Lettres
de mon Moulin
Alphonse DAUDET (1840-1897)
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Extraits
Titre de Propriété
ar-devant
maître Honorat Grapazi, notaire à la résidence de Pampérigouste,
“ A comparu :
“ Le sieur Gaspard
Mitifio, époux de Vivette Cornille, ménager au lieudit des
Cigalières et y demeurant :
“ Lequel par ces
présentes a vendu et transporté sous les garanties de droit
et de fait, et en franchise de toutes dettes, privilèges et hypothèques,“
Au sieur Alphonse Daudet, poète, demeurant à Paris, à
ce présent et ce acceptant,“ Un moulin à vent et à
farine, sis dans la vallée du Rhône, au plein coeur de Provence,
sur une côte boisée de pins et de chênes verts ; étant
ledit moulin abandonné depuis plus de vingt années et hors
d'état de moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses,
romarins, et autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu'au bout des
ailes ;“ Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, avec sa grande roue
cassée, sa plate-forme où l'herbe pousse dans les briques,
déclare le sieur Daudet trouver ledit moulin à sa convenance
et pouvant servir à ses travaux de poésie, l'accepte à
ses risques et périls, et sans aucun recours contre le vendeur,
pour cause de réparations qui pourraient y être faites.
“ Cette vente a
lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur Daudet, poète,
a mis et déposé sur le bureau en espèces de cours,
lequel prix a été de suite touché et retiré
par le sieur Mitifio, le tout à la vue des notaires et des témoins
soussignés,
dont quittance
sous réserve.
“ Acte fait à
Pampérigouste, en l'étude Honorat, en présence de
Francet Mamaï, joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix
des pénitents blanc ;
“ Qui ont signé
avec les parties et le notaire après lecture..."
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INSTALLATION
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Ce sont les lapins qui ont été
étonnés !... Depuis si longtemps qu'ils voyaient la porte
du moulin fermée, les murs et la plate-forme envahis par les herbes,
ils avaient fini par croire que la race des meuniers était éteinte,
et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque chose comme un
quartier général, un centre d'opérations stratégiques
: le moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivée, il
y en avait bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme,
en train de se chauffer les pattes à un rayon de lune... Le
temps d'entrouvrir une lucarne, frrt !
Voilà le bivouac en déroute, et tous ces petits derrières
blancs qui détalent, la queue en l'air, dans le fourré.
J'espère bien qu'ils reviendront.
Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant,
c'est le locataire du premier, un vieux hibou sinistre, à la tête
de penseur, qui habite le moulin depuis plus de vingt ans.
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Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, immobile et droit sur l'arbre de couche,
au milieu des plâtras, des tuiles tombées. Il m'a regardé
un moment avec son oeil rond ; puis, tout effaré de ne pas me reconnaître,
il s'est mis à faire : “ Hou ! Hou ! ” et à secouer péniblement
ses ailes grises de poussière; - ces diables de penseurs! ça
ne se brosse jamais... N'importe ! tel qu'il est, avec ses yeux clignotants
et sa mine renfrognée, ce locataire silencieux me plaît encore
mieux qu'un autre, et je me suis empressé de lui renouveler son
bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une
entrée par le toit ; moi je me réserve la pièce du
bas, une petite pièce blanchie à la chaux, basse et voûtée
comme un réfectoire de couvent. C'est de là que,je vous écris,
ma porte grande ouverte, au bon soleil.
Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole
devant moi jusqu'au bas de la côte. À l'horizon, les Alpilles
découpent leurs crêtes fines... Pas de bruit...
À peine, de loin en loin, Lin son de fifre, un courlis dans
les lavandes, un grelot de mules sur la route... Tout ce beau paysage provençal
ne vit que par la lumière.
Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Pétris
bruyant et noir ? Je suis si bien dans mon moulin ! C'est si bien le coin
que je cherchais, un petit coin parfumé et chaud, à mille
lieues des journaux, des fiacres, du brouillard !...
Et que de jolies choses autour de moi ! Il y a à peine huit
jours que je suis installé, j'ai déjà la tête
bourrée d'impressions et de souvenirs... Tenez ! pas plus tard qu'hier
soir, j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans
un tuas (une ferme) qui est au bas de la côte, et je vous jure que
je ne donnerais pas ce spectacle pour toutes les premières que vous
avez eues à Paris cette semaine. Jugez plutôt.
Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les
chaleurs, d'envoyer le bétail dans les Alpes.
Bêtes et gens passent cinq ou six mois là-haut, logés
à la belle étoile, dans l'herbe jusqu'au ventre ; puis, au
premier frisson de l'automne, on redescend au mas, et l'on revient brouter
bourgeoisement les petites collines grises que parfume le romarin... Donc
hier soir les troupeaux rentraient.
Depuis le matin, le portail attendait, ouvert à deux battants;
les bergeries étaient pleines de paille fraîche.
D'heure en heure on se disait: “Maintenant ils sont à Eyguières,
maintenant au Paradou. ” Puis, tout à coup, vers le soir, un grand
cri : “ Les voilà ! ” et là-bas, au lointain, nous voyons
le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la route
semble marcher avec lui... Les vieux béliers viennent d'abord, la
corne en avant, l'air sauvage ; derrière eux le gros des moutons,
les mères un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes ; - les
mules à pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un
jour qu'elles bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des
langues jusqu'à terre, et deux grands coquins de bergers drapés
dans des manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des
chapes.
Tout cela défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous
le portail, en piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir
quel émoi dans la maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons
vert et or, à crête de tulle, ont reconnu les arrivants et
les accueillent par un formidable coup de trompette. Le poulailler qui
s'endormait, se réveille en sursaut. Tout le monde est sur pied
: pigeons, canards, dindons, pintades. La basse-cour est comme folle ;
les poules parlent de passer la nuit !... On dirait que chaque mouton a
rapporté dans sa laine, avec un parfum d'Alpe sauvage, un peu de
cet air vif des montagnes qui grise et qui fait danser.
C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte.
Rien de charmant comme cette installation. Les vieux béliers s'attendrissent
en revoyant leur crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui
sont nés dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour
d'eux avec étonnement.
Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens
de berger, tout affairés après leurs bêtes et ne voyant
qu'elles dans le mas. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa
niche ; le seau du puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur faire
signe : ils ne veulent rien voir, rien entendre, avant que le bétail
soit rentré, le gros loquet poussé sur la petite porte à
claire-voie, et les bergers attablés dans la salle basse. Alors
seulement ils consentent à gagner le chenil, et là, tout
en lapant leur écuellée de soupe, ils racontent à
leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut dans la montagne,
un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre
pleines de rosée jusqu'au bord....../.....
* * * * * * * *
LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE
C'était le jour de mon arrivée ici. J'avais pris la diligence
de Beaucaire, une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin à
faire
avant d'être rendue chez elle, mais qui flâne tout le long
de la route, pour avoir l'air, le soir, d'arriver de très loin.
Nous étions cinq sur l'impériale sans compter le conducteur.
D'abord un gardien de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le
fauve, avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d'argent aux oreilles
; puis deux Beaucairois, un boulanger et son gendre, tous deux très
rouges, très poussifs, mais des profils superbes, deux médailles
romaines à l'effigie de Vitellius. Enfin, sur le devant, près
d'un conducteur, un homme... non ! une casquette, une énorme casquette
en peau de lapin, qui ne disait pas grand-chose et regardait la route d'un
air triste.
Tous ces gens-là se connaissaient entre eux et parlaient tout
haut de leurs affaires, très librement.
Le Camarguais racontait qu'il venait de Nîmes, mandé par
le juge d'instruction pour un coup de fourche donné à un
berger. On a le sang vif en Camargue... Et à Beaucaire donc ! Est-ce
que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'égorger à propos
de la Sainte Vierge ? Il paraît que le boulanger était d'une
paroisse depuis longtemps vouée à la madone, celle que les
Provençaux appellent la bonne mère et qui porte le petit
Jésus dans ses bras ; le gendre, au contraire, chantait au lutrin
d'une église toute neuve qui s'était consacrée à
l'Immaculée Conception, cette belle image souriante qu'on représente
les bras pendants, les mains pleines de rayons.
La querelle venait de là. Il fallait voir comme ces deux bons
catholiques se traitaient, eux et leurs madones :
- Elle est,jolie, ton immaculée !
- Va-t'en donc avec ta bonne mère !
- Elle en a vu de grises, la tienne, en Palestine !
- Et la tienne, hou ! la laide ! Qui sait ce qu'elle n'a pas fait...
Demande plutôt à saint Joseph.
Pour se croire sur le port de Naples, il ne manquait plus que de voir
luire les couteaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi théologique
se serait terminé par là si le conducteur n'était
pas intervenu.
- Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones, dit-il en riant aux
Beaucairois: tout ça, c'est des histoires de femmes, les hommes
ne doivent pas s'en mêler.
Là-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique
qui rangea tout le monde de son avis.
La discussion était finie ; mais le boulanger mis en train,
avait besoin de dépenser le restant de sa verve, et, se tournant
vers la malheureuse casquette, silencieuse et triste dans son coin, il
lui dit d'un air goguenard :
- Et ta femme, à toi, rémouleur ?... Pour quelle paroisse
tient-elle ?
Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention très
comique, car l'impériale tout entière partit d'un gros éclat
de rire... Le rémouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas l'air
d'entendre. Voyant cela, le boulanger se tourna de mon côté
:
- Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur ? Une drôle de
paroissienne, allez ! Il n'y en a pas deux comme elle dans Beaucaire.
Les rires redoublèrent. Le rémouleur ne bougea pas ;
il se contenta de dire tout bas, sans lever la tête :
- Tais-toi, boulanger.
Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie de se taire, et il reprit
de plus belle :
- Viédase ! Le camarade n'est pas à plaindre d'avoir
une femme comme celle-là... Pas moyen de s'ennuyer un moment avec
elle... Pensez donc ! une belle qui se fait enlever tous les six mois,
elle a toujours quelque chose à vous raconter quand elle revient...
C'est égal, c'est un drôle de petit ménage... Figurez-vous,
monsieur qu'ils n'étaient pas mariés depuis un an, paf! voilà
la femme qui part en Espagne avec un marchand de chocolat.
" Le mari reste seul chez lui à pleurer et à boire...
Il était comme fou. Au bout de quelque temps, la belle est revenue
dans le pays, habillée en Espagnole, avec un petit tambour à
grelots. Nous lui disions tous :
" Cache-toi ; il va te tuer.
" Ah ! ben oui ; la tuer... Ils se sont remis ensemble bien tranquillement,
et elle lui a appris à jouer du tambour de basque. " Il y eut une
nouvelle explosion de rires. Dans son coin, sans lever la tête, le
rémouleur murmura encore :
- Tais-toi, boulanger.
Le boulanger n'y prit pas garde et continua :
- Vous croyez peut-être, monsieur, qu'après son retour
d'Espagne la belle s'est tenue tranquille...
Ah ! mais non...
Son mari avait si bien pris la chose ! Ça lui a donné
envie de recommencer... Après l'Espagnol, ça été
un officier puis un marinier du Rhône, puis un musicien, puis un...
Est-ce que je sais ? Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois c'est la
même comédie. La femme part, le mari pleure ; elle revient,
il se console. Et toujours on la lui enlève, et toujours il la reprend...
Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-là ! Il faut dire aussi
qu'elle est crânement jolie, la petite rémouleuse... un vrai
morceau de cardinal : vive, mignonne, bien roulée ; avec ça,
une peau blanche et des yeux couleur de noisette qui regardent toujours
les hommes en riant... Ma foi ! mon Parisien, si vous repassez jamais par
Beaucaire.
- Oh ! tais-toi, boulanger je t'en prie... fit encore une fois le pauvre
rémouleur avec une expression de voix déchirante.
À ce moment, la diligence s'arrêta. Nous étions
au mas des Anglores. C'est là que les deux Beaucairois descendaient,
et je vous jure que,je ne les retins pas... Farceur de boulanger ! Il était
dans la cour du mas qu'on l'entendait rire encore.
Ces gens-là partis, l'impériale sembla vide. On avait
laissé le Camarguais à Arles ; le conducteur marchait sur
la route à côté de ses chevaux... Nous étions
seuls là-haut, le rémouleur et moi chacun dans notre coin,
sans parler. Il faisait chaud ; le cuir de la capote brûlait. Par
moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tête devenir lourde
; mais impossible de dormir. J'avais toujours dans les oreilles ce" Tais-toi,
je t'en prie ", si navrant et si doux... Ni lui non plus, le pauvre homme
! il ne dormait pas. De derrière, je voyais ses grosses épaules
frissonner et sa main -, une longue main blafarde et bête, - trembler
sur le dos de la banquette, comme une main de vieux. Il pleurait...
- Vous voilà chez vous, Parisien ! me cria tout à coup
le conducteur ; et du bout de son fouet il me montrait ma colline verte
avec le moulin piqué dessus comme un gros papillon.
Je m'empressai de descendre... En passant près du rémouleur,
j'essayai de regarder sous sa casquette ! j'aurais voulu le voir avant
de partir. Comme s'il avait compris ma pensée, le malheureux leva
brusquement la tête, et, plantant son regard dans le mien :
- Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de
ces jours vous apprenez qu'il y a eu un malheur à Beaucaire, vous
pourrez dire que vous connaissez celui qui a fait le coup.
C'était une figure éteinte et triste, avec de petits
yeux fanés. Il y avait des larmes dans ces yeux, mais dans cette
voix il y avait de la haine.
La haine, c'est la colère des faibles !..
Si j'étais la rémouleuse, je me méfierais...
* * * * * * * *
LES TROIS MESSES BASSES
CONTE DE NOEL
- Deux dindes truffées, Garrigou ?...
- Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées
de truffes. J'en sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé
à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant,
tellement elle était tendue...
- Jésus-Maria ! moi qui aime tant les truffes !... Donne moi
vite mon surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore
aperçu à la cuisine ?...
- Oh ! toutes sortes de bonnes choses... depuis midi nous n'avons fait
que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyère.
La plume en volait partout... Puis de l'étang on a apporté
des anguilles, des carpes dorées, des truites, des...
- Grosses comment, les truites, Garrigou ?
- Grosses comme ça, mon révérend... Énormes
!...
- Oh ! Dieu ! Il me semble que je les vois... As-tu mis Ie vin dans
les burettes ?
- Oui, mon révérend, j'ai mis Ie vin dans les burettes...
Mais dame ! Il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure
en sortant de la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à
manger du château, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins
de toutes les couleurs... Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés,
les fleurs, les candélabres !... Jamais il ne se sera vu un réveillon
pareil. Monsieur Ie marquis a invité tous les seigneurs du voisinage.
Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni
Ie tabellion... Ah ! vous êtes bien heureux d'en être, mon
révérend !... Rien que d'avoir flairé ces belles dindes,
l'odeur des truffes me suit partout... Meuh !...
- Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de
gourmandise, surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer
les cierges et sonner Ie premier coup de la messe ; car voilà que
minuit est proche, et il ne faut pas nous mettre en retard...
Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce
mil six cent et tant, entre Ie révérend dom Balaguère,
ancien prieur des Barnabites, présentement chapelain gagé
des sires de Trinquelage, et son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il
croyait être Ie petit clerc Garrigou, car vous saurez que Ie diable,
ce soir-là, avait pris la face ronde et les traits indécis
du jeune sacristain pour mieux induire Ie révérend père
en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché
de gourmandise. Donc, pendant que Ie soi-disant Garrigou (hum ! hum !)
faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle seigneuriale,
Ie révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la
petite sacristie du château ; et, l'esprit déjà troublé
par toutes ces descriptions gastronomiques, il se répétait
à lui-même en s'habillant :
- Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites
grosses comme ça!...
Dehors, Ie vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique
des cloches, et, à mesure, des lumières apparaissaient dans
l'ombre aux flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les
vieilles tours de Trinquelage. C'étaient des familles de métayers
qui venaient entendre la messe de minuit au château. Ils grimpaient
la côte en chantant par groupes de cinq ou six, Ie père en
avant, la lanterne en main, les femmes enveloppées dans leurs grandes
mantes brunes où les enfants se serraient et s'abritaient. Malgré
l'heure et Ie froid, tout ce brave peuple marchait allégrement,
soutenu par l'idée qu'au sortir de la messe, il y aurait, comme
tous les ans, table mise pour eux en bas dans les cuisines. De temps en
temps, sur la rude montée, Ie carrosse d'un seigneur précédé
de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au clair de lune, ou
bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et à la lueur
des falots enveloppés de brume, les métayers reconnaissaient
leur bailli et Ie saluaient au passage :
- Bonsoir bonsoir maître Arnoton !
- Bonsoir, bonsoir, mes enfants !
La nuit était claire, les étoiles avivées de froid
; la bise piquait, et un fin grésil, glissant sur les vêtements
sans les mouiller, gardait fidèlement la tradition des Noëls
blancs de neige. Tout en haut de la côte, Ie château apparaissait
comme Ie but, avec sa masse énorme de tours, de pignons, Ie clocher
de sa chapelle montant dans Ie ciel bleu-noir, et une foule de petites
lumières qui clignotaient, allaient, venaient, s'agitaient à
toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur Ie fond sombre du bâtiment,
aux étincelles courant dans des cendres de papier brûlé...
Passé Ie pont-levis et la poterne, il fallait, pour se rendre à
la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses, de
valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et
de la flambée des cuisines. On entendait Ie tintement des tournebroches,
Ie fracas des casseroles, Ie choc des cristaux et de l'argenterie remués
dans les apprêts d'un repas ; par là-dessus, une vapeur tiède,
qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces
compliquées, faisait dire aux métayers, comme au chapelain,
comme au bailli, comme à tout Ie monde :
- Quel bon réveillon nous allons faire après la messe
!
Drelindin din !... Drelindin din !...
C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château,
une cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux
boiseries de chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, les
tapisseries ont été tendues, tous les cierges allumés.
Et que de monde ! Et que de toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles
sculptées qui entourent Ie choeur Ie sire de Trinquelage, en habit
de taffetas saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités.
En face, sur des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille
marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la
jeune dame de Trinquelage, coiffée d'une haute tour de dentelle
gaufrée à la dernière mode de la cour de France. Plus
bas on voit, vêtus de noir avec de vastes perruques en pointe et
des visages rasés, Ie bailli Thomas Arnoton et Ie tabellion maître
Ambroy, deux notes graves parmi les soies voyantes et les damas brochés.
Puis viennent les gras majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants,
dame Barbe, toutes ses clefs pendues sur Ie côté à
un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs, c'est Ie bas office, les
servantes, les métayers avec leurs familles ; et enfin, là-bas,
tout contre la porte qu'ils entrouvrent et referment discrètement,
messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces prendre un petit
air de messe et apporter une odeur de réveillon dans l'église
toute en fête et tiède de tant de cierges allumés.
Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des distractions
à l'officiant ? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou,
cette enragée petite sonnette qui s'agite au fond de l'autel avec
une précipitation infernale et semble dire tout Ie temps: - Dépêchons-nous,
dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt
nous serons à table. Le fait est que chaque fois qu'elle tinte,
cette sonnette du diable, Ie chapelain oublie sa messe et ne pense plus
qu'au réveillon. Il se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux
où brûle un feu de forge, la buée qui monte des couvercles
entrouverts, et dans cette buée deux dindes magnifiques bourrées,
tendues, marbrées de truffes... Ou bien encore il voit passer des
files de pages portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes,
et avec eux il entre dans la grande salle déjà prête
pour Ie festin.
ô délices ! voilà l'immense table toute chargée
et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans
écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis,
les pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et
ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah ! bien oui, Garrigou!)
étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée
comme s'ils sortaient de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans
leurs narines de monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il
semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont
servis devant lui sur es broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois
fois, au lieu de Dominus vobiscum ! Il se surprend à dire Ie Benedicite.
À part ces légères méprises, Ie digne homme
débite son office très consciencieusement, sans passer une
ligne, sans omettre une génuflexion ; et tout marche assez bien
jusqu'à la fin de la première messe ; car vous savez que
Ie jour de Noël Ie même officiant doit célébrer
trois messes consécutives.
- Et d'une ! se dit Ie chapelain avec un soupir de soulagement; puis,
sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il
croit être son clerc, et...
Drelindin din !... Drelindin din !...
C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi Ie
péché de dom Balaguère.
-Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite voix
aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois Ie malheureux officiant,
tout abandonné au démon de gourmandise, se rue sur Ie missel
et dévore les pages avec l'avidité de son appétit
en surexcitation. Frénétiquement il se baisse, se relève,
esquisse les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous
ses gestes pour avoir plus tôt fini. À peine s'il étend
ses bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine au Confiteor.
Entre Ie clerc et lui c'est à qui bredouillera Ie plus vite. Versets
et répons se précipitent, se bousculent. Les mots à
moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui prendrait
trop de temps, s'achèvent en murmures incompréhensibles.
Oremus ps... p,ç... p,i... Mea culpa... pa... pa...
Pareils à des vendangeurs pressés foulant Ie raisin de
la cuve, tous deux barbotent dans Ie latin de la messe, en envoyant des
éclaboussures de tous les côtés.
Dom... scum !... dit Balaguère. ...Stutuo !... répond
Garrigou ; et tout Ie temps la damnée petite sonnette est là
qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met aux chevaux
de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez que
de ce train-là une messe basse est vite expédiée.
- Et de deux ! dit Ie chapelain tout essoufflé ; puis, sans
prendre Ie temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches
de l'autel et...
Drelindin din !... Drelindin din !...
C'est la troisième messe qui commence. Il n'y a plus que quelques
pas à faire pour arriver à la salle à manger ; mais,
hélas! à mesure que le réveillon approche, l'infortuné
Balaguère se sent pris d'une folie d'impatience et de gourmandise.
Sa vision s'accentue, les carpes dorées, les dindes rôties
sont là, là... Il les touche... Il les...
Oh ! Dieu !... Les plats fument, les vins embaument : et, secouant
son grelot enragé, la petite sonnette lui crie :
- Vite, vite, encore plus vite !... Mais comment pourrait-il aller
plus vite ? Ses lèvres remuent à peine. Il ne prononce plus
les mots... À moins de tricher tout à fait avec le bon Dieu
et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le malheureux !...
De tentation en tentation, il commence par sauter un verset, puis deux.
Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas, effleure
l'Évangile, passe devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue
de loin la préface, et par bonds et par élans se précipite
ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme
Garrigou (vade retro, Satanas.), qui le seconde avec une merveilleuse entente,
lui relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule
les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite sonnette
de plus en plus fort, de plus en plus vite.
Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants
!
Obligés de suivre à la mimique du prêtre cette
messe dont ils n'entendent pas un mot, les uns se lèvent quand les
autres s'agenouillent, s'asseyent quand les autres sont debout ; et toutes
les phases de ce singulier office se confondent sur les bancs dans une
foule d'attitudes diverses. L'étoile de Noël en route dans
les chemins du ciel, là-bas, vers la petite étable, pâlit
d'épouvante en voyant cette confusion...
- l'abbé va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille
douairière en agitant sa coiffe avec égarement. Maître
Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans son paroissien
où diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces braves
gens, qui eux aussi pensent à réveillonner ne sont pas fâchés
que la messe aille ce train de poste ; et quand dom Balaguère, la
figure rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses
forces :
Ite, missa est, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui répondre
un Deo gratias si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait déjà
à table au premier toast du réveillon.
Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la
grande salle, Ie chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé
de haut en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs ;
et Ie vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette
dans une aile de gelinotte, noyant Ie remords de son péché
sous des flots de vin du Pape et de bons jus de viandes. Tant il but et
mangea, Ie pauvre saint homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible
attaque, sans avoir eu seulement Ie temps de se repentir ; puis, au matin,
il arriva dans Ie ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit,
et je vous laisse à penser comme il y fut reçu.
- Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien ! lui dit Ie souverain
Juge, notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour
effacer toute une vie de vertu... Ah ! tu m'as volé une messe de
nuit... Eh bien, tu m'en payeras trois cents en place, et tu n'entreras
en paradis que quand tu auras célébré dans ta propre
chapelle ces trois cents messes de Noël en présence de tous
ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...
... Et voilà la vraie légende de dom Balaguère
comme on la raconte au pays des olives. Aujourd'hui, Ie château de
Trinquelage n'existe plus, mais la chapelle se tient encore droite tout
en haut du mont Ventoux, dans un bouquet de chênes verts. Le vent
fait battre sa porte disjointe, l'herbe encombre Ie seuil ; il y a des
nids aux angles de l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées
dont les vitraux coloriés ont disparu depuis longtemps. Cependant
il paraît que tous les ans, à Noël, une lumière
surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes et aux réveillons,
les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle, éclairé
de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la
neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de l'endroit,
nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a affirmé
qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était
perdu dans la montagne du côté de Trinquelage ; et voici ce
qu'il avait vu... Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux,
éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna
tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'être
à dix lieues. Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue
vit trembler des feux, s'agiter des ombres indécises.
Sous Ie porche de la chapelle, on marchait, on chuchotait :
- Bonsoir maître Arnoton !
- Bonsoir bonsoir mes enfants !...
Quand tout Ie monde fut entré, mon vigneron, qui était
très brave, s'approcha doucement et, regardant par la porte cassée,
eut un singulier spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient
rangés autour du choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens
bancs existaient encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de
dentelle, des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en
jaquettes fleuries ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air
vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps en temps,
des oiseaux de nuit, hôtes habituels de la chapelle, réveillés
par toutes ces lumières, venaient rôder autour des cierges
dont la flamme montait droite et vague comme si elle avait brûlé
derrière une gaze ; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c'était
un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui secouait à
chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se
tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes.
Dans Ie fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux
au milieu du choeur agitait désespérément une sonnette
sans grelot et sans voix, pendant qu'un prêtre, habillé de
vieil or allait, venait devant l'autel, en récitant des oraisons
dont on n'entendait pas un mot... Bien sûr c'était dom Balaguère,
en train de dire sa troisième messe basse.
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