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  L'anniversaire d'Orlana
 


Il est huit heures, je me lève et j’éteins l’horloge muro-hollographique. J’ai du mal à contenir mon excitation. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire et mon père m’a promis une excursion sur Terre Bleue. Une rapide douche électrico-statique pour me débarrasser d’un excédent d’ions négatifs et me voici fin prête à me rendre à mon rendez-vous.

Comme à son habitude, il m’a quittée très tôt ce matin pour se rendre au complexe de transferts instantanés. Il y travaille depuis ma naissance. Il lui fallait des horaires flexibles. Ma mère étant décédée peu après ma naissance, il restait seul pour s’occuper de moi.

Lui et ma mère étaient les biologistes d’une expédition organisée sur une planète du système sud-quadrix 4. Nous aimons nous entourer de plantes inconnues. Mars étant loin de ressembler à une jungle tropicale, il faut bien se les procurer ailleurs! Donc, mes parents étaient chargés de récolter des échantillons de flore quand ma mère a été surprise par une énorme plante carnivore. Elle l’a happée si subitement que mon père n’a pas eu le temps de réagir. Ma mère hurlait de douleur, les sucs digestifs de la plante agissant déjà sur sa chair tendre. Conformément à la Charte des Explorateurs, chaque membre d’une équipe pris au piège de telles circonstances, devait être abattu pour éviter de mourir dans d’atroces souffrances. Mon père acheva donc ma mère d’un coup de laser. Ravalant ses larmes, il était rentré à la maison. Mes grands-parents lui en ont beaucoup voulu et ont rompu les ponts avec nous.

Mon père m’a raconté cette histoire dès qu’il a su que je voulais faire le même métier que maman. Il voulait me dissuader de faire ces études mais du haut de mes huit ans, je n’ai jamais fléchi.

L’année prochaine j’entrerai à la grande école pour devenir biologiste. D’ici cinq ans, je pourrais intégrer une équipe d’exploration et partir à la découverte de nouveaux mondes. En attendant, pour fêter mes dix ans d’existence, mon père a décidé de m’offrir un cadeau exceptionnel. Ce voyage sur Terre Bleue est un avant-goût des transferts spatiaux que j’aurais à subir plus tard.

Je me concentre quelques instants pour ne pas rater mon transport instantané. Je disparais de ma maison-bulle souterraine pour me retrouver à l’entrée du complexe. Le garde qui me connaît bien me remet un badge visiteur.

- Alors Orlana, c’est le grand jour pour toi ?
- Oui, Malak, aujourd’hui, je visite Terre Bleue. Je m’y vois déjà, tu sais. J’ai étudié cette flore et cette faune lorsque j’étais encore toute petite. Ce qui m’a fascinée, c’était cette chlorophylle qui donnait cette couleur si particulière aux arbres.
- C’est vrai, il n’existe rien de comparable ici, n’est-ce pas ? Cette couleur est indéfinissable chez nous. Aucun mot n’existe pour la qualifier.
- A ce soir Malak !
- Amuse-toi bien Orlana !

J’entrais dans le complexe et mon père m’attendait un peu plus loin. Il déposa délicatement un baiser sur mon front et me dit :

- Viens ma chérie, je vais d’abord te montrer où je travaille.
- Dis-moi papa, combien de temps faut-il pour se rendre en Terre Bleue ?
- Environ 3 heures ma chérie, tu verras, tu vas adorer !
- J’aimerais que tu viennes avec moi papa !
- Tu sais bien que depuis la mort de ta mère, je suis incapable de mettre un pied hors de Mars, ma chérie mais mon assistante Santanala va t’accompagner. Elle est très gentille, tu t’entendras très bien avec elle.

Nous sommes arrivés au poste de commandement des unités-transferts. Une dizaine de personnes s’affairent là pour que tous les Explorateurs réintègrent la planète sans encombre.
Voilà ma chérie, mon travail consiste à mettre en concordance les courbes de tension de nos explorateurs et celles du rayon tracteur pour permettre leur voyage aller-retour.

- C’est fascinant papa ! répondis-je
- Viens maintenant, je t’emmène au caisson de transport.

Enfin, il était devant moi, ce lit moelleux où je rêvais de m’étendre. Je savais que notre corps devait être transformé en une boule d’énergie qui suivrait le rayon tracteur. Cette opération était indolore et nous permettait de voyager très rapidement. C’était ainsi une quantité de rayons-tracteurs invisibles qui entouraient continuellement Mars. Arrivés à la surface des planètes, nous quittons le rayon et réintégrons nos corps. Pourtant, pour ce voyage, ce serait un peu différent et mon père m’expliqua comment cela allait se passer.

- Alors voilà ma chérie, lors de ton voyage sur Terre Bleue, tu vas tour à tour devenir un oiseau pour scruter les airs, un poisson pour nager dans les eaux et enfin un primitif pour marcher sur la terre. Ton expédition durera neuf heures au cours desquelles nous allons te suivre par l’intermédiaire de cet implant-émetteur que je te glisse de suite dans le bras. Si tu cours le moindre danger, je le saurai tout de suite et te ferai passer d’un endroit à un autre.
- Merci papa, répondis-je courageusement mais tout à coup, je n’étais plus du tout certaine de vouloir y aller. Me retrouver ainsi une proie potentielle pour la faune de cette planète ne me semblait guère une bonne idée. J’aurais pu choisir de visiter cette planète en gardant mon corps translucide mais j’avais voulu quelque chose de vraiment exceptionnel. J’étais servie, je ne devais donc pas venir me plaindre maintenant, me rétorquerez-vous et vous auriez raison!

Quelques instants plus tard, Santanala et moi, nous retrouvons au cœur de l’espace interstellaire guidées par le faisceau tracteur émis par notre planète. Quelle chance nous avons de ne pas devoir respirer contrairement aux autochtones de la Terre ! Le gaz carbonique contenu dans l’atmosphère ténue aurait tué notre civilisation si notre corps n’avait pas évolué.

Je me retournai un instant et je vis Mars dans toute sa splendeur. Quelle était jolie ma planète avec ses couleurs ocres et rouges, preuve indéniable de la présence abondante de fer à sa surface ! Dire qu’il y a des milliers d’années, Mars ressemblait à Terre Bleue. Mais contrairement à elle, sa pesanteur moindre avait permis aux gaz générateurs de vie de s’échapper. Cette raréfaction de l’atmosphère avait contraint nos ancêtres à se réfugier sous la surface de la planète et à vivre ainsi jusqu'à nos jours. Le seul indice de notre existence étant cet énorme dôme en forme de visage, affleurant à la surface, destiné à renseigner d’éventuels visiteurs de notre présence.
C’était la seule partie de notre mégalopole qui émergeait en surface, le reste était profondément enterré. Je n’avais jamais vu la surface de ma planète; j’étais fascinée par ces immenses déserts caillouteux. Les primitifs de la Terre Bleue avaient bien envoyé une sonde mais ils n’étaient encore jamais venus jusqu’à nous. Nous savions qu’ils avaient découvert le visage depuis quelques temps et qu’ils se demandaient ce que cela pouvait être. Ils n’étaient pas encore prêts à être informés de notre présence, c’est pourquoi, lors de chacune de nos visites, nous nous confondons dans le paysage !

Nous continuons notre périple et j’admire les étoiles autour de moi. C’est si magnifique. Difficile de croire en cet instant que certaines constellations recèlent des planètes avec des plantes si dangereuses que ma mère l’a payé de sa vie.

- Maman, tu es là, n’est-ce pas ? Depuis mon départ de Mars, je ne cesse de te sentir auprès de moi. Maman, je serai prudente, je te le promets !

Trois heures sont vite passées. Nous arrivons aux abords de Terre Bleue. Cette appellation est loin d’être exagérée.

Des océans énormes parcourent la planète, des continents de chlorophylle se détachent. Nous entrons dans l’atmosphère et mon corps se transforme peu à peu. Mes bras deviennent des ailes et mes jambes une longue queue. Mon corps prend une allure fusiforme. Santanala aussi se transforme.

Me voici portée par l’air. Drôle de sensation qu’une atmosphère. Je suis un peu perdue habituée que je suis de flotter sur Mars.

- Ne t’en fais pas Orlana, laisse-toi porter par l’air, tu ne tomberas pas.
- En effet, c’est formidable de voler. Quelle liberté Santanala ! Et regarde un peu ces paysages. Qu’est-ce que nous voyons là-bas ?
- Ce sont des montagnes, et la chose blanche dessus, c’est de la neige. Essaye de te poser dessus.

Je m’exécute et saisie par la froideur de la chose, je me lance à nouveau dans les airs. Je ris ! C’est merveilleux !

- C’est vraiment différent de chez nous, quelle belle planète Santanala !
- En effet, oui mais les primitifs ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont. Viens, allons visiter un autre endroit.

Quelques instants plus tard, nous plongeons dans l’océan Pacifique. Les courants chauds nous emmènent à la rencontre des poissons tropicaux aux couleurs chatoyantes. Je suis un requin et je zigzague dans les eaux, je deviens un dauphin, je saute hors de l’eau et me transforme à nouveau en oiseau, je survole une île remplie de chlorophylle, je me pose et deviens un primitif. Je marche sur le sable chaud de la plage. Quelle drôle de sensation ! Le sable qui glisse entre mes orteils, c’est chaud et ça chatouille ! Je suis heureuse !

Trois heures sont si vite passées lorsqu’on s’amuse mais il faut penser au voyage de retour. Santanala et moi réintégrons le rayon-tracteur et entamons notre périple. Nous passons à proximité de l’unique lune de la planète et plongeons dans les ténèbres.

Comme il doit être agréable d’habiter cette planète ! Même si nous avons les transports instantanés, même si nous pouvons tout visiter en peu de temps et même si nous avons une connaissance phénoménale de l’univers qui nous entoure, notre planète est bien moins agréable que Terre Bleue.

Cela a été une journée magnifique pour un enfant de mon âge. Je n’oublierai jamais Terre Bleu. Je continuerai même à la visiter quand je serai devenue biologiste.

Demain, je vais intégrer mon école supérieure et je serai séparée quelque temps de mon père. Alors ce soir, nous irons souper au restaurant, nous profiterons de la soirée dans le dôme-visage ouvert sur l’espace comme chaque soir. Je lui parlerai de tout ce que j’ai vu aujourd’hui et il sera heureux lui aussi !

Enfin j’irai me coucher encore toute émerveillée de mon voyage. C’est une destination touristique très prisée par nos habitants mais aujourd’hui, j’ai compris pourquoi !

 

Graphisme et Contenu :
© Aimée 2005
http://www.mes-reminiscences.be
Mise à jour le
11 novembre 2005