Visiteur(s) connecté(s)



  Retrouvailles
 


Notre vie n'est pas tant l'ensemble des choses qui nous advinrent ou que nous fîmes (qui serait une vie étrangère, énumérable, descriptible, finie), - que celui des choses qui nous ont échappées ou qui nous ont déçues.
Paul VALERY (Tel quel I. Paris, Gallimard, 1941, p. 110)

Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il remonta son col et décida d’abandonner son poste d’observation. Cela faisait déjà deux jours qu’il ne la voyait pas sortir et il commençait à s’inquiéter. Peut-être était-elle malade ? Il se rassura en se disant qu’elle devait probablement être en vacances. Depuis quelques semaines, elle avait pris l’habitude de le saluer, chaque fois, d’un cordial bonsoir et ces deux derniers jours, cette attention lui manquait. Elle devait probablement penser qu’il attendait sa fiancée ou son épouse. Il était persuadé qu’elle ne se doutait absolument pas que c’était pour elle qu’il était là.

Il était gelé et il commença à remonter la rue en direction de son appartement. Il allait longer la Meuse et comme d’habitude, il se perdrait dans ses souvenirs. Encore une fois, le jeune homme passerait le film de ses premières années d’existence et il la reverrait, elle. Oh ! Bien sûr, maintenant, elle avait quelques rides de plus mais elle était toujours la même. Le temps n’avait pas eu beaucoup d’emprise sur elle. Chaque fois qu’elle le regardait, son cœur bondissait de joie à l’idée qu’elle allait peut-être le reconnaître ! Malheureusement, il était à chaque fois déçu et s’irritait de ne pas avoir eu le courage de l’aborder et de décliner son identité. Car, finalement, vingt ans, c’est long ! Les enfants deviennent des adultes, les traits changent et il devient souvent difficile de reconnaître quelqu’un. Le garçon ne s’en offusquait pas. Comment lui en vouloir ? Elle ne l’avait pas oublié mais elle était probablement à cent lieues de s’imaginer qu’il avait battu ciel et terre pour la retrouver.

Pendant longtemps, il lui en avait voulu de l’avoir abandonné. Il n’avait jamais compris pourquoi elle avait fait cela. Etant enfant, il s’était promené avec elle, il avait joué dans son jardin et dormi dans ses bras. Elle lui avait donné le plus beau des cadeaux : son amour de maman. Il avait été heureux jusqu’au jour où ses vrais parents avaient décidé de déménager à quelques centaines de kilomètres de là. Et elle, elle avait promis de continuer à le voir. Elle avait tenu promesse, une… deux fois et puis plus rien et il n’avait pas compris. Il avait été très triste et avait pleuré…longtemps. Heureusement, le temps cicatrise toutes les blessures et durant son adolescence, il avait repensé plusieurs fois à elle. Apaisé dans sa douleur, l’idée lui était venue que, peut-être, elle aussi pensait à lui.

Un jour, il devait bien avoir une quinzaine d’années, en fouillant dans un vieux coffre de sa mère, il avait trouvé toutes les cartes d’anniversaire qu’elle lui avait envoyées. C’est ainsi qu’il avait appris qu’elle avait essayé de garder le contact.

Il adorait ces émissions de télévisions où les présentateurs se transforment en détectives privés et tentent de remettre en contact des personnes qui ont été séparées par la vie. L’idée lui était alors venue d’essayer de la retrouver.

Il avait tenté de lui écrire mais ses lettres lui étaient revenues avec la mention « n’habite plus à cette adresse » Ensuite, il s’était déplacé pour questionner ses anciens voisins mais plus personne ne la connaissait. C’était finalement à l’administration qu’on allait le renseigner. Heureusement, elle habitait toujours Liège. Il se rendit à l’adresse indiquée et sonna. Il n’y avait personne.

Il sonna chez les voisins et une veille dame lui ouvrit. Il lui expliqua ce qui l’amenait et il lui demanda s’il la connaissait. Elle répondit par l’affirmative. Manifestement, elle appréciait cette gentille personne qui lui rendait souvent service et elle lui indiqua où elle travaillait. C’est ainsi qu’il s’était retrouvé au pied de cette énorme entreprise à attendre qu’elle sorte. Sa patience avait fini par payer. C’était elle.

Il avait pourtant imaginé tout un scénario pour le jour des retrouvailles et aujourd’hui, il ne savait pas du tout comment l’aborder. Comment allait-elle réagir ? Chaque jour, il prenait la résolution de lui dire qui il était et lorsqu’elle passait à proximité de lui, il se contentait juste de répondre à son salut.

Epuisé de devoir faire l’aller-retour entre la campagne et la ville, il avait fini par emménager dans son petit appartement. C’était un peu cher dans le centre-ville mais peu lui importait du moment qu’il pouvait se poster à son endroit favori pour la voir passer.

Il allait pourtant falloir se décider. Elle ne devait pas être devenue si méchante. Convaincu qu’elle ne le repousserait pas, la prochaine fois qu’il la verrait, il lui dirait tout.

Il allait encore lui falloir patienter quelques jours avant, qu’à nouveau, ils ne se recroisent dans la rue. Le soir arriva enfin où il pût se jeter à l’eau :

- Bonjour, excusez-moi de vous déranger ! Vous ne me reconnaissez-pas ? C’est moi, Paul !
- Paul ?!
- Oui, Paul, vous vous souvenez ?

Il la vit fouiller dans sa mémoire à la recherche de ce prénom. Soudain, ses yeux s’illuminèrent.

- Bien sûr que je me souviens. J’ai souvent pensé à toi. Je suis si heureuse de te voir. Cela fait combien de temps ? Une vingtaine d’année ?
- Oui, c’est bien cela. Je ne sais pas si tu as le temps maintenant mais j’aimerais que nous allions boire un café.
- C’est d’accord. Nous avons beaucoup de choses à nous raconter toi et moi. Je vais juste prévenir mon mari de mon retard afin qu’il ne s’inquiète pas.
- Je ne t’imaginais pas mariée. Il faut dire que dans mon souvenir, tu n’as pas vieilli.

Ils s’installèrent à la terrasse chauffée de la taverne qu’elle connaissait bien et commandèrent un cappuccino. En attendant les cafés, ils échangèrent encore quelques mots.

- A toi l’honneur Paul ! Je suis si impatiente de savoir ce que tu es devenu. Tu ne peux pas savoir combien de fois je me suis posé cette question durant toutes ces années. Car il ne faut pas penser que je t’avais oublié. J’ai même parlé de toi à mon mari et je lui ai montré mes photos.
- En fait, c’est la découverte des cartes que tu m’as envoyées qui a été le moteur de ma recherche. Je t’ai écrit plusieurs fois mais mes courriers me revenaient en me disant que tu avais déménagé. J’ai interrogé tes anciens voisins. Ensuite, je suis allé à l’administration et enfin, je me suis rendu à l’adresse indiquée et c’est ta voisine qui m’a dit où tu travaillais. Elle m’a renseigné ton entreprise et j’ai fait le pied de grue à la sortie jusqu’à ce que je t’aperçoive. Elle a l’air de t’aimer beaucoup ?
- Madame Mercier ? Je lui fais ses courses toutes les semaines ! Elle n’a plus de famille. La pauvre vieille ! Enfin, …tu sais que lorsque je te voyais au pied de l’immeuble, je pensais que tu étais là pour une de mes collègues. Je ne me suis pas figurée un seul instant que c’est moi que tu attendais ! Pourquoi ne m’as-tu pas parlé plus tôt ?
- Je n’ai pas osé. Je ne savais pas comment tu le prendrais.
- Tu n’es qu’un sot, toi ! Dis-moi ! Que fais-tu dans la vie ?
- Et bien, j’ai fait des études d’hôtellerie et je compte bientôt reprendre un petit hôtel qui accueillera des touristes en vacances. Je m’occuperais de la restauration, ma femme de l’accueil et de la comptabilité. Nous en avons déjà repéré un à vendre. Cuisine du terroir : voilà un concept qui devrait plaire. De plus, chaque chambre aura sa couleur et elles seront attribuées en fonction de ce que le client désire : se ressourcer, retrouver son énergie, décompresser… Ce qui me plaît tout particulièrement dans l’hôtel que je souhaite reprendre, c’est l’âtre au milieu de la pièce.
- C’est un projet ambitieux. Je viendrais bien passer mes prochaines vacances chez toi.
- Je serais très heureux de t’accueillir. Et toi, que fais-tu dans la vie?
- Je suis secrétaire, j’aime particulièrement ce travail !
- Ah oui ! Et pourquoi ?
- C’est un travail enrichissant sur le plan humain. Il y a beaucoup de contacts avec des gens provenant d’horizons différents. S’adapter, voilà le maître mot ! Mais tu sais, je ne suis pas quelqu’un de fort loquace. Je n’aime pas beaucoup parler de moi. Je préfère, de loin, écouter mes contemporains et toi surtout.

Ils continuèrent ainsi à converser durant une partie de la soirée et finalement ils furent bien obligés de se séparer pour rentrer chez eux, non sans avoir échangé les numéros de portable.

Les deux compères se donnèrent rendez-vous pour le week-end suivant. Ils s'étaient décidés à aller faire une ballade aux « Etangs de la Julienne ». Elle l’y emmenait souvent quand il était petit. L’enfant aimait jeter du pain aux canards et il pouvait se dépenser sans compter. Malgré le froid, l’automne chatoyait encore. Elle allait pouvoir se remémorer les premiers pas de Paul. Comme au bon vieux temps, elle admirerait les splendides couleurs des feuilles mourantes. Au printemps, la vie réunit deux êtres et à l’automne elle les sépare. La vie continue. On passe à autre chose même si on n’en a pas envie. Même si la souffrance lancine pendant quelques mois ou quelques années, on finit toujours par guérir. Et la douleur se transforme en nostalgie. Un sentiment qui fait naître l’envie de renouer des liens que l’on croyait éteints depuis longtemps. Et puis, un beau jeune homme part à votre recherche, vous retrouve et c’est le plus beau jour de votre vie.

Le 10 janvier 2005

 

Graphisme et Contenu :
© Aimée 2005
http://www.mes-reminiscences.be
Mise à jour le
11 novembre 2005