, un équipage bariolé comme une carte géographique... Eh bien, mon cher, je trouve que ton Irma Borel ressemble à ce navire. Bon pour un brick d"avoir beaucoup voyagé, mais pour une femme, c'est différent, En général, celles qui ont vu tant de pays en font beaucoup voir aux autres... Méfie-toi, Daniel, méfie-toi! et surtout, je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs... ” Ces derniers mots allèrent droit au coeur du petit Chose. La persistance de Jacques à veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu l'aimer lui parut admirable. “ Oh ! non ! Jacques, n'aie pas peur ; je ne la ferai pas pleurer ”, se dit-il, et tout de suite il prit la ferme résolution de ne plus retourner chez la dame du premier... Fiez-vous au petit Chose pour les fermes résolutions.  
Ce soir-là, quand la victoria roula sous le porche, il y prit à peine garde, La chanson de la Négresse. ne lui causa pas non plus de distraction. C'était une nuit de septembre, orageuse et lourde... Il travaillait, la porte entrouverte. Tout à coup, il crut entendre craquer l'escalier de bois qui menait à sa chambre. Bientôt il distingua un léger bruit de pas et le frôlement d'une robe. Quelqu'un montait, c'était sûr... mais qui ?... 
Coucou-Blanc était rentrée depuis longtemps... 
Peut-être la dame du premier qui venait parler à la Négresse... 
A cette idée le petit Chose sentit son coeur battre avec violence ; mais il eut le courage de rester devant sa table... Les pas approchaient toujours. Arrivé sur le palier on s'arrêta... Il y eut un moment de silence; puis un léger coup frappé à la porte de la Négresse, qui ne répondit pas. 
“ C'est elle ”, se dit-il sans bouger de sa place. 
Tout à coup, une lumière parfumée se répandit dans la chambre. 
La porte cria, quelqu'un entrait. 
Alors, sans tourner la tête, le petit Chose demanda en tremblant : 
“ Qui est là ? ” 

Chapitre XI;

LE COEUR DE SUCRE 

Voila deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment de revenir. Mlle d'Hacqueville est morte. Le marquis, escorté de son secrétaire, promène son deuil par toute l'Italie, sans interrompre d'un seul jour la terrible dictée de ses mémoires, Jacques, surmené, trouve à peine le temps d'écrire à son frère quelques lignes datées de Rome, de Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie souvent, leur texte ne change guère... “Travailles-tu ?... Comment vont les yeux noirs?... L'article de Gustave Planche a-t-il paru ?... Es-tu retourné chez Irma Borel?” A ces questions, toujours les mêmes, le petit Chose répond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du livre va très bien, les yeux noirs aussi ; qu'il n'a pas revu Irma Borel, ni entendu parler de Gustave Planche. 
Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela ?... Une dernière lettre, écrite par le petit Chose en une nuit de fièvre et de tempête, va nous l'apprendre. 

 “Monsieur Jacques Eyssette, à Pise. 

“ Dimanche soir, 10 heures. 
“Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir. Je t'écris que je travaille, et depuis deux mois mon écritoire est à sec. Je t'écris que la vente de mon livre va bien, et depuis deux mois on n'en a pas vendu un exemplaire. Je t'écris que je ne revois plus Irma Borel, et depuis deux mois je ne l'ai pas quittée. Quant aux yeux noirs, hélas !... ô Jacques, Jacques, pourquoi ne t'ai-je pas écouté ? 
Pourquoi suis-je retourné chez cette femme ? 
“ Tu avais raison, c'est une aventurière, rien de plus. D'abord, je la croyais intelligente. Ce n'est pas vrai, tout ce qu'elle dit lui vient de quelqu'un. Elle n'a pas de cervelle, pas d'entrailles. Elle est fourbe, elle est cynique, elle est méchante. Dans ses accès de colère, je l'ai vue rouer sa Négresse de coups de cravache, la jeter par terre, la trépigner. Avec cela, une femme forte, qui ne croit ni à Dieu ni au diable, mais qui accepte aveuglément les prédictions des somnambules et du marc de café, Quant à son talent de tragédienne, elle a beau prendre des leçons d'un avorton à bosse et passer toutes ses journées chez elle avec des boules élastiques dans la bouche, je suis sûr qu'aucun théâtre n'en voudra. Dans la vie privée, par exemple, c'est une fière comédienne. 
“ Comment j'étais tombé dans les griffes de cette créature, moi qui aime tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n'en sais vraiment rien, mon pauvre Jacques ; mais ce que je puis te jurer, c'est que je lui ai échappé et que maintenant tout est fini, fini, fini... Si tu savais comme j'étais lâche et ce qu'elle faisait de moi !... Je lui avais raconté toute mon histoire : je lui parlais de toi, de notre mère, des yeux noirs. C'est à mourir de honte, je te dis,.. Je lui avais donné tout mon coeur, je lui avais livré toute ma vie ; mais de sa vie à elle, jamais elle n'avait rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est, je ne sais pas d'où elle vient. Un jour je lui ai demandé si elle avait été mariée, elle s'est mise à rire. Tu sais, cette petite cicatrice qu'elle a sur la lèvre, c'est un coup de couteau qu'elle a reçu là-bas dans son pays, à Cuba. J'ai voulu savoir qui lui avait fait cela. Elle m'a répondu très simplement : “ Un Espagnol nommé Pacheco ”, et pas un mot de plus. C'est bête n'est-ce pas ? Est-ce que je le connais moi, ce Pacheco ? Est-ce qu'elle n'aurait pas dû me donner quelques explications ?... Un coup de couteau, ce n'est pas naturel, que diable ! Mais voilà... les artistes qui l'entourent lui ont fait un renom de femme étrange, et elle tient à sa réputation... Oh ! ces artistes, mon cher, je les exècre. Si tu savais ces gens-là, à force de vivre avec des statues et des peintures, ils en arrivent à croire qu'il n'y a que cela au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur, d'art grec, de Parthénon, de méplats, de mastoïdes. Ils regardent votre nez, votre bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type, du galbe, du caractère; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de nos passions, de nos larmes, de nos angoisses, ils s'en soucient autant que d'une chèvre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouvé que ma tête avait du caractère mais que ma poésie n'en avait pas du tout. 
Ils m'ont joliment encouragé, va!  “ Au début de notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un petit prodige, un grand poète de mansarde : - m'a-t-elle assommé avec sa mansarde! Plus tard, quand son cénacle lui a prouvé que je n'étais qu'un imbécile, elle m'a gardé pour le caractère de ma tête. Ce caractère, il faut te dire, variait selon les gens. Un de ses peintres, qui me voyait le type italien, m'a fait poser pour un pifferaro; un autre, pour un Algérien marchand de violettes ; un autre... Est-ce que je sais ? Le plus souvent, je posais avec elle, et, pour lui plaire, je devais garder tout le jour mes oripeaux sur les épaules et figurer dans son salon, à côté du kakatoès. Nous avons passé bien des heures ainsi, moi en Turc, fumant de longues pipes dans un coin de sa chaise longue, elle à l'autre bout de sa chaise, déclamant avec ses boules élastiques dans la bouche, et s'interrompant de temps à autre pour me dire : “ Quelle tête à caractère vous avez, mon cher Dani-Dan! ” Quand j'étais en Turc, elle m'appelait Dani-Dan; quand j'étais en italien, Danielo; jamais Daniel... 
J'aurai du reste l'honneur de figurer sous ces deux espèces à l'Exposition prochaine de peinture: on verra sur le livret : “ Jeune pifferaro, à Mme Irma Borel. ” “ Jeune fellah, à Mme Irma Borel. ” Et ce sera moi... quelle honte! “ Je m'arrête un moment, Jacques. Je vais ouvrir la fenêtre, et boire un peu l'air de la nuit. J'étouffe... 
je n'y vois plus. 

“ Onze heures. 

“ L'air me fait du bien. En laissant la fenêtre ouverte, je puis continuer à t'écrire. Il pleut, il fait noir, les cloches sonnent. Que cette chambre est triste!... Chère petite chambre ! Moi qui l'aimais tant autrefois ; maintenant je m'y ennuie. C'est elle qui me l'a gâtée; elle y est venue trop souvent. Tu comprends, elle m'avait là sous la main, dans la maison; c'était commode. Oh ! ce n'était plus la chambre du travail...  
“ Que je fusse ou non chez moi, elle entrait à toute heure et fouillait partout. Un soir, je la trouvai furetant dans un tiroir où je renferme ce que j'ai de plus précieux au monde, les lettres de notre mère, les tiennes, celles des yeux noirs ; celles-ci dans une boîte dorée que tu dois connaître. Au moment où j'entrai, Irma Borel tenait cette boîte et allait l'ouvrir. Je n'eus que le temps de m'élancer et de la lui arracher des mains. 
“ - Que faites-vous là ? ” lui criai-je indigné... 
“ Elle prit son air le plus tragique : 
“ - J'ai respecté les lettres de votre mère ; mais celles-ci m'appartiennent, je les veux... Rendez-moi cette boîte. 
“ - Que voulez-vous en faire ? 
“- Lire les lettres qu'elle contient... - Jamais, lui dis-je. Je ne connais rien de votre vie, et vous connaissez tout de la mienne. 
“ - Oh! Dani-Dan! - C'était le jour du Turc. “ Oh! Dani-Dan, est-il possible que vous me reprochiez cela ? Est-ce que vous n'entrez pas chez moi quand vous voulez ? Est-ce que tous ceux qui viennent chez moi ne vous sont pas connus ? ” . 
“ Tout en parlant, et de sa voix la plus câline, elle essayait de me prendre la boîte. 
“ - Eh bien ! lui dis-je, puisqu'il en est ainsi, je vous permets de l'ouvrir ; mais à une condition... 
“ - Laquelle ? 
“ - Vous me direz où vous allez tous les matins de huit à dix heures.  
“ Elle devint pâle et me regarda dans les yeux... 
Je ne lui avais jamais parlé de cela, Ce n'est pas l'envie qui me manquait pourtant. Cette mystérieuse sortie de tous les matins m'intriguait, m'inquiétait, comme la cicatrice, comme le Pacheco et tout le train de cette existence bizarre. J'aurais voulu savoir, mais en même temps j'avais peur d'apprendre. Je sentais qu'il y avait là-dessous quelque mystère d'infamie qui m'aurait obligé à fuir... Ce jour-là, cependant, j'osai l'interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. 
Elle hésita un moment, puis elle me dit avec effort, d'une voix sourde : 
“ - Donnez-moi la boîte, vous saurez tout. ” “ Alors, je lui donnai la boîte; Jacques, c'est infâme, n'est-ce pas ? Elle l'ouvrit en frémissant de plaisir et se mit à lire toutes les lettres - il y en avait une vingtaine - lentement, à demi-voix, sans sauter une ligne. Cette histoire d'amour, fraîche et pudique, paraissait l'intéresser beaucoup. Je la lui avais déjà racontée, mais à ma façon, lui donnant les yeux noirs pour une jeune fille de la plus haute noblesse, que ses parents refusaient de marier à ce petit plébéien de Daniel Eyssette; tu reconnais bien là ma ridicule vanité.  
“ De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire: “Tiens! c'est gentil, ça !” ou bien encore : “ Oh ! oh ! pour une fille noble... ” Puis, à mesure qu'elle les avait lues, elle les approchait de la bougie et les regardait brûler avec un rire méchant. 
Moi, je la laissais faire; je voulais savoir où elle allait tous les matins de huit à dix..: 
“ Or, parmi ces lettres, il y en avait une écrite sur du papier de la maison Pierrotte, du papier à tête, avec trois petites assiettes vertes dans le haut, et au-dessous : Porcelaines et cristaux, Pierrotte, successeur de Lalouette... Pauvres yeux noirs! sans doute un jour, au magasin, ils avaient éprouvé le besoin de m'écrire, et le premier papier venu leur avait semblé bon... Tu penses, quelle découverte pour la tragédienne! Jusque-là elle avait cru à mon histoire de fille noble et de parents grands seigneurs; mais quand elle en fut à cette lettre, elle comprit tout et partit d'un grand éclat de rire : 
“ - La voilà donc, cette jeune patricienne, cette perle du noble faubourg... elle s'appelle Pierrotte et vend de la porcelaine au passage du Saumon... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne vouliez pas me donner la boîte. ” Et elle riait, elle riait... 
“ Mon cher, je ne sais pas ce qui me prit ; la honte, le dépit, la rage... Je n'y voyais plus. Je me jetais sur elle pour lui arracher les lettres. Elle eut peur, fit un pas en arrière, et s'empêtrant dans sa traîne, tomba avec un grand cri. Son horrible Négresse l'entendit de la chambre à côté et accourut aussitôt, nue, noire, hideuse, décoiffée. Je voulais l'empêcher d'entrer, mais d'un revers de sa grosse main huileuse elle me cloua contre la muraille et se campa entre sa maîtresse et moi. 
“ L'autre, pendant ce temps, s'était relevée et pleurait ou faisait semblant. Tout en pleurant, elle continuait à fouiller dans la boîte: 
“ - Tu ne sais pas, dit-elle à sa Négresse, tu ne sais pas pourquoi il a voulu me battre ?... Parce que j'ai découvert que sa demoiselle noble n'est pas noble du tout et qu'elle vend des assiettes dans un passage... 
“ - Tout ça qui porte zéperons, pas maquignon, “ dit la vieille en forme de sentence. 
“ - Tiens, regarde, fit la tragédienne, regarde les gages d'amour que lui donnait sa boutiquière... Quatre crins de son chignon et un bouquet de violettes d'un sou... Approche ta lampe, Coucou-Blanc. ” 
“ La Négresse approcha sa lampe ; les cheveux et les fleurs flambèrent en pétillant. Je laissai faire; j'étais atterré. 
“ Oh ! oh! qu'est-ce ceci ? continua la tragédienne en dépliant un papier de soie... Une dent ?... Non! ça a l'air d'être du sucre... Ma foi, oui... c'est une sucrerie allégorique... un petit coeur en sucre. ” 
“ Hélas ! un jour, à la foire des Près-Saint-Gervais, les yeux noirs avaient acheté ce petit coeur de sucre et me l'avaient donné en me disant: 
“- Je vous donne mon coeur. ”  
“ La Négresse le regardait d'un oeil d'envie. 
“- Tu le veux! Coucou, lui cria la maîtresse... 
“ Eh bien, attrape... ” 
“ Et elle le lui jeta dans la bouche comme à un chien... C'est peut-être ridicule; mais quand j'ai entendu le sucre craquer sous la meule de la Négresse, j'ai frissonné des pieds à la tête. Il me semblait que c'était le propre coeur des yeux noirs que ce monstre aux dents noires dévorait si joyeusement. 
“ Tu crois peut-être, mon pauvre Jacques, qu'après cela tout a été fini entre nous ? Eh bien, mon cher, si au lendemain de cette scène tu étais entré chez Irma Borel, tu l'aurais trouvée répétant le rôle d'Hermione avec son bossu, et, dans un coin, sur une natte, à côté du kakatoès, tu aurais vu un jeune Turc accroupi, avec une grande pipe qui lui faisait trois fois le tour du corps... Quelle tête à caractère vous avez, mon Dani-Dan! “ Mais, au moins, diras tu, pour prix de son infamie, tu as su ce que tu voulais savoir et ce qu'elle devenait tous les matins, de huit à dix ? Oui, Jacques, je l'ai su, mais ce matin seulement, à la suite d'une scène terrible, - la dernière, par exemple, - que je vais te raconter... Mais, chut!... Quelqu'un monte... 
Si c'était elle, si elle venait me relancer encore ?... 
C'est qu'elle en est bien capable, même après ce qui s'est passé. Attends!... Je vais fermer la porte à double tour... Elle n'entrera pas, n'aie pas peur... 
“ Il ne faut pas qu'elle entre. 
“ Minuit. 
“ Ce n'est pas elle ; c'était sa Négresse. Cela m'étonnait aussi ; je n'avais pas entendu rentrer sa voiture... 
Coucou-Blanc vient de se coucher. A travers la cloison, j'entends le glouglou de la bouteille et l'horrible refrain... Tolocototignan... Maintenant elle ronfle ; on dirait le balancier d'une grosse horloge. 
“ Voici comment ont fini nos tristes amours. 
“ Il y a trois semaines à peu près, le bossu qui lui donne des leçons lui déclara qu'elle était mûre pour les grands succès tragiques et qu'il voulait la faire entendre ainsi que quelques autres de ses élèves. 
“ Voilà ma tragédienne ravie... Comme on n'a pas de théâtre sous la main, on convient de changer en salle de spectacle l'atelier d'un de ces messieurs, et d'envoyer des invitations à tous les directeurs de théâtres de Paris... Quant à la pièce de début, après avoir longtemps discuté, on se décide pour Athalie... 
De toutes les pièces du répertoire, c'était celle que les élèves du bossu savaient le mieux, On n'avait besoin pour la mettre sur pied que de quelques raccords et répétitions d'ensemble. Va donc pour Athalie... 
Comme Irma Borel était trop grande dame pour se déranger, les répétitions se firent chez elle. Chaque jour, le bossu amenait ses élèves, quatre ou cinq grandes filles maigres, solennelles, drapées dans des cachemires français à treize francs cinquante, et trois ou quatre pauvres diables avec des habits de papier noirci et des têtes de naufragés... On répétait tout le jour, excepté de huit à dix ; car, malgré les apprêts de la représentation, les mystérieuses sorties n'avaient pas cessé. Irma, le bossu, les élèves, tout le monde travaillait avec rage. Pendant deux jours on oublia de donner à manger au kakatoès. Quant au jeune Dani-Dan, on ne s'occupait plus de lui... En somme. 
tout allait bien; l'atelier était paré, le théâtre construit, les costumes prêts, les invitations faites. 
Voilà que trois ou quatre jours avant la représentation, le jeune Eliacin - une fillette de dix ans, la nièce du bossu - tombe malade... Comment faire ? 
Où trouver un Eliacin, un enfant capable d'apprendre son rôle en trois jours ?... Consternation générale. 
Tout à coup, Irma Borel se tourne vers moi : 
“ - Au fait, Dani-Dan, si vous vous en chargiez ? 
“- Moi ? Vous plaisantez... A mon âge!... 
“- Ne dirait-on pas que c'est un homme. Mais mon petit, vous avez l'air d'avoir quinze ans ; en scène, costumé, maquillé, vous en paraîtrez douze... 
“ D'ailleurs, le rôle est tout à fait dans le caractère de votre tête. ” 
“ Mon cher ami, j'eus beau me débattre:  
- Il fallut en passer par où elle voulait, comme toujours. Je suis si lâche... 
“ La représentation eut lieu... Ah! si j'avais le coeur à rire, comme je t'amuserais avec le récit de cette journée... On avait compté sur les directeurs du Gymnase et du Théâtre-Français ; mais il paraît que ces messieurs avaient affaire ailleurs, et nous nous contentâmes d'un directeur de la banlieue, amené au dernier moment. En somme, ce petit spectacle de famille n'alla pas trop de travers... Irma Borel fut très applaudie... Moi, je trouvais que cette Athalie de Cuba était trop emphatique, qu'elle manquait d'expression, et parlait le français comme une... fauvette espagnole ; mais, bah! ses amis les artistes n'y regardaient pas de si près. Le costume était authentique, la cheville fine, le cou bien attaché... C'est tout ce qu'il leur fallait. Quant à moi, le caractère de ma tête me valut aussi un très beau succès, moins beau pourtant que celui de Coucou-Blanc dans le rôle muet de la nourrice. Il est vrai que la tête de la Négresse avait encore plus de caractère que la mienne. Aussi, lorsque au cinquième acte elle parut tenant sur son poing l'énorme kakatoès - son Turc, sa Négresse, son kakatoès, la tragédienne avait voulu que nous figurions tous dans la pièce -, et roulant d'un air étonné de gros yeux blancs très féroces, il y eut par toute la salle une formidable explosion de bravos. “ Quel succès!” disait Athalie rayonnante... 
“ Jacques!... Jacques!... J'entends sa voiture qui rentre. Oh! la misérable femme! D'où vient-elle si tard ? Elle l'a donc oubliée notre horrible matinée ; moi qui en tremble encore! “La porte s'est refermée... Pourvu maintenant qu'elle ne monte pas! Vois tu, c'est terrible, le voisinage d'une femme qu'on exècre! 
“ Une heure. 
“ La représentation que je viens de te racontera eu lieu il y a trois jours. 
“ Pendant ces trois jours, elle a été gaie, douce, affectueuse, charmante. Elle n'a pas une fois battu sa Négresse. A plusieurs reprises, elle m'a demandé de tes nouvelles, si tu toussais toujours ; et pourtant, Dieu sait qu'elle ne t'aime pas... J'aurais dû me douter de quelque chose. 
“ Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient. Neuf heures!... Jamais je ne l'avais vue à cette heure-là !... Elle s'approche de moi et me dit en souriant : 
“ - Il est neuf heures!”“ Puis tout à coup, devenant solennelle : 
“ - Mon ami, me dit-elle, je vous ai trompé. Quand nous nous sommes rencontrés, je n'étais pas libre. 
“ Il y avait un homme dans ma vie, lorsque vous y êtes entré ; un homme à qui je dois mon luxe, mes loisirs, tout ce que j'ai. ” . 
“ Je te le disais bien, Jacques, qu'il y avait quelque infamie sous ce mystère. 
“ - Du jour où je vous ai connu, cette liaison m'est devenue odieuse... Si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je vous connaissais trop fier pour consentir à me partager avec un autre. Si je ne l'ai pas brisée, c'est parce qu'il m'en coûtait de renoncer à cette existence indolente et luxueuse pour laquelle je suis née... Aujourd'hui, je ne peux plus vivre ainsi. Ce mensonge me pèse, cette trahison de tous les jours me rend folle... Et si vous voulez encore de moi après l'aveu que je viens de vous faire je suis prête à tout quitter et à vivre avec vous dans un coin, où vous voudrez... ” “ Ces derniers mots “ où vous voudrez” furent dits à voix basse, tout près de moi, presque sur mes lèvres, pour me griser... 
“ J'eus pourtant le courage de lui répondre, et même très sèchement, que j'étais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie, et que je ne pouvais pas la faire nourrir par mon frère Jacques. 
“ Sur cette réponse, elle releva la tête d'un air de triomphe : 
“ - Eh bien, si j'avais trouvé pour nous deux un moyen honorable et sûr de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous ? ” 
“ Là-dessus, elle tira d'une de ses poches un grimoire sur papier timbré qu'elle se mit à me lire... C'était un engagement pour nous deux dans un théâtre de la banlieue parisienne ; elle, à raison de cent francs par mois; moi, à raison de cinquante. 
Tout était prêt ; nous n'avions plus qu'à signer. 
“ Je la regardai, épouvanté. Je sentais qu'elle m'entraînait dans un trou, et j'eus un moment de n'être pas assez fort pour résister... La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de répondre, elle se mit à parler fiévreusement des splendeurs de la carrière théâtrale et de la vie glorieuse que nous allions mener là-bas, libres, fiers, loin du monde, tout à notre art et à notre amour. 
“ Elle parla trop ; c'était une faute. J'eus le temps de me remettre, d'invoquer ma mère Jacques dans le fond de mon coeur, et quand elle eut fini sa tirade, je pus lui dire très froidement: 
“ - Je ne veux pas être comédien... ” 
“ Bien entendu elle ne lâcha pas prise et recommença ses belles tirades. 
“ Peine perdue... A tout ce qu'elle put me dire, je ne répondis qu'une chose :  
“ - Je ne veux pas être comédien... ” 
“ Elle commençait à perdre patience. 
“ - Alors, me dit-elle en pâlissant, vous préférez que je retourne là-bas; de huit à dix, et que les choses restent comme elles sont... ” 
“ A cela je répondis un peu moins froidement : 
“ - Je ne préfère rien... Je trouve très honorable à vous de vouloir gagner votre vie et ne plus la devoir aux générosités d'un monsieur de huit à dix... Je vous répète seulement que je ne me sens pas la moindre vocation théâtrale, et que je ne serai pas un comédien. ” 
“ A ce coup elle éclata. 
“ - Ah! tu ne veux pas être comédien... Qu'est-ce que tu seras donc alors?... Te croirais-tu poète, par hasard ?... Il se croit poète!... mais tu n'as rien de ce qu'il faut, pauvre fou!... Je vous demande, parce que ça vous a fait imprimer un méchant livre dont personne ne veut, ça se croit poète... Mais, malheureux, ton livre est idiot, tous me le disent bien... 
“ Depuis deux mois qu'il est en vente, on n'en a vendu qu'un exemplaire, et c'est le mien... Toi, poète,  allons donc !... Il n'y a que ton frère pour croire à une niaiserie pareille... Encore un joli naïf, celui-là !... et qui t'écrit de bonnes lettres... Il est à mourir de rire avec son article de Gustave Planche... 
“ En attendant, il se tue pour te faire vivre ; et toi, pendant ce temps.là, tu... tu... au fait, qu'est-ce que tu fais ? Le sais-tu seulement ?... Parce que ta tête a un certain caractère, cela te suffit ; tu t'habilles en Turc, et tu crois que tout est là!... D'abord, je te préviens que depuis quelque temps le caractère de ta tête se perd joliment... tu es laid, tu es très laid. Tiens! regarde-toi.., je suis sûre que si tu retournais vers ta donzelle Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi... Et pourtant, vous êtes bien faits l'un pour l'autre... Vous êtes nés tous les deux pour vendre de la porcelaine au passage du Saumon. 
“ C'est bien mieux ton affaire que d'être comédien... ”  
“Elle bavait, elle étranglait. Jamais tu n'as vu folie pareille. Je la regardais sans rien dire. Quand elle eut fini, je m'approchai d'elle  
- j'avais tout le corps qui me tremblait - et je lui dis bien tranquillement : 
“ - Je ne veux pas être comédien. ” 
“ Disant cela, j'allai vers la porte, je l'ouvris et la lui montrai. 
“- M'en aller, fit-elle en ricanant... Oh! pas encore... j'en ai encore long à vous dire. ” . 
“ Pour le coup, je n'y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage. Je pris un des chenets de la cheminée et je courus sur elle... Je te réponds qu'elle a déguerpi... Mon cher, à ce moment-là, j'ai compris l'Espagnol Pacheco. 
“ Derrière elle, j'ai pris mon chapeau, et je suis descendu. J'ai couru tout le jour, de droite et de gauche, comme un homme ivre... Ah! si tu avais été là... Un moment j'ai eu l'idée d'aller chez Pierrotte, de me jeter à ses pieds, de demander grâce aux yeux noirs. Je suis allé jusqu'à la porte du magasin, mais je n'ai pas osé entrer... Voilà deux mois que je n'y vais plus. On m'a écrit, pas de réponse. On est venu me voir, je me suis caché. Comment pourrait-on me pardonner ?... Pierrotte était assis sur son comptoir. 
Il avait l'air triste... Je suis resté un moment à le regarder, debout contre la vitre, puis je me suis enfui en pleurant. 
“La nuit venue, je suis rentré. J'ai pleuré longtemps à la fenêtre; après quoi, j'ai commencé à t'écrire. Je t'écrirai ainsi toute la nuit. Il me semble que tu es là, que je cause avec toi, et cela me fait du bien. 
“ Quel monstre que cette femme ! Comme elle était sûre de moi! Comme elle me croyait bien son jouet, sa chose!... Comprends-tu ? m'emmener jouer la comédie dans la banlieue !... Conseille-moi, Jacques, je m'ennuie, je souffre... Elle m'a fait bien du mal, vois.tu ! je ne crois plus en moi, je doute, j'ai peur... 
Que faut-il faire ?... travailler ?... Hélas! elle a raison, je ne suis pas poète, mon livre ne s'est pas vendu... 
Et pour payer, comment vas-tu faire ?... 
“ Toute ma vie est gâtée. Je n'y vois plus, je ne sais plus. Il fait noir... Il y a des noms prédestinés. 
Elle s'appelle Irma Borel. Borel, chez nous, ça veut dire bourreau... Irma Bourreau!... Comme ce nom lui va bien!... Je voudrais déménager. Cette chambre m'est odieuse... Et puis, je suis exposé à la rencontrer dans l'escalier... Par exemple, sois tranquille, si elle remonte jamais... Mais elle ne remontera pas... 
Elle m'a oublié. Les artistes sont là pour la consoler... 
“ Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que j'entends ?... Jacques, mon frère, c'est elle. Je te dis que c'est elle. 
Elle vient ici ; j'ai reconnu son pas... Elle est là, tout Près... J'entends son haleine... Son oeil collé à la serrure me regarde, me brûle, me... ” Cette lettre ne partit pas. 

Chapitre XII;

TOLOCOTOTIGNAN 

Me voici arrivé aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de misère et de honte que Daniel Eyssette a vécus à côté de cette femme, comédien dans la banlieue de Paris. Chose singulière! ce temps de ma vie, accidenté, bruyant, tourbillonnant, m'a laissé des remords plutôt que des souvenirs. 
Tout ce coin de ma mémoire est brouillé, je ne vois rien, rien... 
Mais, attendez!... Je n'ai qu'à fermer les yeux et à fredonner deux ou trois fois ce refrain bizarre et mélancolique : Tolocototignan ! Tolocototignan ! tout de suite, comme par magie, mes souvenirs assoupis vont se réveiller, les heures mortes sortiront de leurs tombeaux, et je retrouverai le petit Chose, tel qu'il était alors, dans une grande maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma Borel qui répétait ses rôles, et Coucou-Blanc qui chantait sans cesse : 
Tolocototignan / Tolocototignan ! 
Pouah ! l'horrible maison ! je la vois maintenant, je la vois avec ses mille fenêtres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs béants, ses portes numérotées, ses longs corridors blancs qui sentaient la peinture fraîche... toute neuve, et déjà salie!... Il y avait cent huit chambres là-dedans ; dans chaque chambre, un ménage. Et quels ménages !... Tout le jour, c'étaient des scènes, des cris, du fracas, des tueries ; la nuit des piaillements d'enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis le balancement uniforme et lourd des berceaux. De temps en temps, pour varier, des visites de la police. 
C'est là, c'est dans cet antre garni à sept étages qu'Irma Borel et le petit Chose étaient venus abriter leur amour... Triste logis et bien fait pour un pareil hôte !... Ils l'avaient choisi parce que c'était près de leur théâtre ; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils ne payaient pas cher. Pour quarante francs- un prix d'essuyeurs de plâtre - ils avaient deux chambres au second étage, avec un liséré de balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l'hôtel... 
Ils rentraient tous les soirs vers minuit, à la fin du spectacle. C'était sinistre de revenir par ces grandes avenues désertes, où rôdaient des blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes des patrouilles grises. 
Ils marchaient vite au milieu de la chaussée. En arrivant, ils trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la Négresse Coucou-Blanc, qui attendait... car Irma Borel avait gardé Coucou-Blanc, 
M. de Huit-à-Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait gardé sa Négresse, son kakatoès, quelques bijoux et toutes ses robes... Celles-ci, bien entendu, ne lui servaient plus qu'à la scène, les traînes de velours et de moire n'étant point faites pour balayer les boulevards extérieurs... A elles seules, les robes occupaient une des deux chambres. Elles étaient là pendues tout autour à des portemanteaux d'acier, et leurs grands plis soyeux, leurs couleurs voyantes contrastaient étrangement avec le carreau dérougi et le meuble fané. 
C'est dans cette chambre que couchait la Négresse. 
Elle y avait installé sa paillasse, son fer à cheval, sa bouteille d'eau-de-vie ; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait pas de lumière. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc, accroupie sur une paillasse au clair de lune, avait l'air, parmi ces robes mystérieuses, d'une vieille sorcière préposée par Barbe-Bleue à la garde des sept pendues. L'autre pièce, la plus petite, était pour eux et le kakatoès. 
Juste la place d'un lit, de trois chaises, d'une table et du grand perchoir à bâtons dorés. Si triste et si étroit que fût leur logis, ils n'en sortaient jamais. Le temps que leur laissait le théâtre, ils le passaient chez eux à apprendre leurs rôles, et c'était, je vous le jure, un terrible charivari. D'un bout de la maison à l'autre on entendait leurs rugissements dramatiques: “ Ma fille, rendez-moi ma fille! - Par ici, Gaspard ! - Son nom, son nom, miséra-a-ble!” Par là-dessus, les cris déchirants du kakatoès, et la voix aiguë de Coucou-Blanc qui chantonnait sans cesse: 
Tolocototignan !... Tolocototignan !... 
Irma Borel était heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela l'amusait de jouer au ménage d'artistes pauvres. “ Je ne regrette rien”, disait-elle souvent. 
Qu'aurait-elle regretté ? Le jour où la misère la fatiguerait, le jour où elle serait lasse de boire du vin au litre et de manger ces hideuses portions à sauce brune qu'on leur montait de la gargote, le jour où elle en aurait jusque-là de l'art dramatique de la banlieue, ce jour-là, elle savait bien qu'elle reprendrait son existence d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu, elle n'aurait qu'à lever un doigt pour le retrouver. 
C'est cette pensée d'arrière-garde qui lui donnait du courage et lui faisait dire : “ Je ne regrette rien. ” Elle ne regrettait rien, elle ; mais lui, lui ?... 
Ils avaient débuté tous les deux dans Gaspardo le Pêcheur, un des plus beaux morceaux de ferblanterie mélodramatique. Elle y fut très acclamée, non certes pour son talent - mauvaise voix, gestes ridicules mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours. Le public de là-bas n'est pas habitué à ces exhibitions de chair éblouissante et de robes glorieuses à quarante francs le mètre. Dans la salle on disait : “ C'est une duchesse! ” et les titis émerveillés applaudissaient à tête fendre... 
Il n'eut pas le même succès. On le trouva trop petit ; et puis il avait peur, il avait honte. Il parlait tout bas comme à confesse: “Plus haut! plus haut ! ” lui criait-on. Mais sa gorge se serrait, étranglant les mots au passage. Il fut sifflé... Que voulez-vous ! Irma avait beau dire, la vocation n'y était pas. 
Après tout, parce qu'on est mauvais poète, ce n'est pas une raison pour être bon comédien. 
La créole le consolait de son mieux : “ Ils n'ont pas compris le caractère de ta tête... ”, lui disait-elle souvent. Le directeur ne s'y trompa point lui, sur le caractère de sa tête. Après deux représentations orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit : 
“ Mon petit, le drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyés. Essayons du vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras très bien. ” Et dès le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de là limonade Rogé en guise de champagne, et qui courent la scène en se tenant le ventre, les niais à perruque rousse qui pleurent comme des veaux, “ heu !... heu !... heu !... ”, les amoureux de campagne qui roulent des yeux bêtes en disant : “ Mam'selle, j'vous aimons ben !... heulla ! 
ben vrai, j'vous aimons tout plein!” Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux qui font rire, et la vérité me force à dire qu'il ne s'en tira pas trop mal. Le malheureux avait du succès ; il faisait rire! 
Expliquez cela si vous pouvez. C'est quand il était en scène, grimé, plâtré, chargé d'oripeaux, que le petit Chose pensait à Jacques et aux yeux noirs. C'est au milieu d'une grimace, au coin d'un lazzi bête, que l'image de tous ces chers êtres, qu'il avait lâchement trahis, se dressait tout à coup devant lui. 
Presque tous les soirs, les titis de l'endroit pourront vous l'affirmer, il lui arrivait de s'arrêter net au beau milieu d'une tirade et de rester debout, sans parler, la bouche ouverte, à regarder la salle... Dans ces moments-là, son âme lui échappait, sautait par-dessus la rampe, crevait le plafond du théâtre d'un coup d'aile, et s'en allait bien loin donner un baiser à Jacques, un baiser à Mme Eyssette, demander grâce aux yeux noirs en se plaignant amèrement du triste métier qu'on lui faisait faire. 
“ Heulla! ben vrai ! j' vous aimons tout plein !... ” disait tout à coup la voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arraché à son rêve, tombé du ciel, promenait autour de lui de grands yeux étonnés où se peignait un effarement si naturel, si comique, que toute la salle partait d'un gros éclat de rire. En argot de théâtre, c'est ce qu'on appelle un effet. Sans le vouloir, il avait trouvé un effet. 
La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes. C'était une façon de troupe nomade, jouant tantôt à Grenelle, à Montparnasse, à Sèvres, à Sceaux, à Saint-Cloud. Pour aller d'un pays à l'autre, on s'entassait dans l'omnibus du théâtre - un vieil omnibus café au lait traîné par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs rôles se mettaient dans le fond et repassaient les brochures. 
C'était sa place à lui. 
Il restait là, taciturne et triste comme sont les grands comiques, l'oreille fermée à toutes les trivialités qui bourdonnaient à ses côtés. Si bas qu'il fût tombé, ce cabotinage roulant était encore au-dessous de lui. Il avait honte de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de vieilles prétentions, fanées, fardées, maniérées, sentencieuses. Les hommes, des êtres communs, sans idéal, sans orthographe, des fils de coiffeurs ou de marchandes de frites, qui s'étaient faits comédiens par désoeuvrement, par fainéantise, par amour du paillon, du costume, pour se montrer sur les planches en collant de couleur tendre et redingotes à la Souwaroff, les lovelaces de Barrière, toujours préoccupés de leur tenue, dépensant leurs appointements en frisures, et vous disant, d'un air convaincu : “Aujourd'hui, j'ai bien travaillé”, quand ils avaient passé cinq heures à se faire une paire de bottes Louis XV avec deux mètres de papier verni... En vérité, c'était bien la peine de railler le salon à musique de Pierrotte pour venir échouer dans cette guimbarde. A cause de son air maussade et de ses fiertés silencieuses, ses camarades ne l'aimaient pas. On disait : 
“ C'est un sournois. ” La créole, en revanche, avait su gagner tous les coeurs. Elle trônait dans l'omnibus comme une princesse en bonne fortune, riait à belles dents, renversait la tête en arrière pour montrer sa fine encolure, tutoyait tout le monde, appelait les hommes “ mon vieux ”, les femmes “ ma petite ”, et forçait les plus hargneux à dire d'elle : “ C'est une bonne fille. ” Une bonne fille, quelle dérision!... 
Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait au lieu de la représentation. Le spectacle fini, on se déshabillait d'un tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer à Paris. 
Alors il faisait noir. On causait à voix basse, en se cherchant dans l'ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire étouffé... A l'octroi du faubourg du Maine, l'omnibus s'arrêtait pour remiser. Tout le monde descendait, et l'on allait en troupe reconduire Irma Borel jusqu'à la porte du grand taudis, où Coucou-Blanc, aux trois quarts ivre, les attendait avec sa chanson triste: Tolocototignan !... Tolocototignan !... 
A les voir ainsi rivés l'un à l'autre, on aurait pu croire qu'ils s'aimaient. Non! ils ne s'aimaient pas. 
Ils se connaissaient bien trop pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le savait faible et mou jusqu'à la lâcheté. Elle se disait : “ Un beau matin, son frère va venir et me l'enlever pour le rendre à sa porcelainière. ” Lui se disait: “ Un de ces jours, lassée de la vie qu'elle mène, elle s'envolera avec un monsieur de Huit à Dix, et moi, je resterai seul dans ma fange... ” Cette crainte éternelle qu'ils avaient de se perdre faisait le plus clair de leur amour. Ils ne s'aimaient pas, et pourtant étaient jaloux.  Chose singulière, n'est-ce pas ? que là où il n'y a pas d'amour, il puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est ainsi... Quand elle parlait familièrement à quelqu'un du théâtre, il devenait pâle. Quand il recevait une lettre, elle se jetait dessus et la décachetait avec des mains tremblantes... Le plus souvent, c'était une lettre de Jacques. Elle la lisait jusqu'au bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble: “Toujours la même chose”, disait-elle avec dédain. Hélas! oui! toujours la même chose, c'est-à-dire le dévouement, la générosité, l'abnégation. C'est bien pour cela qu'elle détestait tant le frère...  Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On lui écrivait que tout allait bien, que La Comédie pastorale était aux trois quarts vendue, et qu'à l'échéance des billets on trouverait chez les libraires tout l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et bon comme toujours, il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue Bonaparte, où Coucou-Blanc allait les chercher. 
Avec les cent francs de Jacques et les appointements du théâtre, ils avaient bien sûr de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres frères. Mais ni l'un ni l'autre ils ne savaient, comme on dit, ce que c'est que l'argent : lui, parce qu'il n'en avait jamais eu ; elle, parce qu'elle en avait toujours eu trop. 
Aussi, quel gaspillage ! Dès le 5 du mois, la caisse  une petite pantoufle javanaise en paille de maïs - la caisse était vide. Il y avait d'abord le kakatoès qui à lui seul, coûtait autant à nourrir qu'une personne de grandeur naturelle. Il y avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les pattes de lièvre, tout l'attirail de la peinture dramatique. Puis les brochures du théâtre étaient trop vieilles, trop fanées; madame voulait des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup de fleurs. Elle se serait passée de manger plutôt que de voir ses jardinières vides. 
En deux mois, la maison fut criblée de dettes. On devait à l'hôtel, au restaurant, au portier du théâtre. 
De temps en temps, un fournisseur se lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-là, en désespoir de tout, on courait vite chez l'imprimeur de La Comédie pastorale, et on lui empruntait. quelques louis de la part de Jacques. L'imprimeur, qui avait entre les mains le second volume des fameux mémoires et savait Jacques toujours secrétaire de M. d'Hacqueville, ouvrait sa bourse sans méfiance. De louis en louis, on était arrivé à lui emprunter quatre cents francs qui, joints aux neuf cents francs de La Comédie pastorale, portaient la dette de Jacques jusqu'à treize cents francs. 
Pauvre mère Jacques! que de désastres l'attendaient à son retour! Daniel disparu, les yeux noirs en larmes, pas un volume vendu et treize cents francs à payer. Comment se tirerait-il de là ?... La créole ne s'inquiétait guère, elle. Mais lui, le petit Chose, cette pensée ne le quittait pas, C'était une obsession, une angoisse perpétuelle. Il avait beau chercher à s'étourdir, travailler comme un forçat (et de quel travail, juste Dieu!), apprendre de nouvelles bouffonneries, étudier devant le miroir de nouvelles grimaces, toujours le miroir lui renvoyait l'image de Jacques au lieu de la sienne ; entre les lignes de son rôle, au lieu de Langlumeau, de Josias et autres personnages de vaudeville, il ne voyait que le nom de Jacques ; Jacques, Jacques, toujours Jacques! Chaque matin, il regardait le calendrier avec, terreur et, comptant les jours qui le séparaient de la première échéance des billets, il se disait en frissonnant : “ Plus qu'un mois, plus que trois semaines!” Car il savait bien qu'au premier billet protesté tout serait découvert, et que le martyre de son frère commencerait dès ce jour-là. Jusque dans son sommeil cette idée le poursuivait. Quelquefois il se réveillait en sursaut, le coeur serré, le visage inondé de larmes, avec le souvenir confus d'un rêve terrible et singulier qu'il venait d'avoir. 
Ce rêve, toujours le même, revenait presque toutes les nuits. Cela se passait dans une chambre inconnue, où il y avait une grande armoire à vieilles ferrures grimpantes. Jacques était là, pâle, horriblement pâle, étendu sur un canapé ; il venait de mourir. Camille Pierrotte était là, elle aussi, et, debout devant l'armoire, elle cherchait à l'ouvrir pour prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir ; et tout en tâtonnant avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire d'une voix navrante : “ Je ne peux pas ouvrir... J'ai trop pleuré... je n'y vois plus... ” Quoiqu'il voulût s'en défendre, ce rêve l'impressionnait au-delà de la raison. Dès qu'il fermait les yeux, il revoyait Jacques étendu sur le canapé, et Camille aveugle, devant l'armoire... Tous ces remords, toutes ces terreurs, le rendaient de jour en jour plus sombre, plus irritable. La créole, de son côté, n'était plus endurante. D'ailleurs elle sentait vaguement qu'il lui échappait - sans qu'elle sût par où - et cela l'exaspérait. A tout moment, c'étaient des scènes terribles, des cris, des injures, à se croire dans un bateau de blanchisseuses. 
Elle lui disait : “ Va-t'en avec ta Pierrotte, te faire donner des coeurs de sucre. ” Et lui, tout de suite : “ Retourne à ton Pacheco te faire fendre la lèvre. ” Elle l'appelait : “ Bourgeois ! ” Il lui répondait : “Coquine ! ” Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient généreusement pour recommencer le lendemain. 
C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rivés au même fer, couchés dans le même ruisseau... C'est cette existence fangeuse, ce sont ces heures misérables qui défilent aujourd'hui devant mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Négresse, le bizarre et mélancolique : Tolocototignan !... Tolocototignan !... 

Chapitre XIII;

L'ENLEVEMENT 

C'ÉTAIT un soir, vers neuf heures, au théâtre Montparnasse. Le petit Chose, qui jouait dans la première pièce, venait de finir et remontait dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait entrer en scène. Elle était rayonnante, tout en velours et en guipure, l'éventail au poing comme Célimène. 
“ Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train... je serai très belle. ” Il hâta le pas vers sa loge et se déshabilla bien vite. Cette loge, qu'il partageait avec deux camarades, était un cabinet sans fenêtre, bas de plafond, éclairé au schiste. Deux ou trois chaises de paille formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de glace, des perruques défrisées, des guenilles à paillettes, velours fanés, dorures éteintes ; à terre, dans un coin, des pots de rouge sans couvercle, des houppes à poudre de riz toutes déplumées. 
Le petit Chose était là depuis un moment, en train de se désaffubler quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas : “ Monsieur Daniel ! monsieur Daniel!” Il sortit de sa loge et, penché sur le bois humide de la rampe, demanda : “ Qu'y a-t-il ? ” Puis, voyant qu'on ne répondait pas, il descendit, tel qu'il était, à peine vêtu, barbouillé de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur les yeux. 
Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un. 
“ Jacques!” cria-t-il en reculant. 
C'était Jacques... Ils se regardèrent un moment, sans parler. A la fin, Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce, pleine de larmes: “ Oh! Daniel ! ” Ce fut assez. Le petit Chose, remué jusqu'au fond des entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif et dit tout bas, si bas que son frère put à peine l'entendre : “ Emmène-moi d'ici, Jacques. ” Jacques tressaillit ; et le prenant par la main, il l'entraîna dehors. Un fiacre attendait à la porte ; ils y montèrent. “ Rue des Dames, aux Batignolles! ” cria la mère Jacques. “ C'est mon quartier! ” répondit le cocher d'une voix joyeuse, et la voiture s'ébranla, 
 Jacques était à Paris depuis deux jours. Il arrivait de Palerme, où une lettre de Pierrotte - qui lui courait après depuis trois mois - l'avait enfin découvert. Cette lettre, courte et sans phrases, lui apprenait la disparition de Daniel. 
En la lisant, Jacques devina tout. Il se dit : “ L'enfant fait des bêtises... Il faut que j'y aille. ” Et sur le champ il demanda un congé au marquis. 
“ Un congé! fit le bonhomme en bondissant... Etes-vous fou ?... Et mes mémoires ?... 
- Rien que huit jours, monsieur le marquis, le temps d'aller et de revenir ; il y va de la vie de mon frère. - Je me moque pas mal de votre frère... Est-ce que vous n'étiez pas prévenu, en entrant ? Avez-vous oublié nos conventions ? 
- Non, monsieur le marquis, mais... 
- Pas de mais qui tienne. Il en sera de vous comme des autres. Si vous quittez votre place pour huit jours, vous n'y rentrerez jamais. Réfléchissez là-dessus, je vous prie... et tenez! pendant que vous faites vos réflexions, mettez-vous là. Je vais dicter. 
- C'est tout réfléchi, monsieur le marquis, Je m'en vais. - Allez au diable. ” Sur quoi l'intraitable vieillard prit son chapeau et se rendit au consulat français pour s'informer d'un nouveau secrétaire. 
Jacques partit le soir même. 
En arrivant à Paris, il courut rue Bonaparte. “ Mon frère est là-haut ? ” cria-t-il au portier qui fumait sa pipe dans la cour, à califourchon sur la fontaine. Le portier se mit à rire: “ Il y a beau temps qu'il court ”, dit-il sournoisement. 
Il voulait faire le discret, mais une pièce de cent sous lui desserra les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquième et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait où, dans quelque coin de Paris mais ensemble! coup sûr, car la Négresse Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il ajouta que 
M. Daniel, en partant, avait oublié de lui donner congé, et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler d'autres menues dettes. 
“ C'est bien, dit Jacques, tout sera payé. Et sans perdre une minute, sans prendre seulement le temps de secouer la poussière du voyage, il se mit à la recherche de son enfant. 
Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le dépôt général de La Comédie pastorale étant là, Daniel devait y venir souvent. 
“ J'allais vous écrire, lui dit l'imprimeur en le voyant entrer. Vous savez que le premier billet échoit dans quatre jours. ” . 
Jacques répondit sans s'émouvoir! “ J'y ai songé, Dès demain j'irai faire ma tournée chez les libraires !. 
Ils ont de l'argent à me remettre. La vente a très bien marché. ” L'imprimeur ouvrit démesurément ses gros yeux bleus d'Alsace. 
“ Comment ?... La vente a bien marché! Qui vous a dit cela ? ” Jacques pâlit, pressentant une catastrophe. 
“ Regardez donc dans ce coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes empilés. C'est La Comédie pastorale. Depuis cinq mois qu'elle est dans le commerce, on n'en a vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires se sont lassés et m'ont renvoyé les volumes qu'ils avaient en dépôt. A l'heure qu'il est, tout cela n'est plus bon qu'à vendre au poids du papier. C'est dommage, c'était bien imprimé. ” Chaque parole de cet homme tombait sur la tête de Jacques comme un coup de canne plombée, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel, en son nom, avait emprunté de l'argent à l'imprimeur. 
“ Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoyé une horrible Négresse pour me demander deux louis ; mais j'ai refusé net. D'abord parce que ce mystérieux commissionnaire à tête de ramoneur ne m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez; monsieur Eyssette, moi, je ne suis pas riche, et cela fait déjà plus de quatre cents francs que j'avance à votre frère. 
- Je le sais, répondit fièrement la mère Jacques, mais soyez sans inquiétude, cet argent, vous sera bientôt rendu. ” Puis il sortit bien vite, de peur de laisser voir son émotion. Dans la rue, il fut obligé de s'asseoir sur une borne. Les jambes lui manquaient. Son enfant en fuite, sa place perdue, l'argent de l'imprimeur à rendre, la chambre, le portier, l'échéance du surlendemain, tout cela bourdonnait, tourbillonnait dans sa cervelle... Tout à coup il se leva: “ D'abord les dettes, se dit-il, c'est le plus pressé. ” Et malgré la lâche conduite de son frère envers les Pierrotte, il alla sans hésiter s'adresser à eux. 
En entrant dans le magasin de l'ancienne maison Lalouette, Jacques aperçut derrière le comptoir une grosse face jaunie et bouffie que d'abord il ne reconnaissait pas ; mais au bruit que fit la porte, la grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un retentissant “C'est bien le cas de le dire ” auquel on ne pouvait pas se tromper... Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait un autre homme. Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond, n'existait plus: Les larmes que sa petite versait depuis cinq mois avaient rougi ses yeux, fondu ses joues. Sur ses lèvres décolorées, le rire éclatant des anciens jours faisait place maintenant à un sourire froid, silencieux, le sourire des veuves et des amantes délaissées. Ce n'était plus Pierrotte, c'était Ariane, c'était Nina. 
Du reste, dans le magasin de l'ancienne maison Lalouette, il n'y avait que lui de changé. Les bergères coloriées, les Chinois à bedaines violettes, souriaient toujours béatement sur les hautes étagères, parmi les verres de Bohême et les assiettes à grandes fleurs. 
Les soupières rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par places derrière les mêmes vitrines et dans l'arrière-boutique la même flûte roucoulait toujours discrètement. 
“ C'est moi, Pierrotte, dit la mère Jacques en affermissant sa voix, je viens vous demander un grand service. Prêtez-moi quinze cents francs.” Pierrotte, sans répondre, ouvrit sa caisse, remua quelques écus ; puis, repoussant le tiroir, il se leva tranquillement. 
“ Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les chercher là-haut. ” Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint: “ Je ne vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine. ” Jacques soupira. “Vous avez raison, Pierrotte, il vaut mieux que je ne monte pas. ” Au bout de cinq minutes, le Cévenol revint avec deux billets de mille francs qu'il lui mit dans la main. 
Jacques ne voulait pas les prendre : “ Je n'ai besoin que de quinze cents francs ”, disait-il. Mais le Cévenol insista : “ Je vous en prie, monsieur Jacques, gardez tout. 
Je tiens à ce chiffre de deux mille francs. C'est ce que mademoiselle m'a prêté dans le temps pour m'acheter un homme. Si vous me refusiez, c'est bien le cas de le dire, je vous en voudrais mortellement. ” Jacques n'osa pas refuser ; il mit l'argent dans sa poche, et, tendant la main au Cévenol, il lui dit très simplement : “ Adieu, Pierrotte, et merci! ” Pierrotte lui retint la main. 
Ils restèrent quelque temps ainsi, émus et silencieux, en face l'un de l'autre. Tous les deux, ils avaient le nom de Daniel sur les lèvres, mais ils n'osaient pas le prononcer, par une même délicatesse... Ce père et cette mère se comprenaient si bien!... Jacques, le premier, se dégagea doucement. Les larmes le gagnaient ; il avait hâte de sortir, Le Cévenol l'accompagna jusque dans le passage. Arrivé là, le pauvre homme ne put pas contenir plus longtemps l'amertume dont son coeur était plein, et il commença d'un air de reproche : “ Ah ! monsieur Jacques... monsieur Jacques... c'est bien le cas de le dire!... ” Mais il était trop ému pour achever sa traduction, et ne put que répéter deux fois de suite : “ C'est bien le cas de le dire... C'est bien le cas de le dire... ” Oh! oui, c'était bien le cas de le dire! En quittant Pierrotte, Jacques retourna chez l'imprimeur. Malgré les protestations de l'Alsacien, il voulut lui rendre sur-le-champ les quatre cents francs prêtés à Daniel. Il lui laissa en outre, pour n'avoir plus à s'inquiéter, l'argent des trois billets à échoir ; après quoi, se sentant le coeur plus léger, il se dit : 
“Cherchons l'enfant. ” Malheureusement, l'heure était déjà trop avancée pour se mettre en chasse le jour même ; d'ailleurs la fatigue du voyage, l'émotion, la petite toux sèche et continue qui le minait depuis longtemps, avaient tellement brisé la pauvre mère Jacques, qu'il dut revenir rue Bonaparte pour prendre un peu de repos. 
Ah ! lorsqu'il entra dans la petite chambre et qu'aux dernières heures d'un vieux soleil d'octobre, il revit tous ces objets qui lui parlaient de son enfant: 
l'établi aux rimes devant la fenêtre, son verre, son encrier, ses pipes à court tuyau comme celles de l'abbé Germane ; lorsqu'il entendit sonner les bonnes cloches de Saint-Germain un peu enrouées par le brouillard, lorsque l'angélus du soir - cet angélus mélancolique que Daniel aimait tant - vint battre de l'aile contre les vitres humides ; ce que la mère Jacques souffrit, une mère seule pourrait le dire... 
Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout, ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui le mît sur la trace du fugitif. Mais hélas! les armoires étaient vides. On n'avait laissé que du vieux linge, des guenilles. Toute la chambre sentait le désastre et l'abandon. On était parti, on s'était enfui. Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier, et dans la cheminée, sous un monceau de papier brûlé, une boîte blanche à filets d'or. Cette boîte, il la reconnut. C'était là qu'on mettait les lettres des yeux noirs. Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilège! En continuant ses recherches, il dénicha dans un tiroir de l'établi quelques feuillets couverts d'une écriture irrégulière, fiévreuse, l'écriture de Daniel quand il était inspiré. “ C'est un poème sans doute ” se dit la mère Jacques en s'approchant de la fenêtre pour lire. C'était un poème en effet, un poème lugubre, qui commençait ainsi : 
“ Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois, je ne fais que te mentir. ” Cette lettre n'était pas partie ; mais, comme on voit, elle arrivait quand même à destination. La Providence, cette fois, avait fait le service de la poste. 
Jacques la lut d'un bout à l'autre. Quand il fut au passage où la lettre parlait d'un engagement à Montparnasse, proposé avec tant d'insistance, refusé avec tant de fermeté, il fit un bond de joie : 
“ Je sais où il est ”, cria-t-il ; et, mettant la lettre dans sa poche, il se coucha plus tranquille; mais, quoique brisé de fatigue, il ne dormit pas. Toujours cette maudite toux... Au premier bonjour de l'aurore, une aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement. Son plan était fait. 
Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans sa malle, sans oublier la petite boîte à filets d'or, dit un dernier adieu à la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout ouvert, la porte, la fenêtre, les armoires, pour que rien de leur belle vie ne restât dans ce logis que d'autres habiteraient désormais. En bas, il donna congé de la chambre, paya les loyers en retard ; puis, sans répondre aux questions insidieuses du portier, il héla une voiture qui passait et se fit conduire à l'hôtel Pilois, rue des Dames, aux Batignolles. 
Cet hôtel était tenu par un frère du vieux Pilois, le cuisinier du marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes recommandées. Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle d'une réputation toute particulière. Habiter l'hôtel Pilois, c'était un certificat de bonne vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagné la confiance du Vatel de la maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala.  
Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement à faire partie des locataires, on lui donna sans hésiter une belle chambre au rez-de-chaussée, avec deux croisées ouvrant sur le jardin de l'hôtel, j'allais dire du couvent. Ce jardin n'était pas grand : trois ou quatre acacias, un carré de verdure indigente - la verdure des Batignolles -, un figuié sans figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthèmes en faisaient tous les frais ; mais enfin cela suffisait pour égayer la chambre, un peu triste et humide de son naturel... 
Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous, serra son linge, posa un râtelier pour les pipes de Daniel, accrocha le portrait de Mme Eyssette à la tête du lit, fit enfin de son mieux pour chasser cet air de banalité qui empeste les garnis; puis, quand il eut bien pris possession, il déjeuna sur le pouce, et sortit après, En passant, il avertit M. Pilois que ce soir-là, exceptionnellement; il rentrerait peut-être un peu tard, et le pria de faire préparer dans sa chambre un gentil souper avec deux couverts et du vin vieux. Au lieu de se réjouir de cet extra, le bon M. Pilois rougit jusqu'au bout des oreilles, comme un vicaire de première année. 
“ C'est que, dit-il d'un air embarrassé, je ne sais pas... Le règlement de l'hôtel s'oppose... nous avons des ecclésiastiques qui... ” Jacques sourit: “ Ah! très bien, je comprends... 
Ce sont les deux couverts qui vous épouvantent... 
Rassurez-vous, mon cher monsieur Pilois, ce n'est pas une femme. ” Et à part lui, en descendant vers Montparnasse, il se disait : “ Pourtant, si, c'est une femme, une femme sans courage, un enfant sans raison qu'il ne faut plus jamais laisser seul. ” Dites-moi pourquoi ma mère Jacques était si sûr de me trouver à Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis le temps où je lui écrivis la terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitté le théâtre; j'aurais pu n'y être pas entré... Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il avait la conviction de me trouver là-bas, et de me ramener le soir même ; seulement, il pensait avec raison : “ Pour l'enlever, il faut qu'il soit seul, que cette femme ne se doute de rien. ” C'est ce qui l'empêcha de se rendre directement au théâtre chercher des renseignements. Les coulisses sont bavardes ; un mot pouvait donner l'éveil... Il aima mieux s'en rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter. 
Les prospectus des spectacles faubouriens se posent à la porte des marchands de vin du quartier, derrière un grillage, à peu près comme les publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les lisant, poussa une exclamation de joie. 
Le théâtre Montparnasse donnait, ce soir-là, Marie-Jeanne, drame en cinq actes, joué par Mmes Irma Borel, Désirée Levrault, Guigne, etc. 
Précédé de : Amour et Pruneaux, vaudeville en un acte, par MM. Daniel, Antonin et Mlle Léontine. 
“ Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la même pièce ; je suis sûr de mon coup. ” Il entra dans.un café du Luxembourg pour attendre l'heure de l'enlèvement.  
Le soir venu, il se rendit au théâtre. Le spectacle était déjà commencé. Il se promena environ une heure sous la galerie, devant la porte, avec les gardes municipaux. 
De temps en temps, les applaudissements de l'intérieur venaient jusqu'à lui comme un bruit de grêle lointaine, et cela lui serrait le coeur de penser que c'était peut-être les grimaces de son enfant qu'on applaudissait ainsi... Vers neuf heures, un flot de monde se précipita bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait de finir ; il y avait des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait : “ Ohé !... Pilouitt !... Lalaitou!” toutes les vociférations de la ménagerie parisienne... Dame! ce n'était pas la sortie des Italiens! Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue ; puis, vers la fin de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans une allée noire et gluante à côté du théâtre - l'entrée des artistes -,et demanda à parler à Mme Irma Borel. 
“ Impossible, lui dit-on. Elle est en scène... ” C'était un sauvage pour la ruse, cette mère Jacques! De son air le plus tranquille, il répondit ! “Puisque je ne peux pas voir Mme Irma Borel, veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission auprès d'elle. ” Une minute après, la mère Jacques avait reconquit son enfant et l'emportait bien vite à l'autre bout de Paris.  

Chapitre XIV;

LE REVE 

“REGARDE donc, Daniel, me dit ma mère Jacques quand nous entrâmes dans la chambre de l'hôtel Pilois : c'est comme la nuit de ton arrivée à Paris!” Comme cette nuit-là, en effet, un joli réveillon nous attendait sur une nappe bien blanche : le pâté sentait bon, le vin avait l'air vénérable, la flamme claire des bougies riait au fond des verres... Et pourtant, et pourtant, ce n'était plus la même chose! Il y a des bonheurs qu'on ne recommence pas. Le réveillon était le même ; mais il y manquait la fleur de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivée, les projets de travail, les rêves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire et qui donne faim. Pas un, hélas! pas un de ces réveillonneurs du temps passé n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils étaient tous restés dans le clocher de Saint-Germain ; même, au dernier moment, l'Expansion, qui nous avait promis d'être de la fête, fit dire qu'elle ne viendrait pas. 
Oh! non, ce n'était plus la même chose. Je le compris si bien qu'au lieu de m'égayer, l'observation de Jacques me fit monter aux yeux un grand flot de larmes. Je suis sûr qu'au fond du coeur il avait bonne envie de pleurer, lui aussi; mais il eut le courage de se contenir, et me dit en prenant un petit air allègre : “ Voyons ! Daniel, assez pleuré ! Tu ne fais que cela depuis une heure. (Dans la voiture, pendant qu'il me parlait, je n'avais cessé de sangloter sur son épaule.) En voilà un drôle d'accueil! Tu me rappelles positivement les plus mauvais jours de mon histoire, le temps des pots de colle et de : 
“Jacques tu es un âne!” Voyons! séchez vos larmes, jeune repenti, et regardez-vous dans la glace, cela vous fera rire. ” Je me regardai dans la glace ; mais je ne ris pas. 
Je me fis honte... J'avais ma perruque jaune collée à plat sur mon front, du rouge et du blanc plein les joues, par là-dessus la sueur, les larmes... C'était hideux! D'un geste de dégoût, j'arrachai ma perruque ! mais, au moment de la jeter, je fis réflexion, et j'allai la pendre au beau milieu de la muraille. 
Jacques me regardait très étonné : “ Pourquoi la mets-tu là, Daniel ? C'est très vilain, ce trophée de guerrier apache... Nous avons l'air d'avoir scalpé Polichinelle. ” Et moi, très gravement : “ Non! Jacques, ce n'est pas un trophée. C'est mon remords, mon remords palpable et visible, que je veux avoir toujours devant moi. ” Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les lèvres de Jacques, mais tout de suite, il reprit sa mine joyeuse : “ Bah ! laissons cela tranquille ; maintenant que te voilà débarbouillé et que j'ai retrouvé ta chère frimousse, mettons-nous à table, mon joli frisé, je meurs de faim. ” Ce n'était pas vrai ; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu! J'avais beau vouloir faire bon visage au réveillon, tout ce que je mangeais s'arrêtait à ma gorge, et, malgré mes efforts pour être calme, j'arrosais mon. pâté de larmes silencieuses. 
Jacques, qui m'épiait du coin de l'oeil, me dit au bout d'un moment : “Pourquoi pleures-tu ? Est-ce que tu regrettes d'être ici ? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir enlevé ?... ” Je lui répondis tristement : “ Voilà une mauvaise parole, Jacques ! mais je t'ai donné le droit de tout me dire. ” Nous continuâmes pendant quelque temps encore à manger, ou plutôt à faire semblant. A la fin, impatienté de cette comédie que nous nous jouions l'un à l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva. 
“Décidément le réveillon ne va pas ; nous ferions mieux de nous coucher... ” Il y a chez nous un proverbe qui dit : “ Le tourment et le sommeil ne sont pas camarades de lit. ” Je m'en aperçus cette nuit-là. Mon tourment c'était de songer à tout le bien que m'avait fait ma mère Jacques et à tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie à la sienne, mon égoïsme à son dévouement, cette âme d'enfant lâche à ce coeur de héros, qui avait pris pour devise : “ Il n'y a qu'un bonheur au monde, le bonheur des autres. ” C'était aussi de me dire : “ Maintenant, ma vie est gâtée. 
J'ai perdu la confiance de Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime de moi-même... Qu'est-ce que je vais devenir ? ” . 
Cet affreux tourment-là me tint éveillé jusqu'au matin... Jacques non plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite et de gauche sur son oreiller, et tousser d'une petite toux sèche qui me picotait les yeux. Cette fois, je lui demandai bien doucement : 
“ Tu tousses! Jacques. Est-ce que tu es malade ?... ” Il me répondit: “ Ce n'est rien... Dors... ” Et je compris à son air qu'il était plus fâché contre moi qu'il ne voulait le paraître. Cette idée redoubla mon chagrin, et je me remis à pleurer seul sous ma couverture, tant et tant que je finis par m'endormir. Si le tourment empêche le sommeil, les larmes sont un narcotique. 
Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Jacques n'était plus à côté de moi. Je le croyais sorti ; mais, en écartant les rideaux, je l'aperçus à l'autre bout de la chambre, couché sur un canapé, et si pâle, oh ! si pâle... Je ne sais quelle idée terrible me traversa la cervelle. “ Jacques!” criai-je en m'élançant vers lui... Il dormait, mon cri ne le réveilla pas. 
Chose singulière, son visage avait dans le sommeil une expression de souffrance triste que je ne lui avais jamais vue, et qui pourtant ne m'était pas nouvelle. Ses traits amaigris, sa face allongée, la pâleur de ses joues, la transparence maladive de ses mains, tout cela me faisait peine à voir, mais une peine déjà ressentie. 
Cependant, Jacques n'avait jamais été malade. 
Jamais il n'avait eu auparavant ce demi-cercle bleuâtre sous les yeux, ce visage décharné... Dans quel monde antérieur avais-je donc eu la vision de ces choses ?... Tout à coup, le souvenir de mon rêve me revint. Oui ! c'est cela, voilà bien le Jacques du rêve, pâle, horriblement pâle, étendu sur un canapé, il vient de mourir, Daniel Eyssette, et c'est vous qui l'avez tué... A ce moment un rayon de soleil gris entre timidement par la fenêtre et vient courir comme un lézard sur ce pâle visage inanimé... O douceur ! voilà le mort qui se réveille, se frotte les yeux, et me voyant debout devant lui, me dit avec un gai sourire : 
“Bonjour, Daniel! As-tu bien dormi? Moi, je toussais trop. Je me suis mis sur ce canapé pour ne pas te réveiller. ” Et tandis qu'il me parle bien tranquillement, je sens mes jambes qui tremblent encore de l'horrible vision que je viens d'avoir, et je dis dans le secret de mon coeur : “ Eternel Dieu, conservez-moi ma mère Jacques!” Malgré ce triste réveil, le matin fut assez gai. Nous sûmes même retrouver un écho des anciens bons rires, lorsque je m'aperçus en m'habillant que je possédais, pour tout vêtement une culotte courte en futaine et un gilet. rouge à grandes basques, défroques théâtrales que j'avais sur moi au moment de l'enlèvement. 
“ Pardieu ! mon cher, me dit Jacques, on ne pense pas à tout. Il n'y a que les don, Juan sans délicatesse qui songent au trousseau quand ils enlevèrent une belle. Du reste, n'aie pas peur. Nous allons te faire habiller de neuf... Ce sera encore comme à ton arrivée à Paris. ” Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait bien comme moi que ce n'était plus la même chose. 
“ Allons, Daniel, continua mon brave Jacques, en voyant ma mine redevenir songeuse, ne pensons plus au passé. Voici une vie nouvelle qui s'ouvre devant nous, entrons-y sans remords, sans méfiance, et tâchons seulement qu'elle ne nous joue pas les mêmes tours que l'ancienne... Ce que tu comptes faire désormais, mon frère, je ne te le demande pas, mais il me semble que si tu veux entreprendre un nouveau poème l'endroit sera bon, ici, pour travailler. La chambre est tranquille. Il y a des oiseaux qui chantent dans le jardin. Tu mets l'établi aux rimes devant la fenêtre... ” Je l'interrompis vivement : “ Non ! Jacques, plus de poèmes, plus de rimes. Ce sont des fantaisies qui te coûtent trop cher. Ce que je veux, maintenant, c'est faire comme toi, travailler, gagner ma vie, et t'aider de toutes mes forces à reconstruire le foyer. ” Et lui souriant et calme : “ Voilà de beaux projets, monsieur le papillon bleu ; mais ce n'est point cela qu'on vous demande. Il ne s'agit pas de gagner votre vie, et si seulement vous promettiez... Mais, baste! nous recauserons de cela plus tard... Allons acheter tes habits. ” 
Je fus obligé, pour sortir, d'endosser une de ses redingotes, qui me tombait jusqu'aux talons et me donnait l'air d'un musicien piémontais; il ne me manquait qu'une harpe. Quelques mois auparavant, si j'avais dû courir les rues dans un pareil accoutrement, je serais mort de honte ; mais, pour l'heure, j'avais bien d'autres hontes à fouetter, et les yeux des femmes pouvaient rire sur mon passage, ce n'était plus la même chose que du temps de mes caoutchoucs... Oh! non! ce n'était plus la même chose. “ A présent que te voilà chrétien, me dit la mère Jacques en sortant de chez le fripier, je vais te ramener à l'hôtel Pilois : puis, j'irai voir si le marchand de fer dont je tenais les livres avant mon départ veut encore me donner de l'ouvrage.." L'argent de Pierrotte ne sera pas éternel ; il faut que je songe à notre pot-au-feu. ” J'avais envie de lui dire: “ Eh bien, Jacques, va-t'en chez ton marchand de fer. Je saurai bien rentrer seul à la maison. ” Mais ce qu'il en faisait, je le compris, c'était pour être sûr que je n'allais pas retourner à Montparnasse. Ah! s'il avait pu lire dans mon âme. 
Pour le tranquilliser, je le laissai me reconduire jusqu'à l'hôtel ; mais à peine eut-il les talons tournés que je pris mon vol dans la rue. J'avais des courses à faire, moi aussi... 
Quand je rentrai il était tard. Dans la brume du jardin, une grande ombre noire se promenait avec agitation. C'était ma mère Jacques. “ Tu as bien fait d'arriver me dit-il en grelottant. J'allais partir pour Montparnasse...” J'eus un mouvement de colère : “ Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n'est pas généreux... Est-ce que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne me rendras jamais ta confiance ? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher au monde, que je ne viens pas d'où tu crois, que cette femme est morte pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout entier, et que ce passé terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a laissé que des remords et pas un regret... Que faut-il te dire encore pour te convaincre ? Ah ! tiens, méchant! Je voudrais t'ouvrir ma poitrine, tu verrais que je ne mens pas. ” Ce qu'il me répondit ne m'est pas resté, mais je me souviens que dans l'ombre, il secouait tristement la tête de l'air de dire : “ Hélas! je voudrais bien te croire... ” Et cependant j'étais sincère en lui parlant ainsi. Sans doute qu'à moi seul je n'aurais jamais eu le courage de m'arracher à cette femme, mais maintenant que la chaîne est brisée, j'éprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment, lorsqu'il est trop tard et que déjà l'asphyxie les étrangle et les paralyse. Tout à coup les voisins arrivent, la porte vole en éclats, l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicidés le boivent avec délices, heureux de vivre encore et promettant de ne plus recommencer. Moi pareillement, après cinq mois d'asphyxie morale, je humais à pleines narines l'air pur et fort de la vie honnête, j'en remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie de recommencer... 
C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous les serments du monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincérité... Pauvre garçon! Je lui en avais tant fait! Nous passâmes cette première soirée chez nous, assis au coin du feu comme en hiver, car la chambre était humide et la brume du jardin nous pénétrait jusqu'à la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est triste, cela semble bon de voir un peu de flamme... Jacques travaillait, faisait des chiffres. 
En son absence, le marchand de fer avait voulu tenir ses livres lui-même et il en était résulté un si beau griffonnage, un tel gâchis du doit et avoir qu'il fallait maintenant un mois de grand travail pour remettre les choses en état. Comme vous pensez, je n'aurais pas mieux demandé que d'aider ma mère Jacques dans cette opération. Mais les papillons bleus n'entendent rien à l'arithmétique ; et, après une heure passée sur ces gros cahiers de commerce rayés de rouge et chargés d'hiéroglyphes bizarres, je fus obligé de jeter ma plume aux chiens. 
Jacques, lui, se tirait à merveille de cette aride besogne. Il donnait, tête baissée, au plus épais des chiffres, et les grosses colonnes ne lui faisaient pas peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma rêverie silencieuse: 
“Nous sommes bien, n'est-ce pas ? Tu ne t'ennuies pas, au moins ?” Je ne m'ennuyais pas, mais j'étais triste de lui voir prendre tant de peine, et je pensais, plein d'amertume : “ Pourquoi suis-je sur la terre ?... Je ne sais rien faire de mes bras... Je ne paie pas ma place au soleil de la vie. Je ne suis bon qu'à tourmenter le monde et faire pleurer les yeux qui m'aiment... ” En me disant cela, je songeais aux yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite boîte à filets d'or que Jacques avait posée - peut-être à dessein - sur le dôme carré de la pendule. Que de chose 'elle me rappelait, cette boîte! Quels discours éloquents elle me tenait du haut de son socle de bronze! “ Les yeux noirs t'avaient donné leur coeur, qu'en as-tu fait ? me disait-elle... tu l'as livré en pâture aux bêtes... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé. ” Et moi, gardant encore un germe d'espoir au fond de l'âme, j'essayais de rappeler à la vie, de réchauffer de mon haleine tous ces anciens bonheurs tués de ma propre main. Je songeais: “ C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé!... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé!... ” 
...Cette longue soirée mélancolique, passée devant le feu, en travail et en rêvasseries, vous représente assez bien la nouvelle vie que nous allions mener dorénavant. Tous les jours qui suivirent ressemblèrent à cette soirée... Ce n'est pas Jacques qui rêvassait, bien entendu. Il vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en tisonnant, je disais à la petite boîte à filets d'or : 
“ Parlons un peu des yeux noirs! veux-tu ?... ” Car pour en parler avec Jacques, il n'y fallait pas penser. 
Pour une raison ou pour une autre, il évitait avec soin toute conversation à ce sujet. Pas même un mot sur Pierrotte. Rien... Aussi je prenais ma revanche avec la petite boîte, et nos causeries n'en finissaient pas. 
Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mère bien en train sur ses livres, je gagnais la porte à pas de chat et m'esquivais doucement, en disant: “A tout à l'heure, Jacques!” Jamais il ne me demandait où j'allais ; mais je comprenais à son air malheureux, au ton plein d'inquiétude dont il me faisait : “ Tu t'en vas ? ” qu'il n'avait pas grande confiance en moi. L'idée de cette femme le poursuivait toujours. Il pensait: “ S'il la revoit, nous sommes perdus !... ” Et qui sait? Peut-être avait-il raison. Peut-être que si je l'avais revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle exerçait sur mon pauvre moi, avec sa crinière d'or pâle et son signe blanc au coin de la lèvre... Mais, Dieu merci! je ne la revis pas. 
Un monsieur de Huit-à-Dix quelconque lui fit sans doute oublier son Dani-Dan, et jamais plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle, ni de sa Négresse Coucou-Blanc. 
Un soir, au retour d'une de mes courses mystérieuses, j'entrai dans la chambre avec un cri de joie : “ Jacques! Jacques! Une bonne nouvelle. J'ai trouvé une place... Voilà dix jours que, sans t'en rien dire, je battais le pavé à cette intention... Enfin, c'est fait. J'ai une place... Dès demain, j'entre comme surveillant général à l'institution Ouly, à Montmartre, tout près de chez nous... J'irai de sept heures du matin à sept heures du soir... Ce sera beaucoup de temps passé loin de toi, mais au moins je gagnerai ma vie, et je pourrai te soulager un peu. ” Jacques releva sa tête de dessus ses chiffres, et me répondit assez froidement : “ Ma foi! mon cher, tu fais bien de venir à mon secours... La maison serait trop lourde pour moi seul... Je ne sais pas ce que j'ai, mais depuis quelque temps je me sens tout patraque. ” Un violent accès de toux l'empêcha de continuer. Il laissa tomber sa plume d'un air de tristesse et vint se jeter sur le canapé... De le voir allongé là-dessus, pâle, horriblement pâle, la terrible vision de mon rêve passa encore une fois devant mes yeux, mais ce ne fut qu'un éclair... Presque aussitôt ma mère Jacques se releva et se mit à rire en voyant ma mine égarée : 
“ Ce n'est rien, nigaud! C'est un peu de fatigue. 
J'ai trop travaillé ces derniers temps... Maintenant que tu as une place, j'en prendrai plus à mon aise, et dans huit jours je serai guéri. ” Il disait cela si naturellement, d'une figure si riante, que mes tristes pressentiments s'envolèrent, et, d'un grand mois, je n'entendis plus dans mon cerveau le battement de leurs ailes noires... 
Le lendemain, j'entrai à l'institut Ouly. 
Malgré son étiquette pompeuse, l'institution Ouly était une petite école pour rire, tenue par une vieille dame à repentirs, que les enfants appelaient “ bonne amie ”. Il y avait là-dedans une vingtaine de petits bonshommes, mais, vous savez! des tout petits, de ceux qui viennent à la classe avec leur goûter dans un panier, et toujours un bout de chemise qui passe. 
C'étaient nos élèves. Mme Ouly leur apprenait des cantiques ; moi, je les initiais aux mystères de l'alphabet. J'étais en outre chargé de surveiller les récréations, dans une cour où il y avait des poules et un coq d'Inde dont ces messieurs avaient grand-peur. 
Quelquefois aussi, quand “ bonne amie ” avait sa goutte, c'était moi qui balayais la classe, besogne bien peu digne d'un surveillant général, et que pourtant je faisais sans dégoût, tant je me sentais heureux de pouvoir gagner ma vie... Le soir, en rentrant à l'hôtel Pilois, je trouvais le dîner servi et la mère Jacques qui m'attendait... Après dîner, quelques tours de jardin faits à grands pas, puis la veillée au coin du feu... Voilà toute notre vie... De temps en temps, on recevait une lettre de M. ou Mme Eyssette; c'étaient nos grands événements. Mme Eyssette continuait à vivre chez l'oncle Baptiste ; M. Eyssette voyageait toujours pour la Compagnie vinicole. 
Les affaires n'allaient pas trop mal. Les dettes de Lyon étaient aux trois quarts payées. Dans un an ou deux, tout serait réglé, et on pourrait songer à se remettre tous ensemble... 
Moi, j'étais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette à l'hôtel Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas. “ Non! pas encore, disait-il d'un air singulier, pas encore... Attendons!” Et cette réponse, toujours la même, me brisait le coeur. Je me disais : “ Il se méfie de moi... Il a peur que je fasse encore quelque folie quand Mme Eyssette sera ici. C'est pour cela qu'il veut attendre encore... ” Je me trompais... Ce n'était pas pour cela que Jacques disait : “ Attendons ! ” 

Chapitre XV;

LECTEUR, Si tu as Un esprit fort, Si tes rêves te font sourire, si tu n'as jamais eu le coeur mordu - mordu jusqu'à crier - par le pressentiment des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces têtes de fer que la réalité seule impressionne et qui ne laissent pas traîner un grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'achève pas de lire ces mémoires. Ce qui me reste à dire en ces derniers chapitres est vrai comme la vérité éternelle ; mais tu ne le croiras pas. 
C'était le 4 décembre... 
Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire. Le matin, j'avais laissé Jacques à la maison, se plaignant d'une grande fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout près du figuier, et causant à voix basse avec un gros personnage court et pattu, qui paraissait avoir beaucoup de peine à boutonner ses gants. 
Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'hôtelier me retint : 
“ Un mot, monsieur Daniel ! ” Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta : 
“ C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de le prévenir... ” Je m'arrêtai fort intrigué. De quoi ce gros bonhomme voulait-il me prévenir ? Que ses gants étaient beaucoup trop étroits pour ses pattes ? Je le voyais bien, parbleu !... 
Il y eut un moment de silence et de gêne. M. Pilois, le nez en l'air, regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y étaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnières... A la fin, pourtant, il se décida à parler ; mais sans lâcher son bouton, n'ayez pas peur. 
“ Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans médecin de l'hôtel Pilois, et j'ose affirmer... ” Je ne le laissai pas achever sa phrase. Ce mot de médecin m'avait tout appris. “ Vous venez pour mon frère, lui demandai-je en tremblant... Il est bien malade, n'est-ce pas ? ” Je ne crois pas que ce médecin fût un méchant homme, mais, à ce moment-là, c'étaient ses gants surtout qui le préoccupaient, et sans songer qu'il parlait à l'enfant de Jacques, sans essayer d'amortir le coup, il me répondit brutalement: “ S'il est malade ! je crois bien... Il ne passera pas la nuit. ” Ce fut bien assené, je vous en réponds. La maison, le jardin, M. Pilois, le médecin, je vis tout tourner. 
Je fus obligé de m'appuyer contre le figuier. Il avait le poignet rude, le docteur de l'hôtel Pilois!... Du reste, il ne s'aperçut de rien et continua avec le plus grand calme, sans cesser de boutonner ses gants: 
“ C'est un cas foudroyant de phtisie galopante... Il n'y a rien à faire, du moins rien de sérieux... D'ailleurs on m'a prévenu beaucoup trop tard; comme toujours. 
- Ce n'est pas ma faute, docteur - fit le bon M. Pilois qui persistait à chercher des figues avec la plus grande attention, un moyen comme un autre de cacher ses larmes -, ce n'est pas ma faute. Je savais depuis longtemps qu'il était malade, ce pauvre M. Eyssette, et je lui ai souvent conseillé de faire venir quelqu'un ; mais il ne voulait jamais. Bien sûr qu'il avait peur d'effrayer son frère... C'était si uni, voyez-vous ! ces enfants là ! ” Un sanglot désespéré me jaillit du fond des entrailles. 
“ Allons ! mon garçon, du courage ! me dit l'homme aux gants d'un air de bonté... Qui sait ? la science a prononcé son dernier mot, mais la nature pas encore... 
Je reviendrai demain matin. ” Là-dessus, il fit une pirouette et s'éloigna avec un soupir de satisfaction ; il venait d'en boutonner un ! 
Je restai encore un moment dehors, pour essuyer mes yeux et me calmer un peu ; puis, faisant appel à tout mon courage, j'entrai dans notre chambre d'un air délibéré. 
Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia. 
Jacques, pour me laisser le lit, sans doute, s'était fait mettre un matelas sur le canapé, et c'est. là que je le trouvai, pâle, horriblement pâle, tout à fait semblable au Jacques de mon rêve. 
Ma première idée fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras et de le porter sur son lit, n'importe où, mais de l'enlever de là, mon Dieu, de l'enlever de là. Puis, tout de suite, je fis cette réflexion : “ Tu ne pourras pas, il est trop grand ! ” Et alors, ayant vu ma mère Jacques étendu sans rémission à cette place où le rêve avait dit qu'il devait mourir, mon courage m'abandonna ; ce masque de gaieté contrainte, qu'on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put pas tenir sur mes joues, et je vins tomber à genoux près du canapé, en versant un torrent de larmes. 
Jacques se tourna vers moi péniblement : 
“ C'est toi, Daniel... Tu as rencontré le médecin, n'est-ce pas ? Je lui avait pourtant bien recommandé de ne pas t'effrayer, à ce gros-là. Mais je vois à ton air qu'il n'en a rien fait et que tu sais tout... Donne-moi ta main, frérot... Qui diable se serait douté d'une chose pareille ? Il y a des gens qui vont à Nice pour guérir leur maladie de poitrine ; moi, je suis allé en chercher une. C'est tout à fait original... Ah ! tu sais ! 
si tu te désoles, tu vas m'enlever tout mon courage ; je ne suis déjà pas si vaillant... Ce matin, après ton départ, j'ai compris que cela se gâtait. J'ai envoyé chercher le curé de Saint-Pierre ; il est venu me voir et reviendra tout à l'heure m'apporter les sacrements... Cela fera plaisir à notre mère, tu comprends ! C'est un bon homme, ce curé... Il s'appelle comme ton ami du collège de Sarlande. ” Il n'en put pas dire plus long et se renversa sur l'oreiller, en fermant les yeux. Je crus qu'il allait mourir, et je me mis à crier bien fort : “ Jacques! Jacques ! mon ami !...” De la main, sans parler, il me fit : “ Chut ! chut ! ” à plusieurs reprises. 
A ce moment, la porte s'ouvrit, M. Pilois entra dans la chambre suivi d'un gros homme qui roula comme une boule vers le canapé en criant : “Qu'est-ce que j'apprends, monsieur Jacques ?... C'est bien le cas de le dire... 
- Bonjour, Pierrotte! dit Jacques en rouvrant les yeux ; bonjour, mon vieil ami! J'étais bien sûr que vous viendriez au premier signe... Laisse-le mettre là, Daniel : nous avons à causer tous les deux. ” Pierrotte pencha sa grosse tête jusqu'aux lèvres pâles du moribond, et ils restèrent ainsi un long moment à s'entretenir à voix basse... Moi, je regardais, immobile au milieu de la chambre. J'avais encore mes livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant quelque chose que je n'en tendis pas ; puis il alla allumer les bougies et mettre sur la table une grande serviette blanche. En moi-même je me disais : “Pourquoi met-il le couvert ?... 
Est-ce que nous allons dîner?... mais je n'ai pas faim ! ” La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'hôtel se faisaient des signes en regardant nos fenêtres, Jacques et Pierrotte causaient toujours. 
De temps en temps, j'entendais le Cévenol dire avec sa grosse voix pleine de larmes: “ Oui, monsieur Jacques... ” Mais je n'osais pas m'approcher... A la fin, pourtant, Jacques m'appela et me fit mettre à son chevet, à côté de Pierrotte : 
“Daniel, mon chéri, me dit-il, après une longue pause, je suis bien triste d'être obligé de te quitter ; mais une chose me console ; je ne te laisse pas seul dans la vie... Il te restera Pierrotte, le bon Pierrotte, qui te pardonne et s'engage à me remplacer près de toi... 
- Oui ! oui ! monsieur Jacques, je m'engage... c'est bien le cas de le dire... je m'engage... 
- Vois-tu ! mon pauvre petit, continua la mère Jacques, jamais à toi seul tu ne parviendras à reconstruire le foyer... Ce n'est pas pour te faire de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer... 
Seulement, je crois qu'aidé de Pierrotte, tu parviendras à réaliser notre rêve... Je ne te demande pas d'essayer de devenir un homme; je pense, comme l'abbé Germane, que tu sera un enfant toute ta vie, Mais je te supplie d'être toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout... approche un peu, que je te dise ça dans l'oreille... et surtout de ne pas faire pleurer les yeux noirs. ” Ici, mon pauvre bien-aimé se reposa encore un moment ; puis reprit :  
“ Quand tout sera fini, tu écriras à papa et à maman. Seulement il faudra leur apprendre la chose par morceaux... En une seule fois cela leur ferait trop de mal... Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n'ai pas fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle fût là. Ce sont de trop mauvais moments pour les mères... ” Il s'interrompit et regarda du côté de la porte. 
“ Voilà le Bon Dieu ! ” dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous écarter. 
C'était le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place. Après quoi, le prêtre s'approcha du lit, et la cérémonie commença... 
Quand ce fut fini - oh ! que le temps me sembla long ! - quand ce fut fini, Jacques m'appela doucement près de lui : 
“ Embrasse-moi ”, me dit-il ; et sa voix était si faible qu'il avait l'air de me parler de loin... Il devait être loin en effet, depuis tantôt douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait jeté sur son dos maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!... 
Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main, sa chère main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai et je ne la quittai plus... Nous restâmes ainsi je ne sais combien de temps ; peut-être, une heure, peut-être une éternité, je ne sais pas du tout... Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, à plusieurs reprises sa main remua dans la mienne comme pour me dire : “ Je sens que tu es là. ” Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds à la tête. Je vis ses yeux s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher quelqu'un ; et, comme je me penchais sur lui, je l'entendis dire deux fois très doucement : “ Jacques, tu es un âne... Jacques, tu es un âne!... ” puis rien... Il était mort... 
... Oh ! le rêve ! Il fit un grand vent cette nuit-là. Décembre envoyait des poignées de grésil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ d'argent flambait entre deux bougies. A genoux devant le christ, un prêtre que je ne connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit du vent... Moi, je ne priais pas ; je ne pleurais pas non plus... Je n'avais qu'une idée, une idée fixe, c'était de réchauffer la main de mon bien-aimé que je tenais étroitement serrée dans les miennes. Hélas ! plus le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace... 
Tout à coup le prêtre qui récitait du latin là-bas, devant le christ, se leva et vint me frapper sur l'épaule. 
“ Essaie de prier, me dit-il... Cela te fera du bien. ” Alors seulement, je le reconnus... C'était mon vieil ami du collège de Sarlande, l'abbé Germane lui-même avec sa belle figure mutilée et son air de dragon en soutane... La souffrance m'avait tellement anéanti que je ne fus pas étonné de le voir. Cela me parut tout simple... Mais voici comment il était là. 
Le jour où le petit Chose quittait le collège, l'abbé Germane lui avait dit: “ J'ai bien un frère à Paris, un brave homme de prêtre... mais baste ! à quoi bon te donner son adresse ?... Je suis sûr que tu n'irais pas. ” Voyez un peu la destinée ! Ce frère de l'abbé était curé de l'église Saint-Pierre à Montmartre, et c'est lui que la pauvre mère Jacques avait appelé à son lit de mort. Juste à ce moment, il se trouvait que l'abbé Germane était de passage à Paris et logeait au presbytère... Le soir du 4 décembre, son frère lui dit en entrant : “ Je viens de porter l'extrême-onction à un malheureux enfant qui meurt tout près d'ici. Il faudra prier pour lui, l'abbé ! ” L'abbé répondit : 
“ J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il ?... 
- Attends... c'est un nom du Midi, assez difficile à retenir... Jacques Eysset... Oui, c'est cela... Jacques Eyssette... ” 
Ce nom rappela à l'abbé certain petit pion de sa connaissance ; et sans perdre une minute il courut à l'hôtel Pilois... En rentrant, il m'aperçut debout, cramponné à la main de Jacques. Il ne voulut pas déranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait avec moi ; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la nuit qu'effrayé de mon immobilité, il me frappa sur l'épaule et se fit connaître. 
A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laissé que de vagues souvenirs confus. Il y a là un grand trou dans ma mémoire. Pourtant je me souviens, - mais comme de choses arrivées il y a des siècles -, d'une longue marche interminable dans la boue de Paris, derrière la voiture noire. Je me vois allant, tête nue, entre Pierrotte et l'abbé Germane. Une pluie froide mêlée de grésil nous fouette le visage ; Pierrotte a un grand parapluie ; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la soutane de l'abbé ruisselle, toute luisante !... Il pleut ! il pleut ! oh ! comme il pleut! Près de nous, à côté de la voiture, marche un long monsieur tout en noir, qui porte une baguette d'ébène. Celui-là, c'est le maître des cérémonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les chambellans, il a le manteau de soie, l'épée, la culotte courte et le claque... Est-ce une hallucination de mon cerveau?... Je trouve que cet homme ressemble à M. Viot, le surveillant général du collège de Sarlande. 
Il est long comme lui, tient comme lui sa tête penchée sur l'épaule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce même sourire faux et glacial qui courait sur les lèvres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas M. Viot, mais c'est peut-être son ombre. 
La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement... Il me semble que nous n'arriverons jamais... Enfin, nous voici dans un jardin triste, plein d'une boue jaunâtre où l'on enfonce jusqu'aux chevilles. Nous nous arrêtons au bord d'un grand trou. Des hommes en manteaux courts apportent une grande boîte très lourde qu'il faut descendre là-dedans. L'opération est difficile. Les cordes, toutes raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie : “ Les pieds en avant ! les pieds en avant !... ” En face de moi, de l'autre côté du trou, l'ombre de M. Viot, la tête penchée sur l'épaule, continue à me sourire doucement. Longue, mince, étranglée dans ses habits de deuil, elle se détache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire, toute mouillée... 
Maintenant, je suis seul avec Pierrotte... Nous descendons le faubourg Montmartre... Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je marche à côté de lui, mon chapeau à la main ; il me semble que je suis toujours derrière le corbillard... Tout le long du faubourg, les gens se retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et cet enfant qui va tête nue sous une pluie battante... 
Nous allons, nous allons toujours. Et je suis las, et ma tête est lourde... Enfin, voici le passage du Saumon, l'ancienne maison Lalouette avec ses contrevents peints, ruisselants d'eau verte... Sans entrer dans la boutique, nous montons chez Pierrotte... Au premier étage, les forces me manquent. Je m'assieds sur une marche. Impossible d'aller plus loin; ma tête est trop lourde... Alors Pierrette me prend dans ses bras ; et tandis qu'il me monte chez lui aux trois quarts mort et grelottant de fièvre, j'entends le grésil qui pétille sur la vitrine du passage et l'eau des gouttières qui tombe à grand bruit dans la cour... Il pleut ! il pleut ! oh ! comme il pleut ! 

Chapitre XVI;

LA FIN DU REVE 

LE petit Chose est malade; le petit Chose va mourir ... 
Devant le passage du Saumon, une large litière de paille qu'on renouvelle tous les deux jours fait dire aux gens de la rue : “ Il y a là-haut quelque vieux richard en train de mourir... ” Ce n'est pas un vieux richard qui va mourir, c'est le petit Chose... Tous les médecins l'ont condamné, Deux fièvres typhoïdes en deux ans, c'est beaucoup trop pour ce cervelet d'oiseau-mouche ! Allons! vite, attelez la voiture noire ! Que la grande sauterelle prépare sa baguette d'ébène et son sourire désolé! le petit Chose est malade ; le petit Chose va mourir. 
Il faut voir quelle consternation dans l'ancienne maison Lalouette ! Pierrotte ne dort plus ; les yeux noirs se désespèrent. La dame de grand mérite feuillette son Raspail avec frénésie, en suppliant le bienheureux saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade... Le salon jonquille est condamné, le piano mort, la flûte enclouée. Mais le plus navrant de tout, oh ! le plus navrant c'est une petite robe noire assise dans un coin de la maison, et tricotant du matin au soir, sans rien dire, avec de grosses larmes qui coulent. 
Or, tandis que l'ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et jour, le petit Chose est bien tranquillement couché dans un grand lit de plumes, sans se douter des pleurs qu'il fait répandre autour de lui. Il a les yeux ouverts, mais il ne voit rien ; les objets ne vont pas jusqu'à son âme. Il n'entend rien non plus, rien qu'un bourdonnement sourd, un roulement confus, comme s'il avait pour oreilles deux coquilles marines; ces grosses coquilles à lèvres roses où l'on entend ronfler la mer. Il ne parle pas, il ne pense pas : vous diriez une fleur malade... 
Pourvu qu'on lui tienne une compresse d'eau fraîche sur la tête et un morceau de glace dans la bouche, c'est tout ce qu'il demande. Quand la glace est fondue, quand la compresse est desséchée au feu de son crâne, il pousse un grognement c'est toute sa conversation. 
Plusieurs jours se passent ainsi, - jours sans heures, jours de chaos, puis subitement, un beau matin, le petit Chose éprouve une sensation singulière. Il semble qu'on vient de le tirer du fond de la mer. 
Ses yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire ; il reprend pied... La machine à penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses rouages fins comme des cheveux de fée, se réveille et se met en branle ; d'abord lentement, puis un peu plus vite, puis avec une rapidité folle - tic ! tic ! tic ! - à croire que tout va casser. On sent que cette jolie machine n'est pas faite pour dormir et qu'elle veut réparer le temps perdu... Tic! tic! tic !... Les idées se croisent, s'enchevêtrent comme des fils de soie: “ Où suis-je, mon Dieu ?... Qu'est-ce que c'est que ce grand lit ?... 
Et ces trois dames, là-bas, près de la fenêtre, qu'est-ce qu'elles font ?... Cette petite robe noire qui me tourne le dos, est-ce que je ne la connais pas ?... On dirait que... ” Et pour mieux regarder cette robe noire qu'il croit reconnaître, péniblement le petit Chose se soulève sur son coude et se penche hors du lit, puis tout de suite se jette en arrière, épouvanté... Là, devant lui, au milieu de la chambre, il vient d'apercevoir une armoire en noyer avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire, il la reconnaît; il l'a vue déjà dans un rêve, dans un horrible rêve... 
Tic ! tic ! tic ! La machine à penser va comme le vent... Oh ! maintenant le petit Chose se rappelle. 
L'hôtel Pilois, la mort de Jacques, l'enterrement, l'arrivée chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout, il se souvient de tout. Hélas ! en renaissant à la vie, le malheureux enfant vient de renaître à la douleur ; et sa première parole est un gémissement... 
A ce gémissement, les trois femmes qui travaillaient là-bas, près de la fenêtre, ont tressailli. Une d'elles, la plus jeune, se lève en criant : “ De la glace! de la glace ! ” Et vite elle court à la cheminée prendre un morceau de glace qu'elle vient présenter au petit Chose; mais le petit Chose n'en veut pas... Doucement il repousse la main qui cherche ses lèvres ; c'est une main bien fine pour une main de garde malades! En tout cas d'une voix qui tremble, il dit : 
“ Bonjour, Camille !... ” Camille Pierrotte est si surprise d'entendre parler le moribond qu'elle reste là tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de froid. 
“ Bonjour, Camille ! reprend le petit Chose. Oh! je vous reconnais bien, allez!... J'ai toute ma tête maintenant... Et vous ? est-ce que vous me voyez ?... 
Est-ce que vous pouvez me voir ? ” Camille Pierrotte ouvre de grands yeux : 
“ Si je vous vois, Daniel!... Je crois bien que je vous vois !... ” Alors, à l'idée que l'armoire a menti, que Camille Pierrotte n'est pas aveugle, que le rêve, l'horrible rêve, ne sera pas vrai jusqu'au bout, le petit Chose reprend courage et se hasarde à faire d'autres questions : “ J'ai été bien malade, n'est-ce pas, Camille ? 
- Oh ! oui, Daniel, bien malade... 
- Est-ce que je suis couché depuis longtemps ?... 
- Il y aura demain trois semaines... 
- Miséricorde ! trois semaines !... Déjà trois semaines que ma pauvre mère Jacques... ” Il n'achève pas sa phrase et cache sa tête dans l'oreiller en sanglotant. 
... A ce moment, Pierrotte entre dans la chambre ; il amène un nouveau médecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l'Académie de médecine y passera.) Celui-ci est l'illustre docteur Broum-Broum, un gaillard qui va vite en besogne et ne s'amuse pas à boutonner ses gants au chevet des malades. Il s'approche du petit Chose, lui tâte le pouls, lui regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte : 
“ Qu'est-ce que vous me chantiez donc ?... Mais il est guéri ce garçon-là... 
- Guéri! fait le bon Pierrotte, en joignant les mains. 
- Si bien guéri que vous allez me jeter tout de suite cette glace par la fenêtre et donner à votre malade une aile de poulet aspergée de Saint-Emilion... 
Allons ! ne vous désolez plus, ma petite demoiselle ; dans huit jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c'est moi qui vous en réponds... D'ici là, gardez-le bien tranquille dans son lit ; évitez-lui toute émotion, toute secousse ; c'est le point essentiel!... 
Pour le reste, laissons faire la nature : elle s'entend à soigner mieux que vous et moi... ” Ayant ainsi parlé, l'illustre docteur Broum-Broum donne une chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire à Mlle Camille, et s'éloigne lestement, escorté du bon Pierrotte qui pleure de joie et répète tout le temps : “ Ah ! monsieur le docteur, c'est bien le cas de le dire... c'est bien le cas de le dire... ” Derrière eux, Camille veut faire dormir le malade ; mais il refuse avec énergie : 
“ Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie... 
Ne me laissez pas seul... Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j'ai ?  
- Si, Daniel, il le faut... Il faut que vous dormiez... 
Vous avez besoin de repos; le médecin l'a dit... 
Voyons! soyez raisonnable, fermez les yeux et ne pensez à rien... tantôt je viendrai vous voir encore ; et, si vous avez dormi, je resterai bien longtemps. 
- Je dors... je dors... ”, dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis se ravisant : “ Encore un mot, Camille !... Quelle est donc cette petite robe noire que j'ai aperçue ici tout à l'heure ? 
- Une robe noire !... 
- Mais oui! vous savez bien! cette petite robe noire qui travaillait là-bas avec vous, près de la fenêtre... Maintenant, elle n'y est plus... Mais tout à l'heure je l'ai vue, j'en suis sûr... - Oh ! non ! Daniel, vous vous trompez... J'ai travaillé ici toute la matinée avec Mme Tribou, votre vieille amie Mme Tribou, vous savez ! celle que vous appeliez la dame de grand mérite. Mais Mme Tribou n'est pas en noir... elle a toujours sa même robe verte... Non ! sûrement, il n'y a pas de robe noire dans la maison... Vous avez dû rêver cela... Allons! Je m'en vais... Dormez bien... ” Là-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et le feu aux joues, comme si elle venait de mentir. 
Le petit Chose reste seul ; mais il n'en dort pas mieux. La machine aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se croisent, s'enchevêtrent... Il pense à son bien-aimé qui dort dans l'herbe de Montmartre ; il pense aux yeux noirs aussi à ces belles lumières sombres que la Providence semblait avoir allumées exprès pour lui et qui maintenant... 
Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme si quelqu'un voulait entrer ; mais presque aussitôt on entend Camille Pierrotte dire à voix basse : 
“ N'y allez pas... L'émotion va le tuer, s'il se réveille... ” Et voilà la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle s'était ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans la rainure ; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose l'aperçoit... 
Du coup son coeur bondit ; ses yeux s'allument, et, se dressant sur son coude, il se met à crier bien fort : 
“Mère! Mère! pourquoi ne venez vous pas m'embrasser ?... ” Aussitôt la porte s'ouvre. La petite robe noire qui n'y peut plus tenir - se précipite dans la chambre ; mais au lieu d'aller vers le lit, elle va droit à l'autre bout de la pièce, les bras ouverts, en appelant : 
“ Daniel! Daniel ! - Par ici, mère..., crie le petit Chose, qui lui tend les bras en riant... Par ici ; vous ne me voyez donc pas ?... ” Et alors Mme Eyssette, à demi tournée vers le lit, tâtonnant dans l'air autour d'elle avec ses mains qui tremblent, répond d'une voix navrante : “ Hélas ! non ! mon cher trésor, je ne te vois pas..., Jamais plus je ne te verrai... Je suis aveugle ! ” En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe à la renverse sur son oreiller... 
Certes, qu'après vingt ans de misères et de souffrances, deux enfants morts, son foyer détruit, son mari loin d'elle, la pauvre mère Eyssette ait ses yeux divins tout brûlés par les larmes comme les voilà, il n'y a rien là-dedans de bien extraordinaire... Mais pour le petit Chose, quelle coïncidence avec son rêve ! 
Quel dernier coup terrible la destinée lui tenait en réserve! Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-là ?... 
Eh bien, non !... le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu'il meure. Derrière lui que deviendrait la pauvre mère aveugle ? Où trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisième fils ? Que deviendrait le père Eyssette, cette victime de l'honneur commercial, ce Juif errant de la viniculture, qui n'a pas même le temps de venir embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur à son enfant mort ? Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille où les deux vieux viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glacées?... Non ! non ! le petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne à la vie, au contraire, et de toutes ses forces... On lui a dit que, pour guérir plus vite, il ne fallait pas penser, il ne pense pas ; qu'il ne fallait pas parler, il ne parle pas ; qu'il ne fallait pas pleurer, il ne pleure pas... C'est plaisir de le voir dans son lit, l'air paisible, les yeux ouverts, jouant pour se distraire avec les glands de l'édredon. Une vraie convalescence de chanoine... 
Autour de lui, toute la maison Lalouette s'empresse silencieuse. Mme Eyssette passe ses journées au pied du lit, avec son tricot ; la chère aveugle a tellement l'habitude des longues aiguilles qu'elle tricote aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand mérite est là, elle aussi ; puis, à tout moment on voit paraître à la porte la bonne figure de Pierrotte. Il n'y a pas jusqu'au joueur de flûte qui ne monte prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans le jour. Seulement, il faut bien le dire, celui-là ne vient pas pour le malade ; c'est la dame de grand mérite qui l'attire surtout... Depuis que Camille Pierrotte lui a formellement déclaré qu'elle ne voulait ni de lui ni de sa flûte, le fougueux instrumentiste s'est rabattu sur la veuve Tribou qui, pour être moins riche et moins jolie que la fille du Cévenol, n'est pas cependant tout à fait dépourvue de charmes ni d'économies. Avec cette romanesque matrone, l'homme flûte n'a pas perdu son temps, à la troisième séance, il y avait déjà du mariage dans l'air, et l'on parlait vaguement de monter une herboristerie rue des Lombards, avec les économies de la dame. C'est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune virtuose vient si souvent prendre des nouvelles. 
Et Mlle Pierrotte? On n'en parle pas! Est-ce qu'elle ne serait plus dans la maison?... Si, toujours : seulement, depuis que le malade est hors de danger, elle n'entre presque jamais dans sa chambrée. 
Quand elle y vient, c'est en passant, pour prendre l'aveugle et la mener à table ; mais le petit Chose, jamais un mot... Ah! qu'il est loin le temps de la rose rouge, le temps où, pour dire : “ Je vous aime ”, les yeux noirs s'ouvraient comme deux fleurs de velours! Dans son lit, le malade soupire, en pensant à ces bonheurs envolés. Il voit bien qu'on ne l'aime plus, qu'on le fuit, qu'il fait horreur ; mais c'est lui qui l'a voulu. Il n'a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c'eût été si bon, au milieu de tant de deuils et de tristesses, d'avoir un peu d'amour pour se chauffer le coeur! c'eût été si bon de pleurer sur une épaule amie !... “ Enfin !... le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n'y songeons plus, et trêve aux tracasseries ! Pour moi, il ne s'agit plus d'être heureux dans la vie ; il s'agit de faire son devoir... Demain, je parlerai à Pierrotte. ” En effet, le lendemain, à l'heure où le Cévenol traverse la chambre à pas de loup pour descendre au magasin, le petit Chose, qui est là depuis l'aube à guetter derrière ses rideaux, appelle doucement. 
“ Monsieur Pierrotte ! monsieur Pierrotte ! ” Pierrotte s'approche du lit; et alors le malade très ému, sans lever les yeux : 
“Voici que je m'en vais sur ma guérison, mon bon monsieur Pierrotte, et j'ai besoin de causer sérieusement avec vous, Je ne veux pas vous remercier de ce que vous faites pour ma mère et pour moi... ” Vive interruption du Cévenol : Pas un mot là-dessus, monsieur Daniel! tout ce que je fais, je devais le faire. C'était convenu avec M. Jacques - Oui! je sais, Pierrotte, je sais qu'à tout ce qu'on veut vous dire sur ce chapitre vous faites toujours la même réponse... Aussi n'est-ce pas de cela que je vais vous parler. Au contraire, si je vous appelle, c'est pour vous demander un service. Votre commis va vous quitter bientôt; voulez-vous me prendre à sa place ? Oh ! je vous en prie, Pierrotte, écoutez-moi jusqu'au bout; ne me dites pas non, sans m'avoir écouté jusqu'au bout... Je le sais, après ma lâche conduite, je n'ai plus le droit de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu'un que ma présence fait souffrir, quelqu'un à qui ma vue est odieuse, et ce n'est que justice!... Mais si je m'arrange pour qu'on ne me voie jamais, si je m'engage à ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je suis de votre maison sans en être, comme les gros chiens de basse-cour qui n'entrent jamais dans les appartements, est-ce qu'à ces conditions-là vous ne pourriez pas m'accepter ? ” Pierrotte a bonne envie de prendre dans ses grosses mains la tête frisée du petit Chose et de l'embrasser bien fort; mais il se contient et répond, tranquillement : 
“ Dame ! écoutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j'ai besoin de consulter la petite... Moi, votre proposition me convient assez ; mais je ne sais pas si la petite... Du reste, nous allons voir. Elle doit être levée... Camille ! Camille ! ” Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d'arroser son rosier rouge sur la cheminée du salon. Elle arrive en peignoir du matin, les cheveux relevés à la chinoise, fraîche, gaie, sentant les fleurs. 
“ Tiens, petite, lui dit le Cévenol, voilà M. Daniel qui demande à entrer chez nous pour remplacer le commis... Seulement, comme il pense que sa présence ici te serait trop pénible... 
- Trop pénible ! ” interrompit Camille Pierrotte en changeant de couleur. 
Elle n'en dit pas plus long; mais les yeux noirs achevèrent sa phrase. Oui! les yeux noirs eux-mêmes se montrent devant le petit Chose, profonds comme la nuit, lumineux comme les étoiles, en criant “ Amour! amour!” avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade en a le coeur incendié. 
Alors Pierrotte dit en riant sous cape: 
“ Dame ! expliquez-vous tous les deux... il y a quelque malentendu là-dessous. ” Et il s'en va tambouriner une bourrée cévenole sur les vitres; puis quand il croit que les enfants se sont suffisamment expliqués - oh! mon Dieu! c'est à peine s'ils ont eu le temps de se dire trois paroles -, il s'approche d'eux et les regarde : 
“ Eh bien ? 
- Ah! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle est aussi bonne que vous... elle m'a pardonné!” A partir de ce moment-là, la convalescence du malade marche avec des bottes de sept lieues... Je crois bien ! les yeux noirs ne bougent plus de la chambre. On passe les journées à faire des projets d'avenir. On parle de mariage, de foyer à reconstruire. On parle aussi de la chère mère Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c'est égal ! il y a de l'amour dans l'ancienne maison Lalouette. Cela se sent. Et si quelqu'un s'étonne que l'amour puisse fleurir ainsi dans le deuil et dans les larmes, je lui dirai d'aller voir aux cimetières toutes ces jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux. 
D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme Eyssette et les yeux noirs, il a hâte d'être guéri, de se lever, de descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup; mais il languit de commencer cette vie de dévouement et de travail dont la mère Jacques lui a donné l'exemple. Après tout, il vaut encore mieux vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma, que balayer l'institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. 
Quant à la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers, mais pas les siens; et le jour où l'imprimeur, fatigué de garder chez lui les neuf cent quatre vingt-dix-neuf volumes de La Comédie pastorale, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poète a le courage de dire : 
“ Il faut brûler tout ça. ” A quoi Pierrotte, plus avisé, répond : 
“Brûler tout ça !... ma foi non!... J'aimé bien mieux le garder au magasin. J'en trouverai l'emploi... 
C'est bien le cas de le dire... J'ai tout juste prochainement un envoi de coquetiers à faire à Madagascar. 
Il paraît que dans ce pays-là, depuis qu'on a vu la femme a un missionnaire anglais manger des oeufs à la coque, on ne veut plus manger les oeufs autrement... Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres serviront à envelopper mes coquetiers. ” 
Et en effet, quinze jours après, La Comédie pastorale se met en route pour le pays de l'illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de succès qu'à Paris! 
... Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore une fois t'introduire dans le salon jonquille. C'est par un après-midi de dimanche, un beau dimanche d'hiver - froid sec et grand soleil. 
Toute la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est complètement guéri et vient de se lever pour la première fois. Le matin, en l'honneur de cet heureux événement, on a sacrifié à Esculape quelques douzaines d'huîtres, arrosées d'un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est au salon, tous réunis. 
Il fait bon ; la cheminée flambe. Sur les vitres chargées de givre, le soleil fait des paysages d'argent. 
Devant la cheminée, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de la pauvre aveugle assoupie, cause à voix basse avec Mlle Pierrotte plus rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux. Cela se comprend, elle est si près du feu !... De temps en temps, un grignotement de souris, - c'est la tête d'oiseau qui becquette dans un coin ; ou bien un cri de détresse, - c'est la dame de grand mérite qui est en train de perdre au bésigue l'argent de l'herboristerie. Je vous prie de remarquer l'air triomphant de Mme Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du joueur de flûte, qui perd. 
Et M. Pierrotte ?... Oh ! M. Pierrotte n'est pas loin... 
Il est là-bas dans l'embrasure de la fenêtre, à demi caché par le grand rideau jonquille, et se livrant à une besogne silencieuse qui l'absorbe et le fait suer. 
Il a devant lui, sur un guéridon, des compas, des crayons, des règles, des équerres, de l'encre de Chine, des pinceaux, et enfin une longue pancarte de papier à dessin qu'il couvre de signes singuliers... L'ouvrage a l'air de lui plaire. Toutes les cinq minutes, il relève la tête, la penche un peu de côté et sourit à son barbouillage d'un air de complaisance. 
Quel est donc ce travail mystérieux ?... 
Attendez ; nous allons le savoir... Pierrotte a, fini. 
Il sort de sa cachette, arrive doucement derrière Camille et le petit Chose ; puis, tout à coup, il leur étale sa grande pancarte sous les yeux en disant: 
“ Tenez! les amoureux, que pensez-vous de ceci ? ” Deux exclamations lui répondent; “ Oh papa !... 
- Oh ! monsieur Pierrotte ! - Qu'est-ce qu'il y a ?... Qu'est-ce que c'est?... ” demande la pauvre aveugle, réveillée en sursaut. 
Et Pierrotte joyeusement : 
“ Ce que c'est, madame Eyssette?... C'est... c'est bien le cas de le dire... C'est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la boutique dans quelques mois... Allons ! monsieur Daniel, lisez-nous ça tout haut, pour qu'on juge un peu de l'effet. ” Dans le fond de son coeur, le petit Chose donne une dernière larme à ses papillons bleus; et prenant la pancarte à deux mains : - Voyons! - sois homme, petit Chose ! - il lit tout haut, d'une voix ferme, cette enseigne de boutique, où son avenir est écrit en lettres grosses d'un pied : 

PORCELAINE ET CRISTAUX 

Ancienne maison Lalouette 

EYSSETTE ET PIERROTTE 

SUCCESSEURS 

 FIN

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