Pensées

Divertissement (Extrait) 
[Brunschvicg, 139 ; Lafuma, 136]

Blaise PASCAL (1623/1662)

Quand je me suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et 
les peines où ils s'exposent, dans la cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de 
passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j'ai découvert que tout le malheur des 
hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. 
Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait 
pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. On n'achètera une charge à l'armée si cher, que 
parce qu'on trouverait insupportable de ne bouger de la ville; et on ne recherche les 
conversations et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. 
Mais quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai 
voulu en découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le 
malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous 
consoler, lorsque nous y pensons de près. 
Quelque condition qu'on se figure, si l'on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la 
royauté est le plus beau poste du monde; et cependant, qu'on s'en imagine un accompagné de 
toutes les satisfactions qui peuvent 1e toucher, s'il est sans divertissement, et qu'on le laisse 
considérer et faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il 
tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de 
la mort et des maladies qui sont inévitables; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle 
divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets, 
qui joue et qui se divertit. 
De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si 
recherchés. Ce n'est pas qu'il y ait en effet du bonheur, ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude 
soit d'avoir l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu'on court : on n'en voudrait pas, 
s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre 
malheureuse condition, qu'on recherche, ni les dangers de la guerre, ni la peine des emplois, 
mais c'est le tracas qui nous détourne d'y penser et nous divertit. 
De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement; de là vient que la prison est un 
supplice si horrible; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et 
c'est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois, de ce qu'on essaie sans cesse 
à les divertir et à leur procurer toute sorte de plaisirs. 
Le roi est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le roi, et l'empêcher de penser à lui. 
Car il est malheureux, tout roi qu'il est, s'il y pense.

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