Le Petit Chose
Alphonse DAUDET (1840-1897)
Suite de la page 1.

Chapitre XI

MON BON AMI LE MAITRE D'ARMES

Ce jour-là, le 18 février, comme il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours. Aussitôt l'étude du matin finie, on les avait casernés tous pèle mêle, dans la salle, pour y prendre leur récréation à l'abri du mauvais temps en attendant l'heure des classes.
C'était moi qui les surveillais.
Ce qu'on appelait la salle était l'ancien gymnase du collège de la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenêtres grillées ; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse. poutre du plafond, un énorme anneau en fer au bout d'une corde, Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l'emportaient dans des tombereaux. , Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas.
Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les enfants auraient à cet instant démoli le gymnase de fond en comble, que je ne m'en fusse pas aperçu. C'était une lettre de Jacques que je venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris, - mon Dieu! oui, de Paris, - et voici ce qu'elle disait : 
“ Cher Daniel,
“ Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein ? que je fusse à Paris depuis quinze jours.
J'ai quitté Lyon sans rien dire à personne, un coup de tête... - Que veux-tu ? je m'ennuyais trop dans cette horrible ville, surtout depuis ton départ.
“ Je suis arrivé ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le curé de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m'a protégé tout de suite, et m'a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entré comme secrétaire. Nous mettons en ordre ses mémoires, je n'ai qu'à écrire sous sa dictée, et je gagne à cela cent francs par mois. Ce n'est pas brillant, comme tu vois ; mais, tout compte fait, j'espère pouvoir envoyer de temps en temps quelque chose à la maison sur mes économies.
“ Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici - du moins - il ne fait pas toujours du brouillard ; il pleut bien quelquefois, mais c'est une petite pluie gaie, mêlée de soleil, et comme je n'en ai jamais vu ailleurs. Aussi je suis tout changé, si tu savais! Je ne pleure plus du tout, c'est incroyable. ”
J'en étais là de la lettre, quand tout à coup, sous les fenêtres, retentit le bruit sourd d'une voiture roulant dans la neige. La voiture s'arrêta devant la porte du collège, et j'entendis les enfants crier à tue-tête :
“ Le sous-préfet ! le sous-préfet ! ” Une visite de M, le sous-préfet présageait évidemment quelque chose d'extraordinaire. Il venait à peine au collège de Sarlande une ou deux fois chaque année, et c'était alors comme un événement. Mais, pour le quart d'heure, ce qui m'intéressait avant tout, ce qui me tenait à coeur plus que le sous-préfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier, c'était la lettre de mon frère Jacques. Aussi, tandis que les élèves, mis en gaieté, se culbutaient devant les fenêtres pour voir M. le sous-préfet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me remis à lire.
“ Tu sauras, mon bon Daniel, que notre père est en Bretagne, où il fait le commerce du cidre pour le compte d'une compagnie. En apprenant que j'étais le secrétaire du marquis, il a voulu que je place quelques tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin, et du vin d'Espagne, encore ! J'ai écrit cela au père ; sais-tu ce qu'il m'a répondu :
“Jacques, tu es un âne!” comme toujours. Mais c'est égal, mon cher Daniel, je crois qu'au fond il m'aime beaucoup. .
“ Quant à maman, tu sais qu'elle est seule maintenant. Tu devrais bien lui écrire, elle se plaint de ton silence.
“ J'avais oublié de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus grand plaisir : j'ai ma chambre au Quartier latin... au Quartier latin ! pense un peu !...
Une vraie chambre de poète, comme dans les romans, avec une petite fenêtre et des toits à perte de vue. Le lit n'est pas large, mais nous y tiendrons deux au besoin ; et puis, il y a dans un coin une table de travail où on serait très bien pour faire des vers.
“ Je suis sûr que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus vite ; moi aussi je te voudrais près de moi, et je ne te dis pas que quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.
“ En attendant, aime moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton collège, de peur de tomber malade. 
“ Je t'embrasse. Ton frère “ JACQUES. ”
Ce brave Jacques! quel mal délicieux il venait de me faire avec sa lettre! je riais et je pleurais en même temps. Toute ma vie de ces derniers mois, le punch, le billard, le café Barbette, me faisaient l'effet d'un mauvais rêve, et je pensais : “ Allons! c'est fini.
Maintenant je vais travailler, je vais être courageux comme Jacques. ” A ce moment, la cloche sonna. Mes élèves se mirent en rang, ils causaient beaucoup du sous-préfet et se montraient, en passant, sa voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des professeurs ; puis, une fois débarrassé d'eux, je m'élançai en courant dans l'escalier. Il me tardait tant d'être seul dans ma chambre avec la lettre de mon frère Jacques !.
“Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal. ” Chez le principal?... Que pouvait avoir à me dire le principal ?... Le portier me regardait avec un drôle d'air. Tout à coup, l'idée du sous.-préfet me revint.
“ Est-ce que M. le sous-préfet est là-haut ? ” demandai-je.
Et le coeur palpitant d'espoir je me mis à gravir les degrés de l'escalier quatre à quatre.
Il y a des jours où l'on est comme fou. En apprenant que le sous-préfet m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai ? Je m'imaginai qu'il avait remarqué ma bonne mine à la distribution, et qu'il venait au collège tout exprès pour m'offrir d'être son secrétaire.
Cela me paraissait la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses histoires de vieux marquis m'avait troublé la cervelle, à coup sûr. Quoi qu'il en soit, à mesure que je montais l'escalier, ma certitude devenait plus grande: secrétaire du sous-préfet! je ne me sentais pas de joie, En tournant le corridor, je rencontrai Roger, Il était très pâle ; il me regarda comme s'il voulait me parler; mais je ne m'arrêtai pas : le sous-préfet n'avait pas le temps d'attendre. 
Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien fort, je vous jure. Secrétaire de M. le sous-préfet! Il fallut m'arrêter un instant pour reprendre haleine ; je rajustai ma cravate, je donnai avec mes doigts un petit tour à mes cheveux et je tournai le bouton de la porte doucement.
Si j'avais su ce qui m'attendait!
M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours à la main et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.
Dès que j'entrai, le sous-préfet prit la parole.
“C'est donc monsieur, dit-il en me désignant, qui s'amuse à séduire nos femmes de chambre ? ” Il avait prononcé cette phrase d'une voix claire, ironique et sans cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment de silence, il reprit en souriant toujours :
“ N'est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, à monsieur Daniel Eyssette qui a séduit la femme de chambre de ma femme ? ” Je ne savais de quoi il s'agissait ; mais en entendant ce mot de femme de chambre, qu'on me jetait ainsi à la figure pour la seconde fois, je me sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation que je m'écriai :
“ Une femme de chambre, moi!... Je n'ai jamais séduit de femme de chambre. ” A cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes du principal, et j'entendis les clefs murmurer dans leur coin : “Quelle effronterie!”
Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette de la cheminée un petit paquet de papiers que je n'avais pas aperçus d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment :
“ Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort graves qui vous accusent. Ce sent des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question. Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d'un autre côté, la femme de chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est souvent parlé du collège, et, malheureusement pour vous, M. Viot a reconnu votre écriture et votre style... ” Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant toujours, ajouta : “ Tout le monde n'est pas poète au collège de Sarlande. ” A ces mots, une idée fugitive me traversa l'esprit :
je voulus voir de près ces papiers. Je m'élançai ; le principal eut peur d'un scandale et fit un geste pour me retenir. Mais le sous-préfet me tendit le dossier tranquillement. “ Regardez!” me dit-il.
Miséricorde! ma correspondance avec Cécilia.
... Elles y étaient toutes, toutes! Depuis celle qui commençait : “ O Cécilia, quelquefois sur un rocher sauvage... ” jusqu'au cantique d'actions de grâces:
“Ange qui as consenti à passer une nuit sur la terre... ” Et dire que toutes ces belles fleurs de rhétorique amoureuse, je les avais effeuillées sous les pas d'une femme de chambre!... dire que cette personne, d'une situation tellement élevée, tellement, etc, décrottait tous les matins les socques de la sous-préfète!... On peut se figurer ma rage, ma confusion. 
“ Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan?
ricana le sous-préfet, après un moment de silence.
Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou non ? ”
Au lieu de répondre, je baissai la tête. Un mot pouvait me disculper ; mais ce mot, je ne le prononçai pas. J'étais prêt à tout souffrir plutôt que le dénoncer Roger... Car remarquez bien qu'au milieu de cette catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant soupçonné la loyauté de son ami. En reconnaissant les lettres, il s'était dit tout de suite : “ Roger aura eu la paresse de les recopier ; il a mieux aimé faire une partie de billard de plus et envoyer les miennes. ” Quel innocent, ce petit Chose!. Quand le sous-préfet vit que je ne voulais pas répondre, il remit les lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte :
“Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire. ”, Sur quoi les clefs de M. Viot frétillèrent d'un air lugubre, et le principal répondit en s'inclinant jusqu'à terre, “ que M. Eyssette avait mérité d'être chassé sur l'heure ; mais qu'afin d'éviter tout scandale, on le garderait au collège encore huit jours ”:
Juste le temps de faire venir un nouveau maître.
A ce terrible mot “chassé”, tout mon courage m'abandonna. Je saluai sans rien dire et je sortis précipitamment. A peine dehors, mes larmes éclatèrent... Je courus d'un trait jusqu'à ma chambre, en étouffant mes sanglots dans mon mouchoir...
Roger m'attendait ; il avait l'air fort inquiet et se promenait à grands pas, de longs en large.
En me voyant entrer, il vint vers moi :
“ Monsieur Daniel !... ” me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me laissai tomber sur une chaise sans répondre “ Des pleurs, des enfantillages! reprit le maître d'armes d'un ton brutal, tout cela ne prouve rien.
Voyons... vite !... Que s'est-il passé ? ” Alors je lui racontai dans tous ses détails toute l'horrible scène du cabinet a mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'éclaircir ; il ne me regardait plus du même air rogue, et à la fin, quand il eut appris comment, pour ne pas le trahir, je m'étais laissé chasser du collège, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement :
“ Daniel, vous êtes un noble coeur. ” A ce moment, nous entendîmes dans la rue le roulement d'une voiture ; c'était le sous-préfet qui s'en allait.
“ Vous êtes un noble coeur, reprit mon bon ami le maître d'armes en me serrant les poignets à les briser, vous êtes un noble coeur, je ne vous dis que ça... Mais vous devez comprendre que je ne permettrai à personne de se sacrifier pour moi. ” Tout en parlant, il s'était rapproché de la porte :
“ Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et je vous jure que ce n'est pas vous qui serez chassé. ” Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il oubliait quelque chose :
“ Seulement, me dit-il à voix basse, écoutez bien ceci avant que je m'en aille... Le grand Roger n'est pas seul au monde; il a quelque part une mère infirme dans un coin... Une mère!... pauvre sainte femme!... Promettez-moi de lui écrire quand tout sera fini. ” C'était dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya.
“ Mais que voulez.vous faire ? ” m'écriai-je.
Roger ne répondit rien ; seulement il entrouvrit sa veste et me laissa voir dans sa poche la crosse luisante d'un pistolet. 
Je m'élançai vers lui, tout ému :
“ Vous tuer, malheureux ? vous voulez vous tuer ? ” Et lui, très froidement:
“ Mon cher, quand j'étais au service, je m'étais promis que si jamais, par un coup de ma mauvaise tête, je venais à me faire dégrader, je ne survivrais pas à mon déshonneur. Le moment est venu de me tenir parole... Dans cinq minutes je serai chassé du collège, c'est-à-dire dégradé ; une heure après, bonsoir! J'avale ma dernière prune. ” En entendant cela, je me plantai résolument devant la porte.
“ Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas...
J'aime mieux perdre ma place que d'être cause de votre mort.
- Laissez-moi faire mon devoir ”, me dit-il d'un air farouche, et, malgré mes efforts, il parvint à entrouvrir la porte.
Alors, j'eus l'idée de lui parler de sa mère, de cette pauvre mère qu'il avait quelque part, dans un coin.
Je lui prouvai qu'il devait vivre pour elle, que moi j'étais à même de trouver facilement une autre place, que d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant nous, et. que c'était bien le moins qu'on attendit jusqu'au dernier moment avant de prendre un parti si terrible... Cette dernière réflexion parut le toucher. Il consentit à retarder de quelques heures sa visite au principal et ce qui devait s'ensuivre. 
Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassâmes, et je descendis à l'école.
Ce que c'est que de nous! J'étais entré dans ma chambre désespéré, j'en sortis presque joyeux... Le petit Chose était si fier d'avoir sauvé la vie à son bon ami le maître d'armes.
Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le premier mouvement de l'enthousiasme passé, je me mis à faire des réflexions, Roger consentait à vivre, c'était bien ; mais moi-même, qu'allais-je devenir après que mon beau dévouement m'aurait mis à la porte du collège! La situation n'était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère. Heureusement je pensai à Jacques ; quelle bonne idée sa lettre avait eue d'arriver précisément le matin ! C'était bien simple, après tout, ne m'écrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux ? D'ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre...
Ici, une pensée horrible m'arrêta : pour partir, il fallait de l'argent ; celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait prêtés, puis des sommes énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette, Le moyen de se procurer tout cet argent ?
“ Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien, naïf de m'inquiéter pour si peu ; Roger n'est-il pas là ? Roger est riche, il donne des leçons en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs à moi qui viens de lui sauver la vie. ” .
Mes affaires ainsi réglées, j'oubliai toutes les catastrophes de la journée pour ne songer qu'à mon grand voyage de Paris. J'étais très joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit à l'étude pour savourer mon désespoir, eut l'air fort déçu en voyant ma mine réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien ; dans la cour, je pardonnai les arrêts des élèves. Enfin l'heure de la classe sonna.
Le plus pressant était de voir Roger ; d'un bond, je fus à sa chambre ; personne à sa chambre. “ Bon !. me dis-je en moi-même, il sera allé faire un tour au café Barbette”, et cela ne m'étonna pas dans des circonstances aussi dramatiques. " Au café Barbette, personne encore: “Roger, me dit-on, était allé à la Prairie avec les sous-officiers. ”
Que diable pouvaient-ils faire là-bas par un temps pareil ? Je commençais à être fort inquiet ; aussi, sans vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai le bas de mon pantalon et je m'élançai dans la neige, du côté de la Prairie, à la recherche de mon bon ami le maître d'armes.

Chapitre XII

L'ANNEAU DE FER

Des portes de Sarlande à la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue ; mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-là faire le trajet en moins d'un quart d'heure.
Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre garçon n'eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant l'étude ; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette pensée lugubre me donnait des ailes.
Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maître d'armes n'était pas seul, cela me rassurait un peu.
Alors, ralentissant ma course, je pensais à Paris; à Jacques, à mon départ... Mais au bout d'un instant, mes terreurs recommençaient.
“ Roger va se tuer évidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela, dans cet endroit désert, loin de la ville ? S'il amène avec lui ses amis du café Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup .de l'étrier, comme ils disent... Oh! ces militaires !... ” Et me voilà courant de nouveau à perdre haleine.
Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais déjà les grands arbres chargés de neige.
“Pauvre ami, me disais-je, pourvu que j'arrive à temps ! ” La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'à la guinguette d'Espéron. Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les débauchés de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y étais venu plus d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais trouvé une physionomie aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale, au milieu de la blancheur immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec sa porte basse, ses murs décrépis et ses fenêtres aux vitres mal lavées, derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse du vilain métier qu'elle faisait.
Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de verres choqués.
“Grand Dieu ! me dis-je en frémissant, c'est le coup de l'étrier. ” Et je m'arrêtai pour reprendre haleine.
Je me trouvais alors, sur le derrière de la guinguette ; je poussai une porte à claire-voie, et j'entrai dans le jardin. Quel jardin ! Une grande haie dépouillée, des massifs de lilas sans feuilles, des tas de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui ressemblaient à des huttes d'esquimaux.
Cela était d'un triste à faire pleurer.
Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaillage devait chauffer à ce moment, car, malgré le froid, on avait ouvert toutes grandes les deux fenêtres.
Je posais déjà le pied sur la première marche du perron, lorsque j'entendis quelque chose qui m'arrêta net et me glaça : c'était mon nom prononcé " au milieu de grands éclats de rires. Roger parlait de moi, et, chose singulière, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait, les autres riaient à se tordre.
Poussé par une curiosité douloureuse., sentant bien que j'allais apprendre quelque chose d'extraordinaire, je me rejetai en arrière et, sans être entendu de personne, grâce à la neige qui assourdissait comme un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui se trouvait fort à propos juste au-dessous des fenêtres.
Je la reverrai toute ma, vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau... A travers la neige dont elle était chargée, le jour passait à peine ; la neige fondait lentement et tombait sur ma tête goutte à goutte.
C'est là, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau, que j'ai appris combien les hommes peuvent être méchants et lâches ; c'est là que j'ai appris à douter, à mépriser, à haïr... O vous qui me lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle !... Debout, retenant mon souffle, rouge de colère et de honte, j'écoutais ce qui se disait chez Espéron.
Mon bon ami le maître d'armes avait toujours la parole... Il racontait l'aventure de Cécilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et des gestes qui devaient être bien comiques, à en juger par les transports de l'auditoire. 
“ Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde, qu'on n'a pas joué pour rien la comédie pendant trois ans sur le théâtre des zouaves.
Vrai comme je vous parle ! j'ai cru un moment la partie perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le bon vin du père Espéron... Le petit Eyssette n'avait rien dit, c'est vrai ; mais il était temps de parler encore ; et, entre nous, je crois qu'il voulait seulement me laisser l'honneur de me dénoncer moi-même. Alors je me suis dit : “Ayons l'oeil, “ Roger, et en avant la grande scène ! ” Là-dessus, mon bon ami le maître d'armes se mit à jouer ce qu'il appelait la grande scène, c'est-à-dire ce qui s'était passé le matin dans, ma chambre entre lui et moi. Ah ! le misérable; il n'oublia rien... Il criait : Ma mère ! ma pauvre mère ! avec des intonations de théâtre. Puis il imitait ma voix: “Non, Roger! non ! vous ne sortirez pas !...” La grande scène était réellement d'un haut comique, et tout l'auditoire se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes joues, j'avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute l'odieuse comédie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait fait exprès d'envoyer mes lettres pour se mettre à l'abri de toute mésaventure, que depuis vingt ans sa mère, sa pauvre mère, était morte, et que j'avais pris l'étui de sa pipe pour une crosse de pistolet.
“ Et la belle Cécilia ? dit un noble coeur.
- Cécilia n'a pas parlé, elle a fait ses malles, c'est une bonne fille.
- Et le petit Daniel que va-t-il devenir?
- Bah ! ” répondit Roger.
Ici, un geste qui fit rire tout le monde.
Cet éclat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la tonnelle et d'apparaître soudainement au milieu d'eux comme un spectre. Mais je me contins :
j'avais déjà été assez ridicule, Le rôti arrivait, les verres se choquèrent :
“ A Roger ! A Roger ! ” criait-on.
Je n'y tins plus, je souffrais trop. Sans m'inquiéter si quelqu'un pouvait me voir, je m'élançai à travers le jardin. D'un bond je franchis la porte à claire-voie et je me mis à courir devant moi comme un fou.
La nuit tombait, silencieuse ; et cet immense champ de neige prenait dans la demi-obscurité du crépuscule je ne sais quel aspect de profonde mélancolie.
Je courus ainsi quelque temps comme un cabri blessé ; et si les coeurs qui se brisent et qui saignent étaient autre chose que des façons de parler, à l'usage des poètes, je vous jure qu'on aurait pu trouver derrière moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.
Je me sentais perdu. Où trouver de l'argent ? Comment m'en aller? Comment rejoindre mon frère Jacques ? Dénoncer Roger ne m'aurait même servi de rien... Il pouvait nier, maintenant que Cécilia était partie.
Enfin, accablé, épuisé de fatigue et de douleur, je me laissai tomber dans la neige au pied d'un châtaignier. Je serais resté là jusqu'au lendemain peut-être, pleurant et n'ayant pas la force de penser, quand tout à coup, bien loin, du côté de Sarlande, j'entendis une cloche sonner. C'était la cloche du collège. J'avais tout oublié ; cette cloche me rappela à la vie : il me fallait rentrer et surveiller la récréation des élèves dans la salle... En pensant à la salle, une idée subite me vint. Sur-le-champ mes larmes s'arrêtèrent ; je me sentis plus fort, plus calme. Je me levai, et, de ce pas délibéré de l'homme qui vient de prendre une irrévocable décision, je repris le chemin de Sarlande.
Si vous voulez savoir quelle irrévocable décision vient de prendre le petit Chose, suivez-le jusqu'à Sarlande, à travers cette grande plaine blanche ; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville ; suivez-le sous le porche du collège ; suivez-le dans la salle pendant la récréation, et remarquez avec quelle singulière persistance il regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu ; la récréation finie, suivez-le encore jusqu'à l'étude, montez avec lui dans sa chaire, et lisez par-dessus son épaule cette lettre douloureuse qu'il est en train d'écrire au milieu du vacarme et des enfants ameutés:
“ Monsieur Jacques Eyssette, rue Bonaparte, à Paris.
“ Pardonne-moi, mon bien-aimé Jacques, la douleur que je viens te causer. Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce sera la dernière par exemple... Quand tu recevras cette lettre, ton pauvre Daniel sera mort... ”
Ici, le vacarme de l'étude redouble ; le petit Chose s'interrompt et distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement, sans colère, Puis il continue :
“ Vois-tu ! Jacques, j'étais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu : on m'a chassé du collège : - c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues à te raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai honte, je m'ennuie, j'ai le dégoût, la vie me fait peur... J'aime mieux m'en aller... ”
Le petit Chose est obligé de s'interrompre encore :
“Cinq cents vers à l'élève Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche!” Ceci fait, il achève sa lettre : 
“ Adieu, Jacques ! J'en aurais encore long à te dire, mais je sens que je vais pleurer, et les élèves me regardent. Dis à maman que j'ai glissé du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noyé, en patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore toujours la vérité !... Embrasse-la bien pour moi, cette chère mère ; embrasse aussi notre père, et tâche de leur reconstruire vite un beau foyer... Adieu ! je t'aime. Souviens-toi de Daniel. ”
Cette lettre terminée, le petit Chose en commence tout de suite une autre ainsi conçue :
“ Monsieur l'abbé, je vous prie de faire parvenir à mon frère Jacques la lettre que je laisse pour lui. En même temps, vous couperez de mes cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mère. “ Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tué parce que j'étais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l'abbé, vous êtes toujours montré très bon pour moi. Je vous en remercie.
“ DANIEL EYSSETTE. ”
Après quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une même grande enveloppe, avec cette suscription : “ La personne qui trouvera la première mon cadavre, est priée de remettre ce pli entre les mains de l'abbé Germane. ” Puis, toutes ses affaires terminées, il attend tranquillement la fin de l'étude.
L'étude est finie. On soupe, on fait la prière, on monte au dortoir.
Les élèves se couchent ; le petit Chose se promène de long en large, attendant qu'ils soient endormis.
Voici maintenant M. Viot qui fait sa ronde ; on entend le cliquetis mystérieux de ses clefs et le bruit sourd de ses chaussons sur le parquet. “ Bonsoir, monsieur Viot! murmure le petit Chose. - Bonsoir, monsieur! ” répond à voix basse le surveillant ; puis il s'éloigne, ses pas se perdent dans le corridor.
Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrête un instant sur le palier pour voir si les élèves ne se réveillent pas ; mais tout est tranquille dans le dortoir.
Alors il descend, il se glisse à petits pas dans l'ombre des murs. La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de l'escalier, en passant devant le péristyle, il aperçoit la cour blanche de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.
Là-haut, près des toits, veille une lumière : c'est l'abbé Germane qui travaille à son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose envoie un dernier adieu, bien sincère à ce bon abbé ; puis il entre dans la salle...
Le vieux gymnase de l'école de marine est plein d'une ombre froide et sinistre. Par les grillages d'une fenêtre un peu de lune descend et vient donner en plein sur le gros anneau de fer - oh ! cet anneau, le petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures -, sur le gros anneau de fer qui reluit comme de l'argent... Dans un coin de la salle, un vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous l'anneau, et monte dessus ; il ne s'est pas trompé, c'est juste à la hauteur qu'il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en soie violette qu'il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban.
Il attache la cravate à l'anneau et fait un noeud coulant... Une heure sonne. Allons ! il faut mourir... Avec des mains qui tremblent, le petit Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fièvre le transporte.
Adieu, Jacques ! Adieu Mme Eyssette !...
Tout à coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En même temps une voix rude et narquoise, qu'il connaît bien, lui dit.:
“ En voilà une idée, de faire  du trapèze à cette heure ! ” Le petit Chose se retourne, stupéfait.
C'est l'abbé Germane, l'abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte, avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit tristement, à demi éclairée par la lune... Une seule main lui a suffi pour mettre le suicidé par terre ; de l'autre main il tient encore sa carafe qu'il vient de remplir à la fontaine de la cour. De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose, l'abbé Germane a cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d'une voix douce et presque attendrie :
“ Quelle drôle d'idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette heure! ” Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.
“ Je ne fais pas du trapèze, monsieur l'abbé, je veux mourir.
- Comment!... mourir?:.. Tu as donc bien du chagrin ?
- Oh !... répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui roulent sur ses joues.
- Daniel, tu vas venir avec moi ”, dit l'abbé.
Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la cravate... L'abbé Germane le prend par la main : “ Voyons! monte dans ma chambre ; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras là-haut : il y a du feu, il fait bon. ” Mais le petit Chose résiste : “ Laissez-moi mourir, monsieur l'abbé. Vous n'avez pas le droit de m'empêcher de mourir. ” Un éclair de colère passe dans les yeux du prêtre :
“ Ah ! c'est comme cela ! ” dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture, il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgré sa résistance et ses supplications...
... Nous voici maintenant chez l'abbé Germane : un grand feu brille dans la cheminée, près du feu, il y a une table avec une lampe allumée, des pipes et des tas de papiers chargés de pattes de mouche.
Le petit Chose est assis au coin de la cheminée. Il est très agité, il parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu en finir. L'abbé l'écoute en souriant; puis, quand l'enfant a bien parlé, bien pleuré, bien dégonflé son pauvre coeur malade, le brave homme lui prend les mains et lui dit très tranquillement :
“ Tout cela n'est rien, mon garçon, et tu aurais été joliment bête de te mettre à mort pour si peu..Ton histoire est fort simple : on t'a chassé du collège ce qui, par parenthèse, est un grand bonheur pour toi... - eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit jours... Tu n'es pas une cuisinière, ventrebleu !... Ton voyage, tes dettes, ne t'en inquiète pas ! je m'en charge... L'argent que tu voulais emprunter à ce coquin, c'est moi qui te le prêterai.
Nous réglerons tout cela demain... A présent, plus un mot ! j'ai besoin de travailler, et tu as besoin de dormir... Seulement je ne veux pas que tu retournes dans ton affreux dortoir : tu aurais froid, tu aurais peur ; tu vas te coucher dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin !... Moi, j'écrirai toute la nuit :
et si le sommeil me prend, je m'étendrai sur le canapé... Bonsoir! ne me parle plus. ” Le petit Chose se couche, il ne résiste pas... Tout ce qui lui arrive lui fait l'effet d'un rêve. Que d'événements dans une journée! Avoir été si près de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette chambre tranquille et tiède !... Comme le petit Chose est bien !... De temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarté douce de l'abat-jour le bon abbé Germane qui, tout en fumant, fait courir sa plume, à petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches...
... Je fus réveillé le lendemain matin par l'abbé qui me frappait sur l'épaule. J'avais tout oublié en dormant... Cela fit beaucoup rire mon sauveur.
“Allons ! mon garçon, me dit-il, la cloche sonne, dépêche-toi ; personne ne se sera aperçu de rien, va prendre tes élèves comme à l'ordinaire ; pendant la récréation du déjeuner je t'attendrai ici pour causer. ” La mémoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier ; mais positivement le bon abbé me mit à la porte.
Si l'étude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire... Les élèves n'étaient pas encore dans la cour, que déjà je frappais chez l'abbé Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands ouverts, occupé à compter les pièces d'or, qu'il alignait soigneusement par petits tas.
Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tête, puis se remit à son travail, sans rien me dire ; quand il eut fini, il referma ses tiroirs; et me faisant signe de la main avec un bon sourire :
“Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le voyage, voici pour le portier, voici pour le café Barbette, voici pour l'élève qui t'a prêté dix francs... J'avais mis cet argent de côté pour faire un remplaçant à Cadet ; mais Cadet ne tire au sort que dans six ans, et d'ici là nous nous serons revus. ” Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps : “ A présent, mon garçon, fais-moi tes adieux... voilà ma classe qui sonne, et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette Bastille ne te vaut rien... File vite à Paris, travaille bien, prie le Bon Dieu, fume des pipes, et tâche d'être un homme. - Tu m'entends, tâche d'être un homme. Car vois-tu ! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un enfant, et même j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie. ” Là-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin ; mais, moi, je me jetai à ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les deux joues.
La cloche sonnait le dernier coup.
“ Bon ! voilà que je suis en retard ”, dit-il en rassemblant à la hâte ses livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore vers moi.
“ J'ai bien un frère à Paris, moi aussi, un brave homme de prêtre, que tu pourrais aller voir... Mais, bah ! à moitié fou comme tu l'es, tu n'aurais qu'à oublier son adresse... ” Et sans en dire davantage, il se mit à descendre l'escalier à grands pas. Sa soutane flottait derrière lui ; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il portait un gros paquet de papiers et de bouquins... Bon abbé Germane ! Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre ; je contemplai une dernière fois la grande bibliothèque, la petite table, le feu à demi-éteint, le fauteuil où j'avais tant pleuré, le lit où j'avais dormi si bien ; et, songeant à cette existence mystérieuse dans laquelle je devinais tant de courage, de bonté cachée, de dévouement et de résignation, je ne pus m'empêcher de rougir de mes lâchetés, et je me fis le serment de me rappeler toujours l'abbé Germane.
En attendant, le temps passait... J'avais ma malle à faire, mes dettes à payer, ma place à retenir à la diligence...
Au moment de sortir, j'aperçus sur un coin de la cheminée plusieurs vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire, la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique ; puis je descendis.
En bas, la porte du vieux gymnase était encore entrouverte. Je ne pus m'empêcher d'y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit frissonner.
Je vis la grande salle sombre et froide, l'anneau de fer qui reluisait, et ma cravate violette avec son noeud coulant, qui se balançait dans le courant d'air au-dessus de l'escabeau renversé.

Chapitre XIII

LES CLEFS DE M. VIOT

Comme je sortais du collège à grandes enjambées, encore tout ému de l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit brusquement, et j'entendis qu'on appelait :
“ Monsieur Eyssette ! monsieur Eyssette ! ” C'étaient le maître du café Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air effaré, presque insolents.
Le cafetier parla le premier.
“ Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette ?
- Oui, monsieur Barbette, répondis-je tranquillement, je pars aujourd'hui même. ”
M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre ; mais le bond de M. Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui devais beaucoup d'argent.
“ Comment ! aujourd'hui même  !- Aujourd'hui même, et je cours de ce pas retenir ma place à la diligence. ” Je crus qu'ils allaient me sauter à la gorge.
“ Et mon argent ? dit M. Barbette.
- Et le mien ? ” hurla M. Cassagne.
Sans répondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement, à pleines mains, les belles pièces d'or de l'abbé Germane, je me mis à leur compter sur le bout de la table ce que je leur devais à tous les deux.
Ce fut un coup de théâtre ! Les deux figures renfrognées se déridèrent, comme par magie... Quand ils eurent empoché leur argent, un peu honteux des craintes qu'ils m'avaient montrées, et tout joyeux d'être payés, ils s'épanchèrent en compliments de condoléances et en protestations d'amitié :
“Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez?... Oh ! quel dommage! Quelle perte pour la maison ! ” Et puis des oh ! des ah ! des hélas! des soupirs, des poignées de main, des larmes étouffées...
La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre à ces dehors d'amitié! mais maintenant j'étais ferré à glace sur les questions de sentiment.
Le quart d'heure passé sous la tonnelle m'avait appris à connaître les hommes - du moins je le croyais ainsi - et plus ces affreux gargotiers se montraient affables, plus ils m'inspiraient de dégoût.
Aussi, coupant court à leurs effusions ridicules, je sortis du collège et m'en allai bien vite retenir ma place à la bienheureuse diligence qui devait m'emporter loin de tous ces monstres.
En revenant du bureau des messageries, je passai devant le café Barbette, mais je n'entrai pas ; l'endroit me faisait horreur. Seulement, poussé par je ne sais quelle curiosité malsaine, je regardai à travers les vitres... Le café était plein de monde ; c'était jour de poule au billard. On voyait parmi la fumée des pipes flamboyer les pompons des shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux patères. Les nobles coeurs étaient au complet, il ne manquait que le maître d'armes.
Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons d'eau-de-vie tout ébréchés sur le bord ; et de penser que j'avais vécu dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilié, méprisé, se dépravant de jour en jour, et mâchonnant sans cesse entre ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision m'épouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis...
Or, comme je m'acheminais vers le collège, suivi d'un homme de la diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maître d'armes, sémillant, une badine à la main, le feutre sur l'oreille, mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le regardais avec admiration en me disant :
“ Quel dommage qu'un si bel homme porte une si vilaine âme !... ” Lui, de son côté, m'avait aperçu et venait vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts... Oh ! la tonnelle!“  Je vous cherchais, me dit-il... Qu'est-ce que j'apprends ? Vous... ” .
Il s'arrêta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les lèvres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le misérable dut lire bien des choses, car je le vis tout à coup pâlir, balbutier, perdre contenance ; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant : il reprit aussitôt son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches d'un air résolu, il s'éloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas contents n'auraient qu'à venir le lui dire...
Bandit, va! Quand je rentrai au collège, les élèves étaient en classe. Nous montâmes dans ma mansarde. L'homme chargea la malle sur ses épaules et descendit. Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale, regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout déchiqueté, et, par la fenêtre étroite, les platanes des cours qui montraient leurs têtes couvertes de neige... En moi-même, je disais adieu à tout ce monde.
A ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les classes : c'était la voix de l'abbé Germane. Elle me réchauffé le coeur et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes.
Après quoi, je descends lentement, regardant attentif autour de moi, comme pour emporter dans mes yeux l'image, toute l'image, de ces lieux que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai les longs corridors à hautes fenêtres grillagées où les yeux noirs m'étaient apparus pour la première fois.
Dieu vous protège, mes chers yeux noirs!... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double porte mystérieuse; puis, à quelques pas plus loin, devant le cabinet de M. Viot... ! A, je m'arrêtai subitement... O joie, à délices! les clefs, les terribles clefs pendaient à la serrure, et le vent les faisait doucement frétiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables, je les regardai avec une sorte de terreur religieuse ; puis, tout à coup, une idée de vengeance me vint. Traîtreusement, d'une main sacrilège, je retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je descendis l'escalier quatre à quatre.
Il y avait au bout de la cour des moyens un puits très profond. J'y courus d'une haleine. A cette heure la cour était déserte ; la fée aux lunettes n'avait pas encore relevé son rideau. Tout favorisait mon crime.
Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misérables clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de toutes mes forces... frinc! frinc! frinc! Je les entendis dégringoler, rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se referma sur elles ; ce forfait commis, je m'éloignai souriant.
Sous le porche, en sortant du collège, la dernière personne que je rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs, hagard, effaré, courant de droite et de gauche. Quand il passa près de moi, il me regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me demander si je ne les avais pas vues. Mais il n'osa pas... A ce moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant : “ Monsieur Viot, je ne les trouve pas ! ” J'entendis l'homme aux clefs faire tout bas : “ Oh! mon Dieu ! ” 
- Et il partit comme un fou à la découverte.
J'aurais été heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le clairon de la diligence sonnait sur la place d'Armes, et je ne voulais pas qu'on partît sans moi. Et maintenant, adieu pour toujours, grand collège enfumé, fait de vieux fer et de pierres noires ; adieu, vilains enfants ! adieu, règlement féroce! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis de Boucoyran, estimez-vous heureux : On s'en va, sans vous allonger ce fameux coup d'épée, si longtemps médité avec les nobles coeurs du café Barbette... Fouette, cocher ! Sonne, trompette ! Bonne vieille diligence, fais feu de tes quatre roues... Emporte le petit Chose au galop de tes trois chevaux... Emporte le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il embrasse sa mère chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du Quartier latin!...

Chapitre XIV

L'ONCLE BAPTISTE

UN singulier type d'homme que cet oncle Baptiste', le frère de Mme Eyssette ! Ni bon ni méchant, marié de bonne heure à un grand gendarme de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait qu'une passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque quarante ans, il vivait entouré de godets, de pinceaux, de couleurs, et passait son temps à colorier des images de journaux illustrés. Là maison était pleine de vieilles Illustration! de vieux Charivari! de vieux Magasins pittoresques! de cartes géographiques ! tout cela fortement enluminé. Même dans ses jours de disette, quand la tante lui refusait de l'argent pour acheter des journaux à images, il arrivait à mon oncle de colorier des livres.
Ceci est historique : j'ai tenu dans mes mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mise en couleurs d'un bout à l'autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose, etc.
C'est entre ce vieux maniaque et sa féroce moitié que Mme Eyssette était obligée de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes ses journées dans la chambre de son frère, assise à côté de lui et s'ingéniait à être utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau dans les godets... Le plus triste, c'est que, depuis notre ruine, l'oncle Baptiste avait un profond mépris pour M. Eyssette, et que du matin au soir, la pauvre mère était condamnée à entendre dire: “Eyssette n'est pas sérieux ! Eyssette n'est pas sérieux!” Ah ! le vieil imbécile ! il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j'en ai souvent rencontré dans la vie, de ces hommes soi disant très graves, qui passaient leur temps à colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres n'étaient pas sérieux.
Tous ces détails sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme Eyssette menait chez lui, je ne les connus que plus tard; pourtant, dès mon arrivée dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma mère ne devait pas être heureuse... Quand j'entrai, on venait de se mettre à table pour le dîner.
Mme Eyssette bondit de joie en me voyant, et, comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces. Cependant la pauvre mère avait l'air gênée ; elle parlait peu - toujours sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle faisait peine à voir avec sa robe étriquée et toute noire.
L'accueil de mon oncle et de ma tante fut très froid. Ma tante me demanda d'un air effrayé si j'avais dîné. Je me hâtai de répondre que oui... La tante respira; elle, avait tremblé un instant pour son dîner. Joli, le dîner ! des pois chiches et de la morue.
L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous étions en vacances... Je répondis que je quittais l'Université, et que j'allais à Paris rejoindre mon frère Jacques, qui m'avait trouvé une bonne place. J'inventai ce mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis aussi pour avoir l'air sérieux aux yeux de mon oncle.
En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste ouvrit de grands yeux.
“ Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mère à Paris... La pauvre chère femme s'ennuie loin de ses enfants; et puis, tu comprends! c'est une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours être la vache à lait de la famille.
- Le fait est, dit l'oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis la vache à lait... ” Cette expression de vache à lait l'avait ravi, et il la répéta plusieurs fois avec la même gravité...
Le dîner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mère mangeait peu, m'adressait quelques paroles et me regardait à la dérobée ; ma tante la surveillait.
“ Vois ta soeur ! disait-elle à son mari, la joie de retrouver Daniel lui coupe l'appétit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd'hui une fois seulement. ” Ah ! chère Mme Eyssette, comme j'aurais voulu vous emporter ce soir-là, comme j'aurais voulu vous arracher à cette impitoyable vache à lait et à son épouse ; mais, hélas ! je m'en allais au hasard moi même, ayant juste de quoi payer ma route, et je pensais bien que la chambre de Jacques n'était pas assez grande pour nous tenir tous les trois. Encore si j'avais pu vous parler, vous embrasser à mon aise; mais non! On ne nous laissa pas seuls une minute... Rappelez-vous : tout de suite après dîner, l'oncle se remit à sa grammaire espagnole, la tante essuyait son argenterie, et tous deux ils nous épiaient du coin de l'oeil... L'heure du départ arriva, sans que nous eussions rien pu nous dire.
Aussi le petit Chose avait le coeur bien gros, quand il sortit de chez l'oncle Baptiste ; et en s'en allant, tout seul, dans l'ombre de la grande avenue qui mène au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois très solennellement de se conduire désormais comme un homme et de ne plus songer qu'à reconstruire le foyer.
 


DEUXIEME PARTIE


Chapitre I

MES CAOUTCHOUCS

QUAND je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit être à cette heure aussi vieux qu'un vieux baobab de l'Afrique centrale, jamais je, n'oublierai mon premier voyage à Paris en wagon de troisième classe.
C'était dans les derniers jours de février ; il faisait encore très froid. Au-dehors, un ciel gris, le vent, le grésil, les collines chauves, des prairies inondées, de longues rangées de vignes mortes; au-dedans, des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d'eau-de-vie, de saucisse à l'ail et de paille moisie. Je crois y être encore.
En partant, je m'étais installé dans un coin, près de la fenêtre, pour voir le ciel ; mais, à deux lieues de chez nous, un infirmier militaire me prit ma place, sous prétexte d'être en face de sa femme, et voilà le petit Chose, trop timide pour oser se plaindre, condamné à faire deux cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et un grand tambour major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son épaule.
Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours à la même place, immobile entre mes deux bourreaux, la tête fixe et les dents serrées. Comme je n'avais pas d'argent ni de provision, je ne mangeai rien de toute la route. Deux jours sans manger, c'est long ! Il me restait bien encore une pièce de quarante sous, mais je la gardais précieusement pour le cas où, en arrivant à Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques à la gare, et malgré la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J'avais sous mes jambes un grand coquin de panier très lourd, d'où mon voisin l'infirmier tirait à tout moment des charcuteries variées qu'il partageait avec sa dame. Le voisinage de ce panier me rendit très malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n'est pas la faim dont je souffris le plus en ce terrible voyage. J'étais parti de Sarlande sans souliers, n'ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces, qui me servaient là-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Très joli, le caoutchouc ; mais l'hiver, en troisième classe... Dieu! que j'ai eu froid ! C'était à en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures entières pour essayer de les réchauffer. Ah! si Mme Eyssette m'avait vu!...
Eh bien, malgré la faim qui lui tordait le ventre, malgré ce froid cruel qui lui arrachait des larmes, le petit Chose était bien heureux, et pour rien au monde il n'aurait cédé cette place, cette demi-place qu'il occupait entre la Champenoise et l'infirmier. Au bout de toutes ces souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris.
Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus réveillé en sursaut, le train venait de s'arrêter : tout le wagon était en émoi.
J'entendis l'infirmier dire à sa femme :
“Nous y sommes.
- Où donc ? demandai-je en me frottant les yeux.
- A Paris, parbleu ! ” Je me précipitai vers la portière. Pas de maisons.
Rien qu'une campagne pelée, quelques becs de gaz, et çà et là de gros tas de charbon de terre; puis là-bas, dans le loin, une grande lumière rouge et un roulement confus pareil au bruit de la mer. De portière en portière, un homme allait, avec une petite lanterne, en criant : “ Paris ! Paris ! Vos billets ! ” Malgré moi, je rentrai la tête par un mouvement de terreur. C'était Paris.
Ah ! grande ville féroce, comme le petit Chose avait raison d'avoir peur de toi !
Cinq minutes après, nous entrions dans la gare.
Jacques était là depuis une heure. Je l'aperçus de loin avec sa longue taille un peu voûtée et ses grands bras de télégraphe qui me faisaient signe derrière le grillage. D'un bond je fus sur lui.
“ Jacques ! mon frère !...- Ah ! cher enfant ! ” Et nos deux âmes s'étreignirent de toute la force de nos bras. Malheureusement les gares ne sont pas organisées pour ces belles étreintes. Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages ; mais il n'y a pas la salle des effusions, il n'y a pas la salle des âmes. On nous bousculait, on nous marchait dessus.
“ Circulez ! circulez ! ” nous criaient les gens de l'octroil. Jacques me dit tout bas : “ Allons-nous-en. Demain, j'enverrai chercher ta malle. ” Et, bras dessus bras dessous, légers comme nos escarcelles, nous nous mîmes en route pour le Quartier latin.
J'ai essayé bien souvent, depuis, de me rappeler l'impression exacte que me fit Paris cette nuit-là :
mais les choses, comme les hommes, prennent, la première fois que nous les voyons, une physionomie toute particulière, qu'ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon arrivée, je n'ai jamais pu me le reconstruire. C'est comme une ville brumeuse que j'aurais traversée tout enfant, il y a des années, et où je ne serais plus retourné depuis lors.
Je me souviens d'un pont de bois sur une rivière toute noire, puis d'un grand quai désert et d'un immense jardin au long de ce quai. Nous nous arrêtâmes un moment devant ce jardin. A travers les grilles qui le bordaient, on voyait confusément des huttes, des pelouses, des flaques d'eau, des arbres luisants de givre. 
“ C'est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a là une quantité considérable d'ours blancs, de singes, de boas, d'hippopotames... ” En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque rugissement, sortaient de cette ombre.
Moi, serré contre mon frère, je regardais de tous mes yeux à travers les grilles, et mêlant dans un même sentiment de terreur ce Paris inconnu; où j'arrivais de nuit, et ce jardin mystérieux, il me semblait que je venais de débarquer dans une grande caverne noire, pleine de bêtes féroces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n'étais pas seul :
j'avais Jacques pour me défendre... Ah! Jacques, Jacques ! Pourquoi ne t'ai-je pas toujours eu ?
Nous marchâmes encore longtemps, longtemps, par des rues noires, interminables; puis, tout à coup, Jacques s'arrêta sur une petite place où il y avait une église.
“Nous voici à Saint-Germain-des-Près, me dit-il.
Notre chambre est là-haut.
- Comment ! Jacques !... dans le clocher ?...
- Dans le clocher même... C'est très commode pour savoir l'heure. ” Jacques exagérait un peu. Il habitait, dans la maison à côté de l'église, une petite mansarde au cinquième ou sixième étage, et sa fenêtre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste à la hauteur du cadran.
En entrant, je poussai un cri de joie. “ Du feu! quel bonheur ! ” Et tout de suite je courus à la cheminée présenter mes pieds à la flamme, au risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s'aperçut de l'étrangeté de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire.
“ Mon cher, me dit-il, il y a une foule d'hommes célèbres qui sont arrivés à Paris en sabots, et qui s'en vantent. Toi, tu pourras dire que tu y es arrivé en caoutchoucs : c'est bien plus original. En attendant, mets ces pantoufles, et entamons le pâté:” Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui attendait dans un coin, toute servie. 

Chapitre II

DE LA PART DU CURE DE SAINT-NIZIER

Dieu! qu'on était bien cette nuit-là dans la chambre de Jacques ! Quels joyeux reflets clairs la cheminée envoyait sur notre nappe! Et ce vieux vin cacheté, comme il sentait les violettes! Et ce pâté, quelle belle croûte en or bruni il vous avait! Ah ! de ces pâtés-là, on n'en fait plus maintenant ; tu n'en boiras plus jamais de ces vins-là, mon pauvre Eyssette! De l'autre côté de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me versait à boire : et, chaque fois que je levais les yeux, je voyais son regard tendre comme celui d'une mère, qui me riait doucement.
Moi, j'étais si heureux d'être là que j'en avais positivement la fièvre. Je parlais, je parlais! “ Mange donc ”, me disait Jacques en me remplissant mon assiette ; mais je parlais toujours et je ne mangeais pas. Alors, pour me faire taire, il se mit à bavarder, lui aussi, et me narra longuement, sans prendre haleine, tout ce qu'il avait fait depuis plus d'un an que nous ne nous étions pas vus.
“ Quand tu fus parti, me disait-il - et les choses les plus tristes, il les contait toujours avec son divin sourire résigné -, quand tu fus parti, la maison devint tout à fait lugubre. Le père ne travaillait plus ; il passait tout son temps dans le magasin à jurer contre les révolutionnaires et à me crier que j'étais un âne, ce qui n'avançait pas les affaires. Des billets protestés tous les matins, des descentes d'huissiers tous les deux jours ! chaque coup de sonnette nous faisait sauter le coeur. Ah ! tu t'en es allé au bon moment.
“ Au bout d'un mois de cette terrible existence, mon père partit pour la Bretagne au compte de la Compagnie vinicole, et Mme Eyssette chez l'oncle Baptiste. Je les embarquai tous les deux. Tu penses si j'en ai versé de ces larmes... Derrière eux, tout notre pauvre mobilier fut vendu, oui, mon cher, vendu dans la rue, sous mes yeux, devant notre porte; et c'est bien pénible va ! de voir son foyer s'en aller ainsi pièce par pièce. On ne se figure pas combien elles font partie de nous-mêmes, toutes ces choses de bois ou d'étoffe que nous avons dans nos maisons. Tiens ! quand on a enlevé l'armoire au linge, tu sais, celle qui a sur ses panneaux des amours roses avec des violons, j'ai eu envie de courir après l'acheteur et de crier bien fort : “ Arrêtez-le ! ” Tu comprends ça, n'est-ce pas ? “Que tout notre mobilier, je ne gardai qu'une chaise, un matelas et un balai! ce balai me fut très utile, tu vas voir. J'installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue Lanterne, dont le loyer était payé encore pour deux mois, et me voilà occupant à moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux. Ah ! mon ami, quelle tristesse! Chaque soir, quand je revenais de mon bureau, c'était un nouveau chagrin et comme une surprise de me retrouver seul entre ces quatre murailles. J'allais d'une pièce à l'autre, fermant les portes très fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait qu'on m'appelait au magasin, et je criais: “ J'y vais !” Quand j'entrais chez notre mère, je croyais toujours que j'allais la trouver tricotant tristement dans son fauteuil, près de la fenêtre. “ Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles petites bêtes, que nous avions eu tant de peine à combattre en arrivant à Lyon, apprirent sans doute votre départ et tentèrent une nouvelle invasion bien plus terrible encore que la première.
D'abord j'essayai de résister. Je passai mes soirées dans la cuisine, ma bougie d'une main, mon balai de l'autre, à me battre comme un lion, mais toujours en pleurant. Malheureusement j'étais seul, et j'avais beau me multiplier, ce n'était plus comme au temps d'Annou. Du reste, les babarottes, elles aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sûr que toutes celles de Lyon - et Dieu sait s'il y en a dans cette grosse ville humide! - s'étaient levées en masse pour venir assiéger notre maison. La cuisine en était toute noire, je fus obligé de la leur abandonner, Quelquefois je les regardais avec terreur par le trou de la serrure. Il y en avait des milliards de mille...
Tu crois peut-être que ces maudites bêtes s'en tinrent là! Ah! bien oui! tu ne connais pas ces gens du Nord. C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgré portes et serrures, elles passèrent dans la salle à manger, où j'avais fait mon lit. Je le transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j'aurais voulu t'y voir.
“ De pièce en pièce, les damnées babarottes me poussèrent jusqu'à notre ancienne petite chambre, au fond du corridor. Là, elles me laissèrent deux à trois jours de répit ; puis un matin, en m'éveillant, j'en aperçus une centaine qui grimpaient silencieusement le long de mon balai, pendant qu'un autre corps de troupe se dirigeait en bon ordre vers mon lit. Privé de mes armes, forcé dans mes derniers dedans, je n'avais plus qu'à fuir. C'est ce que je fis.
J'abandonnai aux babarottes le matelas, la chaise, le balai et je m'en fus de cette horrible maison de la rue Lanterne, pour n'y plus revenir.
“ Je passais encore quelques mois à Lyon, mais bien longs, bien noirs, bien larmoyants. A mon bureau, on ne m'appelait plus que sainte Madeleine.
Je n'allais nulle part. Je n'avais pas un ami. Ma seule distraction, c'était tes lettres... Ah ! mon Daniel, quelle jolie façon tu as de dire les choses! Je suis sûr que tu pourrais écrire dans les journaux, si tu voulais. Ce n'est pas comme moi. Figure-toi qu'à force d'écrire sous la dictée j'en suis arrivé à être à peu près aussi intelligent qu'une machine à coudre. Impossible de rien trouver par moi-même.
M. Eyssette avait bien raison de me dire : “ Jacques, tu es un âne. ” Après tout, ce n'est pas si mal d'être un âne. Les ânes sont de braves bêtes, patientes, fortes, laborieuses, le coeur bon et les reins solides...
Mais revenons à mon histoire.
“Dans toutes tes lettres, tu me parlais de la reconstruction du foyer, et, grâce à ton éloquence, j'avais comme toi pris feu pour cette grande idée.
Malheureusement, ce que je gagnais à Lyon suffisait à peine pour me faire vivre. C'est alors que la pensée me vint de m'embarquer pour Paris. Il me semblait que là je serais plus à même de venir en aide à la famille, et que je trouverais tous les matériaux nécessaires à notre fameuse reconstruction. Mon voyage fut donc décidé; seulement je pris mes précautions. Je ne voulais pas tomber dans les rues de Paris comme un pierrot sans plumes. C'est bon pour toi, mon Daniel : il y a des grâces d'état pour les jolis garçons ; mais moi, un grand pleurard! “ J'allai donc demander quelques lettres de recommandation à notre ami le curé de Saint-Nizier. C'est un homme très bien posé dans le faubourg Saint-Germain. Il me donna deux lettres, l'une pour un comte, l'autre pour un duc. Je me mets bien, comme tu vois. De là je m'en fus trouver un tailleur qui, sur ma bonne mine, consentit à me faire crédit d'un bel habit noir avec ses dépendances, gilet, pantalon, et caetera. Je mis mes lettres de recommandation dans mon habit, mon habit dans une serviette, et me voilà parti, avec trois louis en poche : 35 francs pour mon voyage et 25 pour voir venir.
“ Le lendemain de mon arrivée à Paris, dès sept heures du matin, j'étais dans les rues, en habit noir et en gants jaunes. Pour ta gouverne, petit Daniel, ce que je faisais là était très ridicule. A sept heures du matin, à Paris, tous les habits noirs sont couchés, ou doivent l'être. Moi, je l'ignorais ; et j'étais très fier de promener le mien parmi ces grandes rues, en faisant sonner mes escarpins neufs. Je croyais aussi qu'en sortant de bonne heure j'aurais plus de chances pour rencontrer la Fortune. Encore une erreur: la Fortune à Paris ne se lève pas matin.
“ Me voilà donc trottant par le faubourg Saint-Germain avec mes lettres de recommandation en poche.
“ J'allai d'abord chez le comte, rue de Lille ; puis chez le duc, rue Saint-Guillaume : aux deux endroits, je trouvai les gens de service en train de laver .es cours et de faire reluire les cuivres des sonnettes.
Quand je dis à ces faquins que je venais parler à leurs maîtres de la part du curé de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m'envoyant des seaux d'eau dans les jambes... Que veux-tu, mon cher ? c'est ma faute, aussi : il n'y a que les pédicures qui vont chez les gens à cette heure.là. Je me le tins pour dit.
“ Tel que je te connais, toi, je suis sûr qu'à ma place tu n'aurais jamais osé retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs de la valetaille. Eh bien, moi, j'y retournai avec aplomb le jour même, dans l'après-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service de m'introduire auprès de leurs maîtres, toujours de la part du curé de Saint-Nizier. Bien m'en prit d'avoir été brave : ces deux messieurs étaient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux hommes et deux accueils bien différents. Le comte de la rue de Lille me reçut très froidement. Sa longue figure maigre, sérieuse jusqu'à la solennité, m'intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots à lui dire. Lui de son côté me parla à peine. Il regarda la lettre du curé de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser mon adresse, et me congédia d'un geste glacial, en me disant : “ Je m'occupera “ de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve “ quelque chose, je vous écrirai. ” “ Le diable soit de l'homme ! Je sortis de chez lui, transi jusqu'aux moelles. Heureusement la réception qu'on me fit rue Saint-Guillaume avait de quoi me réchauffer le coeur. J'y trouvai le duc le plus réjoui, le plus épanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme il l'aimait, son cher curé de Saint-Nizier! et comme tout ce qui venait de là serait sûr d'être bien accueilli rue Saint-Guillaume !... Ah! le bon homme ! le brave duc ! Nous fûmes amis tout de suite. Il m'offrit une pincée de tabac à la bergamote, me tira le bout de l'oreille, et me renvoya avec une tape sur la joue et d'excellentes paroles :
“ - Je me charge de votre affaire. Avant peu “ j'aurai ce qu'il vous faut. D'ici là, venez me voir “ aussi souvent que vous voudrez. ” “ Je m'en allai ravi.
“ Je passai deux jours sans y retourner, par discrétion. Le troisième jour seulement, je poussai jusqu'à l'hôtel de la rue Saint-Guillaume. Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je répondis d'un air suffisant : “ - Dites que c'est de la part du curé de Saint “Nizier. ” “ Il revint au bout d'un moment. “ - M. le duc est très occupé, Il prie monsieur de “ l'excuser et de vouloir bien passer un autre jour. ” “ Tu penses si je l'excusai, ce pauvre duc !
“ Le lendemain, je revins à la même heure. Je trouvai le grand escogriffe bleu de la veille, perché comme un ara sur le perron. Du plus loin qu'il m'aperçut, il me dit gravement :
“ - M. le duc est sorti.
“ - Ah ! très bien ! répondis-je, je reviendrai. Dites “lui, je vous prie, que c'est la personne de la part “ du curé de Saint-Nizier. ” “ Le lendemain, je reviens encore; les jours suivants aussi, mais toujours avec le même insuccès.
Une fois le duc était au bain, une autre fois à la messe, un jour au jeu de paume, un autre jour avec du monde. - Avec du monde ! En voilà une formule.
Eh bien, et moi, je ne suis donc pas du monde ?
“A la fin, je me trouvais si ridicule avec mon éternel : “ De la part du curé de Saint-Nizier ”, que je n'osais plus dire de la part de qui je venais. Mais le grand ara bleu du perron ne me laissait jamais partir sans me crier, avec une gravité imperturbable : “ Monsieur est sans doute la personne qui vient de la part du curé de Saint-Nizier?” “ Et cela faisait beaucoup rire d'autres aras bleus qui flânaient par là dans les cours. Tas de coquins! Si j'avais pu leur allonger quelques coups de_ trique de ma part à moi, et non de celle du curé de Saint-Nizier ! “ Il y avait dix jours environ que j'étais à Paris, lorsqu'un soir, en revenant l'oreille basse d'une de ces visites à la rue Saint-Guillaume - je m'étais juré d'y aller jusqu'à ce qu'on me mît à la porte - je trouvai chez mon portier une petite lettre. Devine de qui ?...
Une lettre du comte, mon cher, du comte de la rue de Lille, qui m'engageait à me présenter sans retard chez son ami le marquis d'Hacqueville. On demandait un secrétaire... Tu penses, quelle joie ! et aussi quelle leçon ! Cet homme froid et sec, sur lequel je comptais si peu, c'était justement lui qui s'occupait de moi, tandis que l'autre, si accueillant, me faisait faire depuis huit jours le pied de grue sur son perron, exposé, ainsi que le curé de Saint-Nizier, aux rires insolents des aras bleu et or... C'est là la vie, mon cher ; et à Paris on l'apprend vite.
“ Sans perdre une minute, je courus chez le marquis d'Hacqueville. Je trouvai un petit vieux, frétillant, sec, tout en nerfs, alerte et gai comme une abeille. Tu verras quel joli type. Une tête d'aristocrate, fine et pâle, des cheveux noirs comme des quilles, et rien qu'un oeil, l'autre est mort d'un coup d'épée, voilà longtemps. Mais celui qui reste est si brillant, si vivant, si interrogeant, qu'on ne peut pas dire que le marquis est borgne. Il a deux yeux dans le même oeil, voilà tout.
“ Quand j'arrivai devant ce singulier petit vieillard, je commençai par lui débiter quelques banalités de circonstance, mais il m'arrêta net :
“ - Pas de phrases ! me dit-il. Je ne les aime pas.
“ Venons aux faits, voici. J'ai entrepris d'écrire mes mémoires. Je m'y suis malheureusement pris un peu tard, et je n'ai plus de temps à perdre, commençant à me faire très vieux. J'ai calculé qu'en employant tous mes instants, il me fallait encore“ trois années de travail pour terminer mon oeuvre.
“ J'ai soixante-dix ans, les jambes sont en déroute mais la tête n'a pas bougé. Je peux donc espérer aller encore trois ans et mener mes mémoires à bonne fin. Seulement, je n'ai pas une minute de trop ; c'est ce que mon secrétaire n'a pas compris.
“ Cet imbécile - un garçon fort intelligent, ma foi, dont j'étais enchanté - s'est mis dans la tête d'être amoureux et de vouloir se marier. Jusque-là il n'y a pas de mal. Mais voilà-t-il pas que, ce matin, mon drôle vient me demander deux jours de congé pour faire ses noces. Ah ! bien oui ! deux jours de congé !
“ Pas une minute.
“ - Mais, monsieur le marquis...
“ - Il n'y a pas de  mais, monsieur le marquis... ” “ Si vous vous en allez deux jours, vous vous en irez tout à fait.
“- Je m'en vais, monsieur le marquis.
“ - Bon voyage ! ” “ Et voilà mon coquin parti... C'est sur vous, mon cher garçon, que je compte pour le remplacer. Les conditions sont celles-ci : le secrétaire vient chez moi le matin à huit heures ; il apporte son déjeuner. Je dicte jusqu'à midi. A midi le secrétaire déjeune tout seul, car je ne déjeune jamais. Après le déjeuner du secrétaire, qui doit être très court, on se remet à l'ouvrage. Si je sors, le secrétaire m'accompagne ; il a un crayon et du papier. Je dicte toujours : en voiture, à la promenade, en visite, partout ! Le soir, le secrétaire dîne avec moi. Après le dîner, nous relisons ce que j'ai dicté dans la journée. Je me couche à huit heures, et le secrétaire est libre jusqu'au lendemain. Je donne cent francs par mois et le dîner. Ce n'est pas le Pérou ; mais dans trois ans, les mémoires terminés, il y aura un cadeau, et un cadeau royal, foi d'Hacqueville ! Ce que je demande, c'est qu'on soit exact, qu'on ne se marie pas, et qu'on sache écrire très vite sous la dictée. Savez-vous écrire sous la dictée ?
“- Oh ! parfaitement, monsieur le marquis”, répondis-je avec une forte envie de rire.
“ C'était si comique, en effet, cet acharnement du destin à me faire écrire sous la dictée toute ma vie !... 
“- Eh bien, alors, mettez-vous là, reprit le marquis. Voici du papier et de l'encre. Nous allons travailler tout de suite. J'en suis au chapitre XXIV :
“ Mes démêlés avec M. de Villéle. Ecrivez...” “ Et le voilà qui se met à me dicter d'une petite voix de cigale, en sautillant d'un bout de la pièce à l'autre.
“ C'est ainsi, mon Daniel, que je suis entré chez cet original, lequel est au fond un excellent homme.
Jusqu'à présent, nous sommes très contents l'un de l'autre ; hier au soir, en apprenant ton arrivée, il a voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous en sert une comme cela tous les jours à notre dîner, c'est te dire si l'on dîne bien. Le matin, par exemple, j'apporte mon déjeuner ; et tu rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d'Italie dans une fine assiette de Moustiers, sur une nappe à blason. Ce que le bonhomme en fait, ce n'est pas par avarice, mais pour éviter à son vieux cuisinier, M. Pilois, la fatigue de me préparer mon déjeuner... En somme, la vie que je mène n'est pas désagréable. Les mémoires du marquis sont fort instructifs, j'apprends sur M. Decazes et M. de Villèle une foule de choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l'autre. A huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour à notre ami Pierrotte... Est-ce que tu te rappelles, l'ami Pierrotte ?
tu sais ! Pierrotte des Cévennes, le frère de lait de maman! Aujourd'hui Pierrotte n'est plus Pierrotte :
c'est M. Pierrotte comme les deux bras. Il a un beau magasin de porcelaines au passage du Saumon ; et comme il aimait beaucoup Mme Eyssette, j'ai trouvé sa maison ouverte à tous battants..Pendant les soirées d'hiver, c'était une ressource... Mais maintenant que te voilà, je ne suis plus en peine pour mes soirées... Ni toi non plus, n'est-ce pas, frérot? Oh !
Daniel, mon Daniel, que je suis content! Comme nous allons être heureux!... ”

Chapitre III

MA MERE JACQUES

Jacques a fini Son Odyssée, maintenant C'est le tour de la mienne. Le feu qui meurt a beau nous faire signe : “ Allez vous coucher, mes enfants ”, les bougies ont beau crier : “ Au lit ! au lit ! Nous sommes brûlées jusqu'aux bobèches. ” - “ On ne vous écoute pas ”, leur dit Jacques en riant, et notre veillée continue.
Vous comprenez ! ce que je raconte à mon frère l'intéresse beaucoup. C'est la vie du petit Chose au collège de Sarlande ; cette triste vie que le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et féroces, les persécutions, les haines, les humiliations, les clefs de M. Viot toujours en colère, la petite chambre sous les combles où l'on étouffait, les trahisons, les nuits de larmes ; et puis aussi - car Jacques est si bon qu'on peut tout lui dire - ce sont les débauches du café Barbette, l'absinthe avec les caporaux, les dettes, l'abandon de soi-même, tout enfin, jusqu'au suicide et la terrible prédiction de l'abbé Germane : “ Tu seras un enfant toute ta vie. ” Les coudes sur la table, la tête dans ses mains, Jacques écoute jusqu'au bout ma confession sans l'interrompre. De temps en temps, je le vois qui frissonne et je l'entends dire : “Pauvre petit ! pauvre petit ! ” 
Quand j'ai fini, il se lève, me prend les  mains et me dit d'une voix douce qui tremble: “ L'abbé Germane avait raison: vois-tu Daniel, tu es un enfant, un petit enfant incapable d'aller seul dans la vie, et tu as bien fait de te réfugier près de moi.
Dès aujourd'hui tu n'es plus seulement mon frère, tu es mon fils aussi, et puisque notre mère est loin, c'est moi qui la remplacerai. Le veux-tu? dis, Daniel! Veux-tu que je sois ta mère Jacques ? Je ne t'ennuierai pas beaucoup, tu verras. Tout ce que je te demande, c'est de me laisser toujours marcher à côté de toi et de te tenir la main. Avec cela, tu peux être tranquille et regarder la vie en face, comme un homme : elle ne te mangera pas. ” Pour toute réponse, je lui saute au cou : “ O ma mère Jacques, que tu es bon ! ” - Et me voilà pleurant à chaudes larmes sans pouvoir m'arrêter, tout à fait comme l'ancien Jacques, de Lyon. Le Jacques d'aujourd'hui ne pleure plus, lui ; la citerne est à sec, comme il dit. Quoi qu'il arrive, il ne pleurera plus jamais.
A ce moment, sept heures sonnent. Les vitres s'allument. Une lueur pâle entre dans la chambre en frissonnant.
“ Voilà le jour, Daniel, dit Jacques. Il est temps de dormir. Couche-toi vite... tu dois en avoir besoin.
- Et toi, Jacques ?
- Oh ! moi, je n'ai pas deux jours de chemin de fer dans les reins... D'ailleurs, avant d'aller chez le marquis, il faut que je rapporte quelques livres au cabinet de lecture et je n'ai pas de temps à perdre...
tu sais que le d'Hacqueville ne plaisante pas... Je rentrerai ce soir à huit heures... Toi, quand tu te seras bien reposé, tu sortiras un peu. Surtout je te recommande... ” Ici ma mère Jacques commence à me faire une foule de recommandations très importantes pour un nouveau débarqué comme moi ; par malheur, tandis qu'il me les fait, je me suis étendu sur le lit, et sans dormir précisément, je n'ai déjà plus les idées bien nettes. La fatigue, le pâté, les larmes... Je suis aux trois quarts assoupi... J'entends d'une façon confuse quelqu'un qui me parle d'un restaurant tout près d'ici, d'argent dans mon gilet, de ponts à traverser, de boulevards à suivre, de sergents de ville à consulter, et du clocher de Saint-Germain-des-Prés comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil, c'est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m'impressionne. Je vois deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain rangés autour de mon lit comme des poteaux indicateurs. Parmi tous ces clochers, quelqu'un va et vient dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croisées, puis s'approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m'embrasse au front et s'éloigne doucement avec un bruit de porte...
Je dormais depuis quelques heures, et je crois que j'aurais dormi jusqu'au retour de ma mère Jacques, quand le son d'une cloche me réveilla subitement.
C'était la cloche de Sarlande, l'horrible cloche de fer qui sonnait comme autrefois : “ Dig ! dong ! réveillez-vous ! dig ! dong! habillez-vous ! ” D'un bond je fus au milieu de la chambre, la bouche ouverte pour crier comme au dortoir : “ Allons, messieurs ! ” Puis, quand je m'aperçus que j'étais chez Jacques, je partis d'un grand éclat de rire et je me mis à gambader follement par la chambre. Ce que j'avais pris pour la cloche de Sarlande, c'était la cloche d'un atelier du voisinage qui sonnait sec et féroce comme celle de là-bas. Pourtant la cloche du collège avait encore quelque chose de plus méchant, de plus enfer, Heureusement elle était à deux cents lieues ; et, si fort qu'elle sonnât, je ne risquais plus de l'entendre.
J'allai à la fenêtre, et je l'ouvris. Je m'attendais presque à voir au-dessous de moi la cour des grands avec ses arbres mélancoliques et l'homme aux clefs rasant les murs...  Au moment où j'ouvrais, midi sonnait partout. La grosse tour de Saint-Germain tinta la première ses douze coups de l'angélus à la suite, presque dans mon oreille. Par la fenêtre ouverte, les grosses notes lourdes tombaient chez Jacques trois par trais, se crevaient en tombant comme des bulles sonores et remplissaient de bruit toute la chambre. A l'angélus de Saint-Germain, les autres angélus de Paris répondirent sur des timbres divers... En bas, Paris grondait, invisible... Je restai là un moment à regarder luire dans la lumière les dômes, les flèches, les tours; puis tout à coup, le bruit de la ville montant jusqu'à moi, il me vint je ne sais quelle folle envie de plonger, de me rouler dans le bruit, dans cette foule, dans cette vie, dans ces passions, et je me dis avec ivresse :
“ Allons voir Paris ! ”

Chapitre IV

LA DISCUSSION DU BUDGET

Ce jour-là plus d'un Parisien a dû dire en rentrant chez lui, le soir, pour se mettre à table: “Quel singulier petit bonhomme j'ai rencontré aujourd'hui!” Le fait est qu'avec ses cheveux trop longs, son pantalon trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet départemental et cette solennité de démarche particulière à tous les êtres trop petits, le petit Chose devait être tout à fait comique.
C'était justement une journée de la fin de l'hiver, une de ces journées tièdes et lumineuses, qui à Paris, souvent sont plus le printemps que le printemps lui-même. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu étourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j'allais devant moi, timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais “ pardon ! ” et je devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m'arrêter devant les magasins et, pour rien au monde, je n'aurais demandé ma route. Je prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait.
Cela me gênait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur mes talons et des yeux qui riaient en passant près de moi ; une fois j'entendis une femme dire à une autre : “ Regarde donc celui-là. ” Cela me fit broncher... Ce qui m'embarrassait beaucoup aussi, c'était l'oeil inquisiteur des sergents de ville. A tous les coins de rue, ce diable d'oeil silencieux se braquait sur moi curieusement ; et quand j'avais passé, je le sentais encore qui me suivait de loin et me brûlait le dos. Au fond, j'étais un peu inquiet.
Je marchai ainsi près d'une heure, jusqu'à un grand boulevard planté d'arbres grêles. Il y avait là tant de bruit, tant de gens, tant de voitures, que je m'arrêtai presque effrayé.
“ Comment me tirer d'ici ? pensai-je en moi-même.
Comment rentrer à la maison ? Si je demande le clocher de Saint-Germain-des-Prés, on se moquera de moi. J'aurai l'air d'une cloche égarée qui revient de Rome, le jour de Pâques. ” Alors, pour me donner le temps de prendre un parti, je m'arrêtai devant les affiches de théâtre, de l'air affairé d'un homme qui fait son menu de spectacles pour le soir. Malheureusement les affiches, fort intéressantes d'ailleurs, ne donnaient pas le moindre renseignement sur le clocher de Saint-Germain, et je risquais fort de rester là jusqu'au grand coup de trompette du jugement dernier, quand soudain ma mère Jacques parut à mes côtés. Il était aussi étonné que moi.
“ Comment ! c'est toi, Daniel ! Que fais-tu là, bon Dieu ? ” Je répondis d'un petit air négligent:
“ Tu vois ! je me promène. ” Ce bon garçon de Jacques me regardait avec admiration :
“ C'est qu'il est déjà Parisien, vraiment ! ” Au fond, j'étais bien heureux de l'avoir, et je m'accrochai à son bras avec une joie d'enfant, comme à Lyon, quand M. Eyssette père était venu nous chercher sur le bateau.
“ Quelle chance que nous nous soyons rencontrés! me dit Jacques. Mon marquis a une extinction de voix, et comme, heureusement, on ne peut pas dicter par gestes, il m'a donné congé jusqu'à demain... Nous allons en profiter pour faire une grande promenade... ” Là-dessus, il m'entraîne ; et nous voilà partis dans Paris, bien serrés l'un contre l'autre et tout fiers de marcher ensemble. Maintenant que mon frère est près de moi, la rue ne me fait plus peur. Je vais la tête haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare au premier qui rira! Pourtant une chose m'inquiète. Jacques, chemin faisant, me regarde à plusieurs reprises d'un air piteux. Je n'ose lui demander pourquoi. “ Sais-tu qu'ils sont très gentils tes caoutchoucs ? me dit-il au bout d'un moment.
- N'est-ce pas, Jacques ? - Oui, ma foi ! très gentils... ” Puis, en souriant, il ajoute : “ C'est égal, quand je serai riche, je t'achèterai une paire de bons souliers pour mettre dedans. ” Pauvre cher Jacques ! il a dit cela sans malice; mais il n'en faut pas plus pour me décontenancer.
Voilà toutes mes hontes revenues. Sur ce grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d'aimable en faveur de ma chaussure, je veux rentrer sur-le-champ. Nous rentrons. On s'installe au coin du feu, et le reste de la journée se passe gaiement à bavarder ensemble comme deux moineaux de gouttière... Vers le soir, on frappe à notre porte. C'est un domestique du marquis avec ma malle.
“Très bien ! dit ma mère Jacques. Nous allons inspecter un peu ta garde-robe. ” Pécaire ! ma garde robe !...
L'inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en faisant ce maigre inventaire.
Jacques, à genoux devant la malle, tire les objets l'un après l'autre et les annonce à mesure.
“ Un dictionnaire... une cravate... un autre dictionnaire... Tiens ! une pipe... tu fumes donc !... Encore une pipe... Bonté divine! que de pipes ! Si tu avais seulement autant de chaussettes... Et ce gros livre, qu'est-ce que c'est ?... Oh! oh !... Cahier de punitions.. Boucoyran, 500 lignes... Soubeyrol, 400 lignes... Boucoyran, 500 lignes... Boucoyran... Boucoyran...
Sapristi ! tu ne le ménageais pas, le nommé Boucoyran... C'est égal, deux ou trois douzaines de chemises feraient bien mieux notre affaire. ” 
A cet endroit de l'inventaire, ma mère Jacques pousse un cri de surprise...
“ Miséricorde ! Daniel... Qu'est-ce que je vois ? Des vers! ce sont des vers... Tu en fais donc toujours?...
Cachottier, va ! pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé dans tes lettres ? Tu sais bien pourtant que je ne suis pas un profane... J'ai fait des poèmes, moi aussi, dans le temps... Souviens-toi de Religion ! Religion !
Poème en douze chants!... Ça, monsieur le lyrique voyons un peu tes poésies !...
- Oh ! non, Jacques, je t'en prie. Cela n'en vaut pas la peine.
- Tous les mêmes, ces poètes, dit Jacques en riant.
Allons ! mets-toi là, et lis-moi tes vers ; sinon je vais les lire moi-même, et tu sais comme je lis mal ! ” Cette menace me décide ; je commence ma lecture.
Ce sont des vers que j'ai faits au collège de Sarlande, sous les châtaigniers de la Prairie, en surveillant les élèves... Bons, ou méchants? Je ne m'en souviens guère ; mais quelle émotion en les lisant!...
Pensez donc ! des poésies qu'on n'a jamais montrées à personne... Et puis l'auteur de Religion ! Religion ! n'est pas un juge ordinaire. S'il allait se moquer de moi ? Pourtant, à mesure que je lis, la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la croisée, Jacques m'écoute, impassible. Derrière lui, dans l'horizon, se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du toit, un chat maigre bâille et s'étire en nous regardant ; il a l'air renfrogné d'un sociétaire de la Comédie-Française écoutant une tragédie... Je vois tout cela du coin de l'oeil sans interrompre ma lecture.
Triomphe inespéré ! A peine j'ai fini, Jacques enthousiasmé quitte sa place et me saute au cou :
“ Oh ! Daniel ! que c'est beau ! que c'est beau ! ” Je le regarde avec un peu de défiance.
“ Vraiment, Jacques, tu trouves ?... 
- Magnifique, mon cher, magnifique !... Pense que tu avais toutes ces richesses dans ta malle et que tu n'en disais rien! C'est incroyable !...” Et voilà ma mère Jacques qui marche à grands pas dans la chambre, parlant tout seul et gesticulant.
Tout à coup, il s'arrête en prenant un air solennel :
“ Il n'y a plus à hésiter: Daniel, tu es poète, il faut rester poète et chercher ta vie de ce côté-là.
- Oh! Jacques, c'est bien difficile... Les débuts surtout. On gagne si peu.
- Bah ! je gagnerai pour deux, n'aie pas peur.
- Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire ?
- Le foyer! je m'en charge. Je me sens de force à le reconstruire à moi tout seul. Toi, tu l'illustreras, et tu penses comme nos parents seront fiers de s'asseoir à un foyer célèbre !... ” J'essaie encore quelques objections ; mais Jacques a réponse à tout. Du reste, il faut le dire, je ne me défends que faiblement. L'enthousiasme fraternel commence à me gagner. La foi poétique me pousse à vue d'oeil, et je me sens déjà par tout mon être un prurigo lamartinien... Il y a un point, par exemple, sur lequel Jacques et moi nous ne nous entendons pas du tout. Jacques veut qu'à trente-cinq ans j'entre à l'Académie française. Moi, je m'y refuse énergiquement. Foin de l'Académie! C'est vieux, démodé, pyramide d'Egypte en diable. 
“ Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de jeune sang dans les veines, à tous ces vieux Palais-Mazarin... Et puis Mme Eyssette sera si heureuse, songe donc!” Que répondre à cela ? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans réplique. Il faut se résigner à endosser l'habit vert. Va donc pour l'Académie! Si mes collègues m'ennuient trop, je ferai comme Mérimée, je n'irai jamais aux séances.
Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour célébrer l'entrée de Daniel Eyssette à l'Académie française. “ Allons dîner! ” dit ma mère Jacques ; et, tout fier de se montrer avec un académicien, il m'emmène dans une crémerie de la rue Saint-Benoît. C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hôte au fond pour les habitués. Nous mangeons dans la première salle, au milieu de gens très râpés, très affamés, qui raclent leurs assiettes silencieusement. “ Ce sont presque tous des hommes de lettres ”, me dit Jacques à voix basse. Dans moi-même, je ne puis m'empêcher de faire à ce  sujet quelques réflexions mélancoliques ; mais je me garde bien de les communiquer à Jacques de peur de refroidir son enthousiasme. 
Le dîner est très gai. M. Daniel Eyssette (de l'Académie française) montre beaucoup d'entrain, et encore plus d'appétit. Le repas fini, on se hâte de remonter dans le clocher ; et tandis que M, l'académicien fume sa pipe à califourchon sur la fenêtre, Jacques, assis à sa table, s'absorbe dans un grand travail de chiffres qui paraît l'inquiéter beaucoup.
Il se ronge les ongles, s'agite fébrilement sur sa chaise, compte sur ses doigts, puis, tout à coup, se lève avec un cri de triomphe: “ Bravo!... j'y suis arrivé.
- A quoi, Jacques ? - A établir notre budget, mon cher. Et je te réponds que ce n'était pas une petite affaire. Pense ! soixante francs par mois pour vivre à deux!...
-Comment! soixante?... Je croyais que tu gagnais cent francs chez le marquis.
- Oui! mais il y a là-dessus quarante francs par mois, à envoyer à Mme Eyssette pour la reconstruction du foyer... Restent donc soixante francs. Nous avons quinze francs de chambre ; comme tu vois, ce n'est pas cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-même.
- Je le ferai aussi, moi, Jacques.
- Non, non. Pour un académicien, ce ne serait pas convenable. Mais revenons au budget... Donc 15 francs de chambre, 5 francs de charbon - seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-même aux usines tous les mois - restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons 30 francs. Tu dîneras à la crémerie où nous sommes allés ce soir, c'est 15 sous sans le dessert, et tu as vu qu'on n'est pas trop mal.
Il te reste 5 sous pour ton déjeuner. Est-ce assez ?
- Je crois bien. - Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage... Quel dommage que je n'aie pas le temps ! j'irais moi-même au bateau... Restent 3 francs que j'emploie comme ceci : 30 sous pour mes déjeuners... dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon marquis, et je n'ai pas besoin d'un déjeuner aussi substantiel que le tien.
Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac, timbres-poste et autres dépenses imprévues. Cela nous fait juste nos soixante francs... Hein! Crois-tu que c'est calculé ? ”
Et Jacques enthousiasmé se met à gambader dans la chambre; puis, subitement, il s'arrête et prend un air consterné :
“ Allons, bon ! le budget est à refaire... J'ai oublié quelque chose. - Quoi donc ? .
- Et la bougie !... Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu n'as pas de bougie? C'est une dépense indispensable, et une dépense d'au moins cinq francs par mois... Où pourrait-on bien les décrocher, ces cinq francs-là ? L'argent du foyer est sacré, et sous aucun prétexte... Eh! parbleu, j'ai notre affaire. Voici le mois de mars qui vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil.
- Eh bien, Jacques ?
- Eh bien, Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile : soit 5 francs de charbon, que nous transformons en 5 francs de bougie ; et voilà le problème résolu... Décidément, je suis né pour être ministre des Finances... Qu'en dis-tu ? Cette fois, le budget tient sur ses jambes, et je crois que nous n'avons rien oublié... Il y a bien encore la question des souliers et des vêtements, mais je sais ce que je vais faire... J'ai tous les jours ma soirée libre à partir de huit heures, je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand. Bien sûr que l'ami Pierrotte me trouvera cela facilement. - Ah ! çà, Jacques, vous êtes donc très liés, toi et l'ami Pierrotte ?... Est-ce que tu y vas souvent ?
- Oui, très souvent. Le soir, on fait de la musique.
- Tiens ! Pierrotte est musicien.
- Non ! pas lui sa fille. 
- Sa fille!... Il a donc une fille?... Hé ! hé! Jacques... Est-elle jolie, Mlle Pierrotte?
- Oh ! tu m'en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel... Un autre jour, je te répondrai.
Maintenant, il est tard ; allons nous coucher. ”
Et pour cacher l'embarras que lui causent mes questions, Jacques se met à border le lit activement avec un soin de vieille fille.
C'est un lit de fer à une place, en tout pareil à celui dans lequel nous couchions tous les deux, à Lyon, rue Lanterne.
“ T'en souviens-tu, Jacques, de notre petit lit de la rue Lanterne, quand nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du fond de son lit, avec sa plus grosse voix : “ Eteignez vite, ou je me lève!” Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d'autres choses... De souvenir en souvenir, minuit sonne à Saint-Germain qu'on ne songe pas encore à dormir.
“ Allons!... bonne nuit !” me dit Jacques résolument.
Mais au bout de cinq minutes, je l'entends qui pouffe de rire sous sa couverture.
“ De quoi ris-tu, Jacques ?...
- Je ris de l'abbé Micou, tu sais, l'abbé Micou de la manécanterie... Te le rappelles-tu ?...
- Parbleu !... ” Et nous voilà partis à rire, à rire, à bavarder, à bavarder... Cette fois, c'est moi qui suis raisonnable et qui dis :
“ Il faut dormir. ” Mais un moment après, je recommence de plus belle :
“ Et Rouget, Jacques. Est-ce que tu t'en souviens ?... ” Là-dessus, nouveaux éclats de rire et causeries à n'en plus finir...
Soudain un grand coup de poing ébranle la cloison de mon côté, du côté dé la ruelle. Consternation générale.
“ C'est Coucou-Blanc..., me dit Jacques tout bas dans l'oreille. 
- Coucou-Blanc !... Qu'est-ce que cela ?
- Chut !... pas si haut... Coucou-Blanc est notre voisine. Elle se plaint sans doute que nous l'empêchons de dormir.
- Dis donc, Jacques ! quel drôle de nom elle a notre voisine!... Coucou-Blanc ! Est-ce qu'elle est jeune ?...
- Tu pourras en juger toi-même, mon cher. Un jour ou l'autre, vous vous rencontrerez dans l'escalier. Mais en attendant, dormons vite... sans quoi Coucou-Blanc pourrait bien se fâcher encore. ” Là-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de l'Académie française) s'endort sur l'épaule de son frère comme quand il avait dix ans.

Chapitre V

COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER

Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Prés, dans le coin de l'église, à gauche et tout au bord des toits, une petite fenêtre qui me serre le coeur chaque fois que je la regarde. C'est la fenêtre de notre ancienne chambre ; et, encore aujourd'hui, quand je passe par là, je me figure que le Daniel d'autrefois est toujours là-haut, assis à sa table contre la vitre, et qu'il sourit de pitié en voyant dans la rue le Daniel d'aujourd'hui triste et déjà courbé.
Ah ! vieille horloge de Saint-Germain, que de belles heures tu m'as sonnées quand j'habitais là-haut, avec ma mère Jacques!... Est-ce que tu ne pourrais pas m'en sonner encore quelques-unes de ces heures de vaillance et de jeunesse ? J'étais si heureux dans ce temps-là... Je travaillais de si bon coeur !...
Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s'occupait du ménage. Il allait chercher de l'eau, balayait la chambre, rangeait ma table. Moi, je n'avais le droit de toucher à rien. Si je lui disais :
“ Jacques, veux-tu que je t'aide ? ” Jacques se mettait à rire : “ Tu n'y songes pas, Daniel. Et la dame du premier ? ” Avec ces deux mots gros d'allusions, il me fermait la bouche.
Voici pourquoi.
Pendant les premiers jours de notre vie à deux, c'était moi qui étais chargé de descendre chercher de l'eau dans la cour. A une autre heure de la journée, je n'aurais peut-être pas osé ! mais, le matin, toute la maison dormait encore, et ma vanité ne risquait pas d'être rencontrée dans l'escalier une cruche à la main. Je descendais, en m'éveillant, à peine vêtu. A cette heure-là, la cour était déserte. Quelquefois, un palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais près de la pompe. C'était le cocher de la dame du premier, une jeune créole très élégante dont on s'occupait beaucoup dans la maison. La présence de cet homme suffisait pour me gêner; quand il était là, j'avais honte, je pompais vite et je remontais avec ma cruche à moitié remplie. Une fois en haut, je me trouvais très ridicule, ce qui ne m'empêchait pas d'être aussi gêné le lendemain, si j'apercevais la casaque rouge dans la cour... Or, un matin que j'avais eu la chance d'éviter cette formidable casaque, je remontais allégrement et ma cruche toute pleine, lorsque, à la hauteur du premier étage, je me trouvai face à face avec une dame qui descendait.
C'était la dame du premier.
Droite et fière, les yeux baissés sur un livre, elle allait lentement dans un flot d'étoffes soyeuses.
A première vue, elle me parut belle, quoique un peu pâle ; ce qui me resta d'elle, surtout, c'est une petite cicatrice blanche qu'elle avait dans un coin, au-dessous de la lèvre. En passant devant moi, la dame leva les yeux. J'étais debout contre le mur, ma cruche à la main, tout rouge et tout honteux. Pensez! être surpris ainsi comme un porteur d'eau, mal peigné, ruisselant, le cou nu, la chemise entrouverte... quelle humiliation ! J'aurais voulu entrer dans la muraille... La dame me regarda un moment bien en face d'un air de reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa... Quand je remontai, j'étais furieux. Je racontai mon aventure à Jacques, qui se moqua beaucoup de ma vanité ; mais le lendemain, il prit la cruche sans rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins ; et moi, malgré mes remords, je le laissais faire : j'avais trop peur de rencontrer encore la dame du premier.
Le ménage fini, Jacques s'en allait chez son marquis, et je ne le revoyais plus que dans la soirée. Je passais mes journées tout seul, en tête-à-tête avec la Muse ou ce que j'appelais la Muse. Du matin au soir, la fenêtre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet établi, du matin au soir j'enfilais des rimes.
De temps en temps un pierrot venait boire à ma gouttière ; il me regardait un moment d'un air effronté, puis il allait dire aux autres ce que je faisais, et j'entendais le bruit sec de leurs petites pattes sur les ardoises... J'avais aussi les cloches de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour.
J'aimais bien quand elles venaient me voir. Elles entraient bruyamment par la fenêtre et remplissaient la chambre de musique. Tantôt des carillons joyeux et fous précipitaient leurs doubles croches, tantôt des glas noirs, lugubres, dont les notes tombaient une à une comme des larmes. Puis j'avais les angélus: l'angélus de midi, un archange aux habits de soleil qui entrait chez moi tout resplendissant de lumière ; l'angélus du soir, un séraphin mélancolique qui descendait dans un rayon de lune et faisait toute la chambre humide en y secouant ses grandes ailes...
La Muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d'autres visites. Qui serait venu me voir?
Personne ne me connaissait. A la crémerie de la rue Saint-Benoît, j'avais toujours soin de me mettre à une petite table à part de tout le monde ; je mangeais vite, les yeux dans mon assiette ; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau furtivement et je rentrais à toutes jambes. Jamais une distraction, jamais une promenade ; pas même la musique au Luxembourg.
Cette timidité maladive que je tenais de Mme Eyssette était encore augmentée par le détachement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu'on n'avait pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je n'aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant, par ces jolis soirs mouillés des printemps parisiens, je rencontrais, en revenant de la crémerie, des volées d'étudiants en belle humeur, et de les voir s'en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands chapeaux, leurs pipes, leurs maîtresses, cela me donnait des idées... Alors je remontais bien vite mes cinq étages, j'allumais ma bougie, et je me mettais au travail rageusement jusqu'à l'arrivée de Jacques.
Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d'aspect. Elle était toute gaieté, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des nouvelles de la journée. “ As-tu bien travaillé ? me disait Jacques, ton poème avance-t-il ? ” Puis il me racontait quelque nouvelle invention de son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises de côté pour moi, et s'amusait à me les voir croquer à belles dents.
Après quoi, je retournais à l'établi aux rimes. Jacques faisait deux ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train, s'esquivait en me disant :
“Puisque tu travailles, je vais là-bas passer un moment. ” Là-bas, cela voulait dire chez Pierrotte ; et si vous n'avez pas déjà deviné pourquoi Jacques allait si souvent là-bas, c'est que vous n'êtes pas bien habile. Moi, je compris tout, dès le premier jour, rien qu'à le voir lisser ses cheveux devant la glace avant de partir, et recommencer trois ou quatre fois son noeud de cravate ; mais pour ne pas le gêner, je faisais semblant de ne me douter de rien et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses...
Jacques parti, en avant les rimes ! A cette heure-là je n'avais plus le moindre bruit; les pierrots, les angélus, tous mes amis étaient couchés. Complet tête-à-tête avec la Muse... Vers neuf heures, j'entendais monter dans l'escalier - un petit escalier de bois qui faisait suite au grand. C'était Mlle Coucou Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle émigrait effrontément chez la voisine et n'en bougeait pas...
Que pouvait-elle bien être, cette mystérieuse Coucou-Blanc?... Impossible d'avoir le moindre renseignement à son endroit... Si j'en parlais à Jacques, il prenait un petit air en dessous pour me dire:
“ Comment !... tu ne l'as pas encore rencontrée, notre superbe voisine ?” Mais, jamais il ne s'expliquait davantage. Moi je pensais : “ Il ne veut pas que je la connaisse... C'est sans doute une grisette du Quartier latin.” Et cette idée m'embrasait la tête. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux une grisette, quoi ! Il n'y avait pas jusqu'à ce nom de Coucou-Blanc qui ne me parût plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d'amour comme Musette ou Mimi Pinson. C'était, dans tous les cas, une Musette bien sage et bien rangée que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui rentrait tous les soirs à la même heure, et toujours seule. Je savais cela pour avoir plusieurs jours de suite, à l'heure où elle arrivait, appliqué mon oreille à sa cloison... Invariablement, voici ce que j'entendais : d'abord comme un bruit de bouteille qu'on débouche et rebouche plusieurs fois; puis au bout d'un moment, pouf! la chute d'un corps très lourd sur le parquet ; et presque aussitôt une petite voix grêle, très aiguë, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel air à trois notes, triste à faire pleurer. Sur cet air-là, il y avait des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepté cependant les incompréhensibles syllabes que voici :
Tolocototignan !.. Tolocototignan !... - qui revenaient de temps en temps dans la chanson comme un refrain plus accentué que le reste. Cette singulière musique durait environ une heure ; puis, sur un dernier Tolocototignan, la voix s'arrêtait tout à coup ; et je n'entendais plus qu'une respiration lente et lourde... Tout cela m'intriguait beaucoup.
Un matin, ma mère Jacques, qui venait de chercher de l'eau, entra vivement chez nous avec un grand air de mystère et s'approchant de moi me dit tout bas :
“ Si tu veux voir notre voisine... chut !... elle est là. ” D'un bond je fus sur le palier... Jacques ne m'avait pas menti... Coucou-Blanc était dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et je pus enfin la contempler... Oh ! Dieu ! Ce ne fut qu'une vision, mais quelle vision !... Imaginez une petite mansarde complètement nue, à terre une paillasse, sur la cheminée une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de la paillasse un énorme et mystérieux fer à cheval pendu au mur comme un bénitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible Négresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et frisés comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge, sans rien dessus... C'est ainsi que m'apparut pour la première fois ma voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes rêves, la soeur de Mimi Pinson et de Bernerette ... O province romanesque, que ceci te serve de leçon !...
“ Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment tu la trouves... ” Il n'acheva pas sa phrase et, devant ma mine déconfite, partit d'un immense éclat de rire. J'eus le bon esprit de faire comme lui, et nous voilà riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre sans pouvoir parler. A ce moment par la porte entrebâillée, une grosse tête noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitôt en nous criant: “Blancs moquer Nègre, pas joli. ” Vous pensez si nous rîmes de plus belle...
Quand notre gaieté fut un peu calmée, Jacques m'apprit que la Négresse Coucou-Blanc était au service de la dame du premier ; dans la maison, on l'accusait d'être un peu sorcière : à preuve, le fer à cheval, symbole du culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi que tous les soirs, quand sa maîtresse était sortie, Coucou-Blanc s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l'eau-de-vie jusqu'à tomber ivre morte, et chantait des chansons nègres une partie de la nuit. Ceci m'expliquait tous les bruits mystérieux qui venaient de chez ma voisine: la bouteille débouchée, la chute sur le parquet, et l'air monotone à trois notes. Quant à Tolocototignan, il paraît que c'est une sorte d'onomatopée, très répandue chez les Nègres du Cap, quelque chose comme notre lon, lan, la ; les Pierre Dupont en ébène mettent de ça dans toutes leurs chansons.
A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire ? le voisinage de Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand elle montait, mon coeur ne trottait plus si vite ; jamais je ne me dérangeais plus pour aller coller mon oreille à la cloison... Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, les Tolocototignan venaient jusqu'à ma table, et j'éprouvais je ne sais quel vague malaise en entendant ce triste refrain ; on eût dit que je pressentais le rôle qu'il allait jouer dans ma vie...
Sur ces entrefaites, ma mère Jacques trouva une place de teneur de livres à cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, où il devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre garçon m'apprit cette bonne nouvelle, moitié content, moitié fâché. “Comment feras-tu pour aller là-bas ? ” lui-dis-je tout de suite. Il me répondit, les yeux pleins de larmes : “ J'irai le dimanche. ” Et dès lors, comme il l'avait dit, il n'alla plus là-bas que le dimanche, mais cela lui coûtait, bien sûr.
Quel était donc ce là-bas si séduisant qui tenait tant à coeur à ma mère Jacques ?... Je n'aurais pas été fâché de le connaître. Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener ; et moi, j'étais trop fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part, avec des caoutchoucs?... Un dimanche pourtant, au moment de partir chez Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras :
“ Est-ce que tu n'aurais pas envie de m'accompagner là-bas, petit Daniel ? Tu leur ferais sûrement un grand plaisir.
- Mais, mon cher, tu plaisantes...
- Oui, je le sais bien... Le salon de Pierrotte n'est guère la place d'un poète... Ils sont là un tas de vieilles peaux de lapins...
- Oh ! ce n'est pas pour cela, Jacques ; c'est seulement à cause de mon costume...
-Tiens ! au fait... je n'y songeais pas ”, dit Jacques.
Et il partit comme enchanté d'avoir une vraie raison pour ne pas m'emmener.
A peine au bas de l'escalier, le voilà qui remonte et vient vers moi tout essoufflé.
“ Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette présentable, m'aurais-tu accompagné chez Pierrotte ?
- Pourquoi pas ?
- Eh bien, alors, viens... je vais t'acheter tout ce qu'il te faut, nous irons là-bas. ” Je le regardai, stupéfait. “ C'est la fin du mois, j'ai de l'argent”, ajouta-t-il pour me convaincre. J'étais si content de l'idée des nippes fraîches que je ne remarquai pas l'émotion de Jacques ni le ton singulier dont il parlait. Ce n'est que plus tard que je songeai à tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous partîmes chez Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, où je m'habillai de neuf chez un fripier.

Chapitre VI

LE ROMAN DE PIERROTTE

QUAND Pierrotte avait Vingt ans, Si On lui avait prédit qu'un jour il succéderait à M. Lalouette dans le commerce des porcelaines, qu'il aurait deux cent mille francs chez son notaire - Pierrotte, un notaire ! - et une superbe boutique à l'angle du passage du Saumon, on l'aurait beaucoup étonné.
Pierrotte, à vingt ans, n'était jamais sorti de son village, portait de gros esclots en sapin des Cévennes, ne savait pas un mot de français et gagnait cent écus par an à élever des vers à soie ; solide compagnon du reste, beau danseur de bourrée, aimant rire et chanter la gloire, mais toujours d'une manière honnête et sans faire de tort aux cabaretiers. Comme tous les gars de son âge, Pierrotte avait une bonne amie, qu'il allait attendre le dimanche à la sortie des vêpres pour l'emmener danser des gavottes sous les mûriers. La bonne amie de Pierrotte s'appelait Roberte, la grande Roberte. C'était une belle magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre .
comme lui, mais sachant très bien lire et écrire, ce qui, dans les villages cévenols, est encore plus rare qu'une dot. Très fier de sa Roberte, Pierrotte comptait l'épouser dès qu'il aurait tiré au sort ; mais, le jour du tirage arrivé, le pauvre Cévenol - bien qu'il eût trempé trois fois sa main dans l'eau bénite avant d'aller à l'urne - amena le n° 4... Il fallait partir.
Quel désespoir!... Heureusement Mme Eyssette, qui avait été nourrie, presque élevée par la mère de Pierrotte, vint au secours de son frère de lait et lui prêta deux mille francs pour s'acheter un homme. - On était riche chez les Eyssette dans ce temps-là ! L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put épouser sa Roberte; mais comme ces braves gens tenaient avant tout à rendre l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au pays ils n'y seraient jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marchèrent sur Paris pour y chercher fortune.
Pendant un an, on n'entendit plus parler de nos montagnards ; puis, un beau matin, Mme Eyssette reçut une lettre touchante, signée “ Pierrotte et sa femme ”, qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs économies. La seconde année, nouvelle lettre de “Pierrotte et sa femme” avec un envoi de 200 francs et des riens. - Sans doute, les affaires ne marchaient pas. - La quatrième année, troisième lettre de “Pierrotte et sa femme” avec un dernier envoi de 1200 francs et des bénédictions pour toute la famille Eyssette. Malheureusement, quand cette lettre arriva chez nous, nous étions en pleine débâcle : on venait de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier... Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de répondre à “ Pierrotte et sa femme”. Depuis lors, nous n'en eûmes plus de nouvelles, jusqu'au jour où Jacques, arrivant à Paris, trouva le bon Pierrotte - Pierrotte sans sa femme, hélas ! - installé dans le comptoir de l'ancienne maison Lalouette.
Rien de moins poétique, rien de plus touchant que l'histoire de cette fortune. En arrivant à Paris, la femme de Pierrotte s'était mise bravement à faire des ménages. La première maison fut justement la maison Lalouette. Ces Lalouette étaient de riches commerçants avares et maniaques, qui n'avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne, parce qu'il faut tout faire par soi-même “ Monsieur, jusqu'à cinquante ans, j'ai fait mes culottes moi-même ! ” disait le père Lalouette avec fierté, et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe flamboyant d'une femme de ménage à douze francs par mois. Dieu sait que ces douze francs-là, l'ouvrage les valait bien ! La boutique, l'arrière-boutique, un appartement au quatrième, deux seilles d'eau pour la cuisine à remplir tous les matins ! Il fallait venir des Cévennes pour accepter de pareilles conditions ; mais bah ! la Cévenole était jeune, alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure; en un tour de main, elle expédiait ce gros ouvrage et, par-dessus le marché, montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait plus de douze francs à lui tout seul... A force de belle humeur et de vaillance cette courageuse montagnarde finit par séduire ses patrons. On s'intéressa à elle ; on la fit causer ; puis, un beau jour, spontanément - les coeurs les plus secs ont parfois de ces soudaines floraisons de bonté -, le vieux Lalouette offrit de prêter un peu d'argent à Pierrotte pour qu'il pût entreprendre un commerce. Son idée. Voici quelle fut l'idée de Pierrotte : il se procura un vieux bidet, une carriole, et s'en alla d'un bout de Paris à l'autre en criant de toutes ses forces : “Débarrassez-vous de ce qui vous gêne ! ” Notre finaud de Cévenol ne vendait pas, il achetait... quoi ?... tout...
Les pots cassés, les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de service qui ne valent pas la peine d'être vendus, les vieux galons dont les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu'on garde chez soi par habitude, par négligence, parce qu'on ne sait qu'en faire, tout ce qui gène !...
Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout, ou du moins il acceptait tout ; car le plus souvent on ne lui vendait pas, on lui donnait, on se débarrassait, “ Débarrassez-vous de ce qui vous gêne!” Dans le quartier Montmartre, le Cévenol était très populaire. Comme tous les petits commerçants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha de la rue, il avait adopté une melopée personnelle et bizarre, que les ménagères connaissaient bien... C'était d'abord à pleins poumons le formidable : “ Débarrassez-vous de ce qui vous gène!” Puis, sur un ton lent et pleurard, de longs discours tenus à sa bourrique, à son Anastagille, comme il l'appelait. Il croyait dire Anastasie. “ Allons ! viens, Anastagille ; allons ! viens, mon enfant... ” Et la bonne Anastagille suivait, la tête basse, longeant les trottoirs d'un air mélancolique; et de toutes les maisons on criait:
“ Pst ! Pst ! Anastagille!...” La carriole se remplissait, il fallait voir! Quand elle était bien pleine, Anastagille et Pierrotte s'en allaient à Montmartre déposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien tous ces “ débarrassez-vous de ce qui vous gêne ”, qu'on avait eus pour rien ou pour presque rien.
A ce métier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune mais il gagna sa vie, et largement. Dès la première année, on rendit l'argent des Lalouette et on envoya trois cents francs à mademoiselle - c'est ainsi que Pierrotte appelait Mme Eyssette du temps qu'elle était jeune fille, et depuis il n'avait jamais pu se décider à la nommer autrement. - La troisième année, par exemple, ne fut pas heureuse. C'était en plein 1830. Pierrotte avait beau crier : “ Débarrassez-vous de ce qui vous gêne ! ” les Parisiens, en train de se débarrasser d'un vieux roi qui les gênait, étaient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cévenol s'égosiller dans la rue ; et, chaque, soir, la petite carriole rentrait vide Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C'est alors que les vieux Lalouette, qui commençaient à ne plus pouvoir tout faire par eux-mêmes, proposèrent à Pierrotte d'entrer chez eux comme garçon de magasin. Pierrotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes fonctions.
Depuis leur arrivée à Paris, sa femme lui donnait tous les soirs des leçons d'écriture et de lecture ; il savait déjà se tirer d'une lettre et s'exprimer en français d'une façon compréhensible. En entrant chez Lalouette, il redoubla d'efforts, s'en alla dans une classe d'adultes! apprendre le calcul, et fit si bien qu'au bout de quelques mois il pouvait suppléer au comptoir M. Lalouette devenu presque aveugle, et à la vente Mme Lalouette dont les vieilles jambes trahissaient le grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint au monde et, dès lors, la fortune du Cévenol alla toujours croissant. D'abord intéressé dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard leur associé ; puis, un beau jour, le père Lalouette, ayant complètement perdu la vue, se retira du commerce et céda son fonds à Pierrotte, qui le paya par annuités. Une fois seul, le Cévenol donna une telle extension aux affaires qu'en trois ans il eut payé les Lalouette, et se trouva, franc de toute redevance, à la tête d'une belle boutique admirablement achalandée... Juste à ce moment, comme si elle eût attendu pour mourir que son homme n'eût plus besoin d'elle, la grande Roberte tomba malade et mourut d'épuisement.
Voilà le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-là en nous en allant au passage du Saumon ; et comme la route était longue - on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma jaquette neuve - je connaissais mon Cévenol à fond avant d'arriver chez lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il était un peu bavard et fatigant à entendre, parce qu'il parlait lentement, cherchai ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire trois mots de suite sans y ajouter : “ C'est bien le cas de le dire... ” Ceci tenait à une chose : le Cévenol n'avait jamais pu se faire à notre langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux lèvres en patois du Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en français, et les “ C'est bien le cas de le dire... ” dont il émaillait ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir intérieurement ce petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il traduisait... Quant à Mlle Pierrotte, tout ce que j'en pus savoir, c'est qu'elle avait seize ans et qu'elle s'appelait Camille, rien de plus ; sur ce chapitre-là mon Jacques restait muet comme un esturgeon.
Il était environ neuf heures quand nous fîmes notre entrée dans l'ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres de fer, tout un formidable appareil de clôture gisait par tas sur le trottoir, devant la porte entrebâillée... Le gaz était éteint et tout le magasin dans l'ombre, excepté le comptoir, sur lequel posait une lampe en porcelaine éclairant des piles d'écus et une grosse face rouge qui riait. Au fond, dans l'arrière-boutique, quelqu'un jouait de la flûte.
“ Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir... (J'étais à côté de lui, dans la lumière de la lampe...) Bonjour, Pierrotte !” Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux à la voix de Jacques; puis, en m'apercevant, il poussa un cri, joignant les mains, et resta là, stupide, la bouche ouverte, à me regarder. “ Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit ?
- Oh ! mon Dieu ! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que... C'est bien le cas de le dire... Il me semble que je la vois.
- Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.
- Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette ”, répondit Pierrotte, qui pour mieux me voir avait levé l'abat-jour de la lampe.
Moi, je n'y comprenais rien. Ils étaient là tous les deux à me regarder, à cligner de l'oeil, à se faire des signes... Tout à coup Pierrotte se leva, sortit du comptoir et vint à moi les bras ouverts :
“Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse... C'est bien le cas de le dire.
Je vais croire embrasser mademoiselle. ” Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet âge-là, je ressemblais beaucoup à Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis quelque vingt cinq ans, cette ressemblance était encore plus frappante. Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de larmes ; il se mit ensuite à nous parler de notre mère, des deux mille francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec tant de longueurs, tant de périodes, que nous serions encore - c'est bien le cas de le dire - debout dans le magasin, à l'écouter, si Jacques ne lui avait pas dit d'un ton d'impatience :
“ Et votre caisse, Pierrotte ! ” Pierrotte s'arrêta net. Il était un peu confus d'avoir tant parlé :
“ Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde...
je bavarde... et puis la petite... c'est bien le cas de le dire... la petite me grondera d'être monté si tard.
- Est-ce que Camille est là-haut ? demanda Jacques d'un petit air indifférent,- Oui... oui, monsieur Jacques... la petite est là-haut... Elle languit... C'est bien le cas de le dire... Elle languit joliment de connaître M. Daniel. Montez donc la voir... je vais faire ma caisse et je vous rejoins...
c'est bien le cas de le dire. ” Sans en écouter davantage, Jacques me prit le bras et m'entraîna vite vers le fond, du côté où on jouait de la flûte... Le magasin de Pierrotte était grand et bien garni. Dans l'ombre, on voyait miroiter le ventre des carafes, les globes d'opale, l'or fauve des verres de Bohême, les grandes coupes de cristal, les soupières rebondies, puis de droite et de gauche, de longues piles d'assiettes qui montaient jusqu'au plafond. Le palais de la fée Porcelaine vu de nuit. Dans l'arrière boutique, un bec de gaz ouvert à demi veillait encore, laissant sortir d'un air ennuyé un tout petit bout de langue... Nous ne fîmes que traverser. Il y avait là, assis sur le bord d'un canapé-lit, un grand jeune homme blond qui jouait mélancoliquement de la flûte. Jacques, en passant, dit un “bonjour” très sec, auquel le jeune homme blond répondit par deux coups de flûte très secs aussi, ce qui doit être la façon de se dire bonjour entre flûtes qui s'en veulent.
“ C'est le commis, me dit Jacques, quand nous fûmes dans l'escalier... Il nous assomme, ce grand blond, à jouer toujours de la flûte... Est-ce que tu aimes la flûte, toi, Daniel ? ” J'eus envie de lui demander : “ Et la petite, l'aime-t-elle ? ” Mais j'eus peur de lui faire de la peine et je lui répondis très sérieusement : “ Non, Jacques, je n'aime pas la flûte. ” L'appartement de Pierrotte était au quatrième étage, dans la même maison que le magasin.
Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer à la boutique, restait en haut et ne voyait son père qu'à l'heure des repas. “ Oh ! tu verras ! me disait Jacques en montant, c'est tout à fait sur un pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie,  Mme Veuve Tribou, qui ne la quitte jamais.., Je ne sais pas trop d'où elle vient cette Mme Tribou, mais Pierrotte la connaît et prétend que c'est une dame de grand mérite... Sonne, Daniel, nous y voilà ! ” Je sonnai ; une Cévenole à grande coiffe vint nous ouvrir, sourit à Jacques comme à une vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon. 
Quand nous entrâmes, Mlle Pierrotte était au piano. Deux vieilles dames un peu fortes, Mme Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand mérite, jouaient aux cartes dans un coin. En nous voyant, tout le monde se leva. Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts échangés, les présentations faites, Jacques invita Camille - il disait Camille tout court - à se remettre au piano ; et la dame de grand mérite profita de l'invitation pour continuer sa partie avec Mme Lalouette. Nous avions pris place, Jacques et moi, chacun d'un côté de Mlle Pierrotte, qui, tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait avec nous.
Je la regardais pendant qu'elle parlait. Elle n'était pas jolie. Blanche, rose, l'oreille petite, le cheveu fin, mais trop de joues, trop de santé; avec cela, les mains rouges, et les grâces un peu froides d'une pensionnaire en vacances. C'était bien la fille de Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage du Saumon.
Telle fut, du moins, ma première impression; mais, soudain, sur un mot que je lui dis, Mlle Pierrotte, dont les yeux étaient restés baissés jusque-là, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs éblouissants, que je reconnus tout de suite...
O miracle! C'étaient les mêmes yeux noirs qui m'avaient lui si doucement là-bas, dans les murs froids du vieux collège, les yeux noirs de la fée aux lunettes, les yeux noirs enfin... Je croyais rêver.
J'avais envie de leur crier : “ Beaux yeux noirs, est-ce vous? Est-ce vous que je retrouve dans un autre visage ?” Et si vous saviez comme c'étaient bien eux ! Impossible de s'y tromper. Les mêmes cils, le même éclat, le même feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu'il pût y avoir deux couples de ces yeux-là par le monde ! Et d'ailleurs la preuve que c'étaient bien les yeux noirs eux-mêmes, et non pas d'autres yeux noirs ressemblant à ceux-là, c'est qu'ils m'avaient reconnu eux aussi, et nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets d'autrefois, quand j'entendis tout près de moi, presque dans mon oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit, je tournai la tête et j'aperçus dans un fauteuil, à l'angle du piano, un personnage auquel je n'avais pas pris garde... C'était un grand vieux sec et blême, avec une tête d'oiseau, le front fuyant, le nez en pointe, des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes... Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait à la main et qu'il becquetait de temps en temps, on aurait pu le croire endormi. Un peu troublé par cette apparence, je fis à ce vieux fantôme un grand salut, qu'il ne me rendit pas... “ Il ne t'a pas vu, me dit Jacques...
C'est l'aveugle... c'est le père Lalouette...” “ Il porte bien son nom... ” pensai-je en moi-même.
Et pour ne plus voir l'horrible vieux à tête d'oiseau, je me tournai bien vite du côté des yeux noirs ; mais hélas! le charme était brisé, les yeux noirs avaient disparu. Il n'y avait plus à leur place qu'une petite bourgeoise toute raide sur son tabouret de piano...
A ce moment, la porte du salon s'ouvrit et Pierrotte entra bruyamment. L'homme à la flûte venait derrière lui avec sa flûte sous le bras. Jacques, en le voyant, déchargea sur lui un regard foudroyant capable d'assommer un buffle ; mais il dut le manquer car le joueur de flûte ne broncha pas.
“ Eh bien, petite, dit le Cévenol en embrassant sa fille à pleines joues, es-tu contente ? on te l'a donc amené, ton Daniel... Comment le trouves-tu ? Il est bien gentil, n'est.ce pas ? C'est bien le cas de le dire...
tout le portrait de mademoiselle. ” Et voilà le bon Pierrotte qui recommence la scène du magasin, et m'amène de force au milieu du salon, pour que tout le monde puisse voir les yeux de mademoiselle, le nez de mademoiselle, le menton à fossette de mademoiselle... Cette exhibition me gênait beaucoup. Mme Lalouette et la dame de grand mérite avaient interrompu leur partie, et, renversées dans leur fauteuil, m'examinaient avec le plus grand sang-froid, critiquant ou louant à haute voix tel ou tel morceau de ma personne, absolument comme si j'étais un petit poulet de grain en vente au marché de la Vallée. Entre nous, la dame de grand mérite avait l'air d'assez bien s'y connaître, en jeunes volatiles.
Heureusement que Jacques, vint mettre fin à mon supplice, en demandant à Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. “ C'est cela, jouons quelque chose ”, dit vivement le joueur de flûte, qui s'élança, la flûte en avant. Jacques cria : “ Non... non... pas de duo, pas de flûte ! ” Sur quoi, le joueur de flûte lui décocha un petit regard bleu clair, empoisonné comme une flèche de Caraïbe ; mais l'autre ne sourcilla pas et continua à crier : “ Pas de flûte !... ” En fin de compte, c'est Jacques qui l'emporta, et Mlle Pierrotte nous joua sans la moindre flûte un de ces trémolos bien connus qu'on appelle Rêveries de Rosellen!... Pendant qu'elle jouait, Pierrotte pleurait d'admiration, Jacques nageait dans l'extase ; silencieux, mais la flûte aux dents, le flûtiste battait la mesure avec ses épaules et flûtait intérieurement. 
Le Rosellen fini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi :
“ Et vous, monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne vous entendrons pas ?...
Vous êtes poète, je le sais.
- Et bon poète”, fit Jacques, cet indiscret de Jacques... Moi pensez que cela ne me tentait guère de dire des vers devant tous ces Amalécites. Encore si les yeux noirs avaient été là ; mais non! depuis une heure les yeux noirs s'étaient éteints, et je les cherchais vainement autour de moi... Il faut voir aussi avec quel ton dégagé je répondis à la jeune Pierrotte :
“ Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n'ai pas apporté ma lyre.
- N'oubliez pas de l'apporter la prochaine fois ”, me dit le bon Pierrotte, qui prit cette métaphore au pied de la lettre. Le pauvre homme croyait sincèrement que j'avais une lyre et que j'en jouais comme son commis jouait de la flûte... Ah ! Jacques m'avait bien prévenu qu'il m'amenait dans un drôle de monde! Vers onze heures, on servit le thé. Mlle Pierrotte allait, venait dans le salon, offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les lèvres, le petit doigt en l'air.
C'est à ce moment de la soirée que je revis les yeux noirs. Ils apparurent tout à coup devant moi, lumineux et sympathiques, puis s'éclipsèrent de nouveau avant que j'eusse pu leur parler... Alors seulement je m'aperçus d'une chose, c'est qu'il y avait en Mlle Pierrotte deux êtres très distincts : d'abord Mlle Pierrotte, une petite bourgeoise à bandeaux plats, bien faite pour trôner dans l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux poétiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'à paraître pour transfigurer cet intérieur de quincailliers burlesques. Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde ; mais les yeux noirs... oh! les yeux noirs !...
Enfin, l'heure du départ arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son bras comme une vieille momie entourée de bandelettes. Derrière eux, Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier à nous faire des discours interminables : “ Ah çà! monsieur Daniel, maintenant que vous connaissez la maison, j'espère qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais grand monde, mais du monde choisi... c'est bien le cas de le dire... D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons ; puis Mme Tribou, une dame du plus grand mérite, avec qui vous pourrez causer; puis mon commis, un bon garçon qui nous joue quelquefois de la flûte... c'est bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera gentil. ” J'objectai timidement que j'étais fort occupé, et que je ne pourrais peut-être pas venir aussi souvent que je le désirerais.
Cela le fit rire :
“ Allons donc ! occupé, monsieur Daniel... On les connaît vos occupations à vous autres, dans le Quartier latin... c'est bien le cas de le dire... on doit avoir par là quelque grisette.
- Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc... ne manque pas d'attraits. ” Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble à l'hilarité de Pierrotte.
“Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?...
Coucou-Blanc ? Elle s'appelle Coucou-Blanc... Hé !
hé ! hé ! voyez-vous ce gaillard-là... à son âge... ” Il s'arrêta court en s'apercevant que sa fille l'écoutait ; mais nous étions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros rire qui faisait trembler la rampe...
“ Eh bien, comment les trouves-tu ? me dit Jacques, dès que nous fûmes dehors.
- Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est charmante.
- N'est-ce pas ? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacité que je ne pus m'empêcher de rire.
- Allons ! Jacques, tu t'es trahi ”, lui dis-je en lui prenant la main.
Ce soir-là, nous nous promenâmes bien tard le long des quais. A nos pieds, la rivière tranquille et noire roulait comme des perles des milliers de petites étoiles. Les amarres des gros bateaux criaient. C'était plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques me parler d'amour... Il aimait de toute son âme ; mais on ne l'aimait pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas.
“Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute.
- Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aimé personne.
- Avant ce soir ! Jacques, que veux-tu dire ?
- Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel... et elle pourrait bien t'aimer aussi. ” Pauvre cher Jacques ! Il fallait voir de quel air triste et résigné il disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis à rire bruyamment, plus bruyamment même que je n'en avais envie.
“ Diable ! mon cher, comme tu y vas... je suis donc bien irrésistible ou Mlle Pierrotte bien inflammable...
Mais non ! rassure-toi, ma mère Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du sien ; ce n'est pas moi que tu as à craindre bien sûr. ” Je parlais sincèrement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas pour moi... Les yeux noirs, par exemple, c'est différent.

Chapitre VIII

LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS

Après cette première visite à l'ancienne maison Lalouette, je restai quelque temps sans retourner là-bas. Jacques, lui, continuait fidèlement ses pèlerinages du dimanche, et chaque fois il inventait quelque nouveau noeud de cravate rempli de séduction...
C'était tout un poème, la cravate de Jacques, un poème d'amour ardent et contenu, quelque chose comme un sélam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs emblématiques que les Bachagas offrent à leurs amoureuses et auxquels ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.
Si j'avais été femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds qu'il variait à l'infini m'aurait plus touché qu'une déclaration. Mais voulez-vous que je vous dise ! les femmes n'y entendent rien... Tous les dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me dire : “ Je vais là-bas, Daniel... viens-tu ?” Et moi, je répondais invariablement:
“ Non! Jacques! je travaille... ” Alors il s'en allait bien vite, et je restais seul, tout seul, penché sur l'établi aux rimes.
C'était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'étais dit : “ Si tu les revois, tu es perdu”, et je tenais bon pour ne pas les revoir...
C'est qu'ils ne me sortaient plus de la tête, ces grands démons d'yeux noirs. Je les retrouvais partout.
J'y pensais toujours, en travaillant, en dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessinés à la plume, avec des cils longs comme cela, C'était une obsession.
Ah ! quand ma mère Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en gambadant pour le passage du Saumon, avec un noeud de cravate inédit, Dieu sait quelles envies folles j'avais de dégringoler l'escalier derrière lui et de lui crier: “ Attends-moi!”, Mais non! Quelque chose au fond de moi-même m'avertissait que ce serait mal d'aller là-bas, et j'avais quand même le courage de rester à mon établi... : “ Non! merci, Jacques ! je travaille. ” Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je serais sans doute parvenu à chasser les yeux noirs de ma cervelle. Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce fut fini ! ma tête, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles circonstances :
Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mère Jacques ne m'avait plus parlé de ses amours ; mais je voyais bien à son air que cela n'allait pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer, soupirer... Si je lui demandais :
“Qu'est-ce que tu as, Jacques ?” Il me répondait brusquement: “ Je n'ai rien. ” Mais je comprenais qu'il avait quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon, si patient, il avait maintenant avec moi des mouvements d'humeur. Quelquefois il me regardait comme si nous étions fâchés. Je me doutais bien, vous pensez! qu'il y avait là-dessous quelque gros chagrin d'amour ; mais comme Jacques s'obstinait à ne pas m'en parler, je n'osais pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'était revenu plus sombre qu'à l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net.
“ Voyons ! Jacques, qu'as-tu ? lui dis-je en lui prenant les mains... Cela ne va donc pas, là-bas ?
- Eh bien, non!... cela ne va pas..., répondit le pauvre garçon d'un air découragé.
- Mais enfin, que se passe-t-il ? Est-ce que Pierrotte se serait aperçu de quelque chose ? Voudrait-il vous empêcher de vous aimer ?...
- Oh ! non ! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empêche... C'est elle qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais.
- Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera jamais... Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement?... Non, n'est-ce pas ?... Eh bien, alors...
- Celui qu'elle aime n'a pas parlé ; il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé...
- Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flûte ?... ” Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question.
“ Celui qu'elle aime n'a pas parlé ”, dit-il pour la seconde fois.
Et je n'en pus savoir davantage.
Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain.
Jacques passa presque tout le temps à la fenêtre à regarder les étoiles en soupirant. Moi, je songeais :
“ Si j'allais là-bas, voir les choses de près... Après tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette cravate... Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-être je ferais bien d'en parler pour lui... Oui, c'est cela : j'irai, je parlerai à cette jeune Philistine, et nous verrons. ” Le lendemain, sans avertir ma mère Jacques, je mis ce beau projet à exécution. Certes, Dieu m'est témoin qu'en allant là-bas je n'avais aucune arrière-pensée. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques... Pourtant, quand j'aperçus à l'angle du passage du Saumon l'ancienne maison Lalouette avec ses peintures vertes et le Porcelaines et Cristaux de la devanture, je sentis un léger battement du coeur qui aurait dû m'avertir... J'entrai. Le magasin était désert ; dans le fond, l'homme-flûte prenait sa nourriture ; même en mangeant il gardait son instrument sur la nappe près de lui. “ Que Camille puisse hésiter entre cette flûte ambulante et ma mère Jacques, voilà qui n'est pas possible..., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir... ” Je trouvai Pierrotte à table avec sa fille et la dame de grand mérite. Les yeux noirs n'étaient pas là fort heureusement. Quand j'entrai, il y eut une exclamation de surprise. “ Enfin, le voilà! s'écria le bon Pierrotte de sa voix de tonnerre... C'est bien le cas de le dire... Il va prendre le café avec nous. ” On me fit place. La dame de grand mérite alla me chercher une belle tasse à fleurs d'or, et je m'assis à côté de Mlle Pierrotte.
Elle était très gentille ce jour-là, Mlle Pierrotte.
Dans ses cheveux, un peu au-dessus de l'oreille - ce n'est plus là qu'on les place aujourd'hui - elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si rouge...
Entre nous, je crois que cette petite rose rouge était fée, tellement elle embellissait la petite Philistine.
“ Ah! çà, monsieur Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!” J'essayai de m'excuser et de parler de mes travaux littéraires. “ Oui, oui, je connais ça, le Quartier latin... ”, fit le Cévenol.
Et il se mit à rire de plus belle en regardant la dame de grand mérite qui toussotait, hem! hem! d'un air entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques, pétards, pots cassés, nuits folles et le reste. Ah ! si je leur avais conté ma vie de cénobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais fort étonnés. Mais, vous savez ! quand on est jeune, on n'est pas fâché de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte, je prenais un petit air modeste, et je ne me défendais que faiblement: “Mais non, mais non ! je vous assure... Ce n'est pas ce que vous croyez. ” Jacques aurait bien ri de me voir.
Comme nous achevions de prendre le café, un petit air de flûte se fit entendre dans la cour. C'était Pierrotte qu'on appelait au magasin. A peine eut-il le dos tourné, la dame de grand mérite s'en alla à son tour à l'office faire un cinq cents avec la cuisinière. Entre nous, je crois que son plus grand mérite, à cette dame-là, c'était de tripoter les cartes fort habilement.
Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je pensai: “Voilà le moment!” et j'avais déjà le nom de Jacques sur les lèvres ; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler.
A voix basse, sans me regarder, elle me dit tout à coup : “ Est-ce que c'est Mlle Coucou-Blanc qui vous empêche de venir chez vos amis ? ” D'abord je crus qu'elle riait, mais non ! elle ne riait pas. Elle paraissait même très émue, à voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa guimpe. Sans doute on avait parlé de Coucou-Blanc devant elle, et elle s'imaginait confusément des choses qui n'étaient pas.
J'aurais pu la détromper d'un mot ; mais je ne sais quelle sotte vanité me retint... Alors, voyant que je ne lui répondais pas, Mlle Pierrotte se tourna de mon côté et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baissés jusqu'alors, elle me regarda... Je mens. Ce n'est pas elle qui me regarda ; mais les yeux noirs tout mouillés de larmes et chargés de tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, délices de mon âme! Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout de suite, les yeux noirs disparurent ; et je n'eus plus à côté de moi que Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je me mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon, loyal, brave, généreux.
Je racontai ce dévouement qui ne se lassait pas, cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse. C'est Jacques qui me nourrissait, m'habillait, me faisait ma vie. Dieu sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j'avais tant souffert, tant souffert...
A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus que c'était pour Jacques et je me dis en moi-même : “ Allons! voilà qui va bien. ” Là-dessus, je redoublai d'éloquence. Je parlai des mélancolies de Jacques et de cet amour profond, mystérieux qui lui rongeait le coeur. Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui...
Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux glissa je ne sais comment et vint tomber à mes pieds. Tout juste, à ce moment, je cherchais un moyen délicat de faire comprendre à la jeune Camille qu'elle était cette femme trois et quatre fois heureuse dont Jacques s'était épris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce moyen. Quand je vous disais qu'elle était fée, cette petite rose rouge. 
- Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre. “ Ce sera pour Jacques, de votre part ”, dis-je à Mlle Pierrotte avec mon sourire le plus fin. - “ Pour Jacques, si vous voulez ”, répondit Mlle Pierrotte, en soupirant ; mais au même instant, les yeux noirs apparurent et me regardèrent tendrement de l'air de me dire: “ Non! pas pour Jacques, pour toi ! ” Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela, avec quelle candeur enflammée, quelle passion pudique et irrésistible! Pourtant j'hésitais encore, et ils furent obligés de répéter deux ou trois fois de suite: “ Oui !... pour toi... pour toi. ” Alors je baisai la petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine.
Ce soir-là, quand Jacques revint, il me trouva comme à l'ordinaire penché sur l'établi aux rimes et je lui laissai croire que je n'étais pas sorti de la journée. Par malheur, en me déshabillant, la petite rose rouge que j'avais gardée dans ma poitrine roula par terre au pied du lit : toutes ces fées sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa, et la regarda longuement. Je ne sais pas qui était le plus rouge de la rose ou de moi.
“ Je la reconnais, me dit-il, c'est la fleur du rosier qui est là-bas sur la fenêtre du salon. ” Puis il ajouta en me la rendant :
“ Elle ne m'en a jamais donné, à moi. ” Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux.
“ Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir... ” , Il m'interrompit avec douceur : “ Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sûr que tu n'as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c'était toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit : “ celui qu'elle aime n'a pas parlé, il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé. ” Là-dessus, le pauvre garçon se mit à marcher de long en large dans la chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge à la main. “Ce qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a longtemps que j'avais prévu tout cela.
Je savais que, si elle te voyait, elle ne voudrait jamais de moi... Voilà pourquoi j'ai si longtemps tardé à t'amener là-bas. J'étais jaloux de toi par avance.
Pardonne-moi, je l'aimais tant!... Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'épreuve, et je t'ai laissé venir. Ce jour-là, mon cher, j'ai compris que c'était fini. Au bout de cinq minutes, elle t'a regardé comme jamais elle n'a regardé personne. Tu t'en es bien aperçu, toi aussi.
Oh ! ne mens pas, tu t'en es aperçu. La preuve, c'est que tu es resté plus d'un mois sans retourner là-bas ; mais, pécaire! cela ne m'a guère servi... Pour les âmes comme la sienne, les absents n'ont jamais tort, au contraire... Chaque fois que j'y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naïvement, avec tant de confiance et d'amour... C'était un vrai supplice.
Maintenant c'est fini... J'aime mieux ça. ” Jacques me parla ainsi longuement avec la même douceur, le même sourire résigné. Tout ce qu'il disait me faisait peine et plaisir à la fois. Peine, parce que je le sentais malheureux ; plaisir, parce que je voyais à travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout pleins de moi. Quand il eut fini, je m'approchai de lui, un peu honteux, mais sans lâcher la petite rose rouge : “ Jacques, est-ce que tu ne vas plus m'aimer maintenant ? ” Il sourit, et me serrant contre son coeur : “ T'es bête, je t'aimerai bien davantage. ” C'est une vérité. L'histoire de la rose rouge ne changea rien à la tendresse de ma mère Jacques, pas même à son humeur. Je crois qu'il souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas une plainte, rien. Comme par le passé, il continua d'aller là-bas le dimanche et de faire bon visage à tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprimés. Du reste, toujours calme et fier, travaillant à se tuer, et marchant courageusement dans la vie, les yeux fixés sur un seul but, la reconstruction du foyer... O Jacques ! ma mère Jacques! 
Quant à moi, du jour où je pus aimer les yeux noirs librement, sans remords, je me jetai à corps perdu dans ma passion... Je ne bougeais plus de chez Pierrotte. J'y avais gagné tous les coeurs ; - au prix de quelles lâchetés, grand Dieu ? Apporter du sucre à M. Lalouette, faire la partie de la dame de grand mérite, rien ne me coûtait...
Je m'appelais Désir-de-plaire dans cette maison-là...
En général, Désir-de-plaire venait vers le milieu de la journée. A cette heure, Pierrotte était au magasin, et Mlle Camille toute seule en haut, dans le salon, avec la dame de grand mérite. Dès que j'arrivais, les yeux noirs se montraient bien vite, et presque aussitôt la dame de grand mérite nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait débarrassée de tout service quand elle me voyait là. Vite, vite à l'office avec la cuisinière, et en avant les cartes.
Je ne m'en plaignais pas ; pensez donc ! en tête-à-tête avec les yeux noirs.
Dieu ! les bonnes heures que j'ai passées dans ce petit salon jonquille! Presque toujours j'apportais un livre, un de mes poètes favoris, et j'en lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes ou lançaient des éclairs, selon les endroits.
Pendant ce temps, Mlle Pierrotte brodait près de nous des pantoufles pour son père ou nous jouait ses éternelles Rêveries de Rosellen ; mais nous la laissions bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, à l'endroit le plus pathétique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait à haute voix une réflexion saugrenue, comme : “ Il faut que je fasse venir l'accordeur... ” ou bien encore : “ J'ai deux points de trop à ma pantoufle ” Alors de dépit je fermais le livre et je ne voulais pas aller plus loin ; mais les yeux noirs avaient une certaine façon de me regarder qui m'apaisait tout de suite, et je continuais.
Il y avait sans doute une grande imprudence à nous laisser ainsi toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu'à nous deux - les yeux noirs et Désir-de-plaire - nous ne faisions pas trente-quatre ans... Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'était une surveillance très sage, très avisée, très éveillée, comme il en faut à la garde des poudrières... Un jour - je me souviens - nous étions assis, les yeux noirs et moi, sur un canapé du salon, par un tiède après-midi du mois de mai, la fenêtre entrouverte, les grands rideaux baissés et tombant jusqu'à terre. On lisait Faust, ce jour-là!... La lecture finie, le livre me glissa des mains ; nous restâmes un moment l'un contre l'autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour... Elle avait sa tête appuyée sur mon épaule. Par la guimpe entrebâillée, je voyais de petites médailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette... Subitement, Mlle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme elle me renvoya bien vite à l'autre bout du canapé - et quel grand sermon ! “ Ce que vous faites là est très mal, chers enfants, nous dit-elle... Vous abusez de la confiance qu'on vous montre... Il faut parler au père de vos projets... Voyons ! Daniel, quand lui parlerez-vous ? ” Je promis de parler à Pierrotte très prochainement, dès que j'aurais fini mon grand poème. Cette promesse apaisa un peu notre surveillante; mais c'est égal ! depuis ce jour, défense fut faite aux yeux noirs de s'asseoir sur le canapé, à côté de Désir-de-plaire.
Ah ! c'était une jeune personne très rigide, cette demoiselle Pierrotte. Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre aux yeux noirs de m'écrire ; à la fin, pourtant, elle y consentit, à l'expresse condition qu'on lui montrerait toutes les lettres. Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que m'écrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les relire ; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par exemple :
“... Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouvé une araignée dans mon armoire. Araignée du matin, chagrin. ” 
Ou, bien encore :
“ On ne se met pas en ménage avec des noyaux de pêche... ” Et puis l'éternel refrain :
“ Il faut parler au père de vos projets... ” A quoi je répondais invariablement :
“ Quand j'aurai fini mon poème!...”

Chapitre VIII

UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON

Enfin, je le terminai, ce fameux poème. J'en vins à bout après quatre mois de travail, et je me souviens qu'arrivé aux derniers vers je ne pouvais plus écrire, tellement les mains me tremblaient de fièvre, d'orgueil, de plaisir, d'impatience.
Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un événement. Jacques, à cette occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier sur lequel il voulut recopier mon poème de sa propre main ; et c'étaient à chaque vers des cris d'admiration, des trépignements d'enthousiasme...
Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre.
Jacques m'aimait trop ; je me méfiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poème à quelqu'un d'impartial et de sûr. Le diable, c'est que je ne connaissais personne.
Pourtant, à la crémerie, les occasions ne m'avaient pas manqué de faire des connaissances. Depuis que nous étions riches, je mangeais à table d'hôte, dans la salle du fond. Il y avait là une vingtaine de jeunes gens, des écrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire de la graine de tout cela. - Aujourd'hui la graine a monté ; quelques-uns de ces jeunes gens sont devenus célèbres, et quand je vois leurs noms dans les journaux, cela me crève le coeur, moi qui ne suis rien. - A mon arrivée à la table, tout ce jeune monde m'accueillit à bras ouverts; mais comme j'étais trop timide pour me mêler aux discussions, on m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'étais à ma petite table, dans la salle commune. J'écoutais ; je ne parlais pas...
Une fois par semaine, nous avions à dîner avec nous un poète très fameux dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient Baghavat, du titre d'un de ses poèmes. Ces jours-là on buvait du bordeaux à dix-huit sous ; puis, le dessert venu, le grand Baghavat récitait un poème indien. C'était sa spécialité, les poèmes indiens. Il en avait un intitulé Lakçamana, un autre Daçaratha, un autre Kalatçala, un autre Bhagirathg, et puis Çudra, Cunocépa, Vicvamitra...; mais le plus beau de tous était encore Baghavat. Ah ! quand le poète récitait Baghavat, toute la salle du fond croulait. On hurlait, on trépignait, on montait sur les tables. J'avais à ma droite un petit architecte à nez rouge qui sanglotait dès le premier vers et tout le temps s'essuyait les yeux avec ma serviette...
Moi, par entraînement, je criais plus fort que tout le monde : mais, au fond, je n'étais pas fou de Baghavat. En somme, ces poèmes indiens se ressemblaient tous. C'était toujours un lotus, un condor, un éléphant et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos; mais, à part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient : ni passion, ni vérité, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une mystification... Voilà ce qu'en moi-même je pensais du grand Baghavat; et je l'aurais peut-être jugé avec moins de sévérité si on m'avait à mon tour demandé quelques vers ; mais on ne me demandait rien, et cela me rendait impitoyable... Du ruste, je n'étais pas le seul de mon avis sur la poésie hindoue, J'avais mon voisin de gauche qui n'y mordait pas non plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche : huileux, râpé, luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe où couraient toujours quelques fils de vermicelle. C'était le plus vieux de la table et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits, il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait de lui : “ Il est très fort... c'est un penseur. ” Moi, de voir la grimace ironique qui tordait sa bouche en écoutant les vers du grand Baghavat, j'avais conçu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais:
“Voilà un homme de goût... Si je lui disais mon poème ! ” Un soir - comme on se levait de table - je fis apporter un flacon d'eau-de-vie, et j'offris au penseur de prendre un petit verre avec moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j'amenai la conversation sur le grand Baghavat, et je commençai par dire beaucoup de mal des lotus, des condors, des éléphants et des buffles. - C'était de l'audace, les éléphants sont si rancuniers! - Pendant que je parlais, le penseur se versait de l'eau-de-vie sans rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la tête en faisant : “ Oua... oua... ” Enhardi par ce premier succès, je lui avouai que moi aussi j'avais composé un grand poème et que je désirais le lui soumettre. “ Oua... oua... ”, fit encore le penseur sans sourciller. En voyant mon homme si bien disposé, je me dis: “ C'est le moment!” et je tirai mon poème de ma poche. Le penseur, sans s'émouvoir, se versa un cinquième petit verre, me regarda tranquillement dérouler mon manuscrit; mais, au moment suprême il posa sa main de vieil ivrogne sur ma manche : “ Un mot, jeune homme, avant de commencer... Quel est votre critérium ? ”
Je le regardai avec inquiétude.
“ Votre critérium !... fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel est votre critérium ? ” Hélas! mon critérium!... je n'en avais pas, je n'avais jamais songé à en avoir un ; et cela se voyait du reste, à mon oeil étonné, à ma rougeur, à ma confusion.
Le penseur se leva indigné : “ Comment! malheureux jeune homme, vous n'avez pas de critérium!...
Inutile alors de me lire votre poème... je sais d'avance ce qu'il vaut. ” Là-dessus, il se versa coup sur coup deux ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille, prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds! Le soir, quand je contai mon aventure à l'ami Jacques, il entra dans une belle colère. “ Ton penseur est un imbécile, me dit-il... Qu'est-ce que cela fait d'avoir un critérium ?... Les Bengalis en ont-ils un ?...
Un critérium ! qu'est-ce que c'est que ça ?... Où ça se fabrique-t-il ? A-t-on jamais vu ?... Marchand de critérium, va!... ” Mon brave Jacques! il en avait les larmes aux yeux, de l'affront que mon chef-d'oeuvre et moi nous venions de subir. “Ecoute, Daniel! reprit-il au bout d'un moment, j'ai une idée... Puisque tu veux lire ton poème si tu le lisais chez Pierrotte, un dimanche ?...
- Chez Pierrotte ?... Oh ! Jacques ! - Pourquoi pas ?... Dame! Pierrotte n'est pas un aigle, mais ce n'est pas une taupe non plus. Il a le sens très net, très droit... Camille, elle, serait un juge excellent, quoiqu'un peu prévenu... La dame de grand mérite a beaucoup lu... Ce vieil oiseau de père Lalouette lui-même n'est pas si fermé qu'il en a l'air...
D'ailleurs Pierrotte connaît à Paris des personnes très distinguées qu'on pourrait inviter pour ce soir-là ?... Qu'en dis-tu ? Veux-tu que je lui en parle ?... ” Cette idée d'aller chercher des juges au passage du Saumon ne me souriait guère ; pourtant j'avais une telle démangeaison de lire mes vers, qu'après avoir un brin rechigné, j'acceptai la proposition de Jacques. Dès le lendemain il parla à Pierrotte. Que le bon Pierrotte eût exactement compris ce dont il s'agissait, voilà ce qui est fort douteux ; mais comme il voyait là une occasion d'être agréable aux enfants de mademoiselle, le brave homme dit “ oui ” sans hésiter, et tout de suite on lança des invitations.
Jamais le petit salon jonquille ne s'était trouvé à pareille fête. Pierrotte, pour me faire honneur, avait invité ce qu'il y a de mieux dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions là, en dehors du personnel accoutumé, M. et Mme Passajon, avec leur fils le vétérinaire, un des plus brillants élèves de l'Ecole d'Alfort ; Ferrouillat cadet, franc-maçon, beau parleur, qui venait d'avoir un succès de tous les diables à la loge du Grand-Orient ; puis les Fougeroux, avec leurs six demoiselles rangées en tuyaux d'orgue, et enfin Ferrouillat l'aîné, un membre du Caveau, l'homme de la soirée. Quand je me vis en face de cet important aréopage, vous pensez si je fus ému. Comme on leur avait dit qu'ils étaient là pour juger un ouvrage de poésie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies de circonstance, froides, éteintes, sans sourires.
Ils parlaient entre eux à voix basse et gravement, en remuant la tête comme des magistrats. Pierrotte, qui n'y mettait pas tant de mystère, les regardait tous d'un air étonné... Quand tout le monde fut arrivé, on se plaça. J'étais assis, le dos au piano; l'auditoire en demi-cercle autour de moi, à l'exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre à la place habituelle. Après un moment de tumulte, le silence se fit, et d'une voix émue je commençai mon poème...
C'était un poème dramatique, pompeusement intitulé La Comédie pastorale,.. Dans les premiers jours de sa captivité au collège de Sarlande, le petit Chose s'amusait à raconter à ses élèves des historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres bestioles. C'est avec trois de ces petits contes, dialogués et mis en vers, que j'avais fait La Comédie pastorale. Mon poème était divisé en trois parties ; mais ce soir-là, chez Pierrotte, je ne leur lus que la première partie. Je demande la permission de transcrire ici ce fragment choisi de littérature, mais seulement comme pièces justificatives à joindre à l'Histoire du petit Chose. Figurez-vous pour un moment, mes chers lecteurs, que vous êtes assis en rond dans le petit salon jonquille, et que Daniel Eyssette tout tremblant récite devant vous.

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