Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il remonta son col. Inquiet, il se dirigea vers la tour d'observation. L'aiguilleur pourrait certainement lui en dire plus sur le retard de l'hospi-cargo en provenance de la station productrice de prothèses vitales. Il avait récemment fait l'acquisition de deux poumons pour Nathan et il fallait vraiment qu'il en prenne possession le plus rapidement possible.
Jadis, il avait été un chercheur renommé et avait travaillé dans des laboratoires privés dans le but de sauver des vies. Son travail sur le virus XD250 lui avait valu de nombreuses récompenses. A l'époque Nathan, son fils, était un petit bout de six ans qui aimait beaucoup s'amuser dans le jardin hydroponique de la station-labo orbitale. Malheureusement, comme tous les enfants de cet âge, Nathan était curieux. L'enfant savait qu'il ne devait pas aller jouer dans le labo de son père. Ce jour-là, pourtant, la curiosité l'avait emporté et le drame était arrivé ! Lorsque son père était rentré après le dîner, il avait trouvé Nathan allongé sur le sol. Le tube à essai contenant le virus brisé à côté de lui. De suite, il s'était jeté sur le masque à oxygène. Nathan était inconscient et respirait difficilement. Les médecins l'avaient placé en quarantaine et ne lui donnaient que quelques jours avant que le virus ne détruise complètement ses poumons.
S'était alors engagée une course contre la montre pour lui trouver des poumons de remplacement. L'analyse d'ADN avait démontré qu'on ne trouverait jamais à temps de donneur compatible. De toute manière, son père préférait se tourner vers les nouvelles prothèses biotroniques mais elles étaient abominablement chères. Il s'était alors tourné vers la multinationale qui l'employait afin qu'elle lui obtienne ce qu'il demandait. Le PDG, touché par l'état du petit garçon, avait fait le nécessaire et le cargo aurait dû arriver il y a une demi-heure déjà. Il ne restait qu'un faible espoir pour que le petit puisse s'en sortir. Mais que se passait-il à la fin ?
Il arriva à la tour, entra et questionna l'aiguilleur :
- Bonjour, Monsieur Todd, que se passe-t-il avec l'hospi-cargo.
- Il est en panne Monsieur, au large de Saturne.
- Mais ce n'est pas possible. J'ai besoin des poumons pour mon fils.
- Je suis désolé Monsieur mais il n'arrivera pas ici avant demain.
- Demain, il sera trop tard ! Vous ne comprenez pas !
- Si Monsieur mais je ne vois pas ce que je peux faire d'autre !
Il quitta la pièce non sans avoir remercié l'aiguilleur et se dirigea vers l'astro-port. Il ne pourrait jamais effacer de son esprit l'image de Nathan, mourrant sur son lit. Il respirait de plus en plus difficillement. Ce virus agissait comme le venin neurotoxique des serpents et en plus, il déchiquetait les poumons très lentement. L'homme, dans sa folie meurtrière avait créé ce virus lors du dernier conflit planétaire. Les armes bactériologiques avaient fini par être éradiquées mais ce virus s'était répandu tel une traînée de poudre. Lui et quelques-uns de ses collègues avaient travaillé pour tenter de l'éradiquer mais rien n'y avait fait. Cette saleté se transformant et s'adaptant aussi vite qu'un antidote était mis au point. La seule solution satisfaisante avait consisté à créer des poumons biotroniques, seuls capables de résister à l'action néfaste du virus.
Comme il s'en voulait d'avoir été à l'origine de la contagion ! C'était lui et ses amis qui avaient répondu ce poison dans l'atmosphère par cargaisons entières et maintenant, il n'y avait plus moyen de sortir à l'extérieur sans masque. Nathan, lui, n'avait jamais connu la Terre et il était totalement étranger à cette idée de contagion. En plus, l'atmosphère du laboratoire était saine. Nathan n'avait jamais eu à craindre de respirer un air vicié. Il s'en voulait aussi de ne pas l'avoir suffisamment mis en garde contre ces petits tubes à essai. Qu'allait-il devenir si son fils le quittait ? Il n'y survivrait pas, il en était certain !
Sans s'en rendre compte, ses pas l'avaient mené jusqu'à l'astroport. Là-bas, se trouvaient des centaines de navettes. On s'en servait pour rejoindre les différentes station-orbitales et les laboratoires expérimentaux. Il avait décidé de voler l'une d'entre elles et de partir à la rencontre de l'hospi-cargo. Il allait devenir un hors-la-loi mais il s'en fichait du moment que Nathan s'en sorte. Tout ce qu'il espérait à présent, c'est que sa mémoire ne lui jouerait pas de tour et qu'il se souviendrait de ses cours de pilotage au temps où il devait piloter les navettes de l'armée. Il s'installa dans le fauteuil et mis les gaz. Le cockpit se referma et il enclencha le levier de démarrage. L'engin s'élança dans les airs à toute vitesse. En se servant du puissant radar interne, il détermina les coordonnées de l'hospi-cargo, il les intégra au pilote automatique. Il scruta les alentours pour vérifier si personne ne le suivait. Apparemment, la disparition de la navette n'avait pas encore été signalée. Il avait quelques heures de répit devant lui avant que l'astronef de la police ne se lance à sa poursuite. C'était encore bien tombé, une énorme tempête de carbo-neige s'était déclenchée et empêchait les hommes de sortir.
L'attente fut longue et insupportable avant d'arriver à l'hospi-cargo. Il se présenta à l'officier supérieur et demanda le coffret contenant les poumons. Après vérification de son identité, celui-ci le lui avait remis et il avait repris le chemin du retour aussi vite. Jusque-là, il avait eu de la chance, la base de données reprenait Nathan comme cas prioritaire. Cela voulait dire que lui, son père, pouvait disposer de son colis sans passer par personne. Heureusement, la tempête avait brouillé les transmissions, le vol d'une navette aurait annulé son code prioritaire mais demander l'autorisation d'en disposer aurait pris beaucoup trop de temps.
Les prothèses biotroniques étaient vraiment des merveilles de technologies. Non seulement, elles pouvaient fonctionner et être activées automatiquement par le corps comme n'importe quel autre organe naturel mais en plus, elles pourraient grandir en même temps que Nathan. Comment était-il possible que d'un côté les hommes puissent accomplir d'aussi belles choses et que d'un autre, des armes aussi mortelles que ce XD250 voient le jour. Quelle dualité ! Jamais il ne pourrait s'accommoder de cela.
- Navette non identifiée, ici l'astronef de la Police, identifiez-vous, ralentissez et amarrez-vous à notre vaisseau !
La voix l'avait tiré de ses réflexions. Il décida qu'il avait fait assez de bêtises. Il s'exécuta et amarra sa navette, pris le précieux coffret et descendit sur le pont de l'astronef. Là, le commandant du vaisseau l'attendait, pistolet paralysant au poing.
- Déposez doucement ce colis à terre !
- Ce sont les poumons de mon fils ! S'il vous plaît, il ne lui reste pas très longtemps à vivre.
- Obéissez et après nous verrons.
Il s'exécuta. Bien obligé ! Les policiers l'immobilisèrent sur le sol. Sur le temps que l'un d'entre-eux le tenait en respect, un autre le fouillait sans ménagement et lui passait les menottes. Décidément, il serait peut-être temps d'imaginer un autre système.
- Espèce de brute, éructa-t-il, c'est trop serré, cela me coupe la circulation !
Un coup de poing lui intima le silence.
- Fouillez ce caisson - ordonna le commandant.
- Non, s'il vous plaît, vous ne devez pas l'ouvrir sinon vous allez contaminer les poumons biotroniques.
A nouveau, le policier leva le poing pour le punir mais le commandant lui ordonna de se calmer.
- Ne seriez-vous pas Morton, le scientifique dont le gamin a chopé le virus XD250 ?
- Si, c'est moi !
- Espèce d'imbécile, laisser traîner ses fioles à portée des enfants !
- Je n'ai pas besoin que vous rajoutiez une couche, commandant, vous ne croyez pas que je suis assez puni comme cela ?
- Je n'en suis pas certain Morton ! Mais je ne peux pas oublier que vous avez essayé de réparer vos bêtises !
- Vous savez, je n'ai fait qu'obéir aux ordres ! Dans l'armée, on n'a pas le choix !
- Relâchez-le, nous allons le conduire à bon port.
- Mais, commandant, il a volé une navette.
- Je le sais, Sergent, mais ce n'est ni à vous ni à moi de juger. Il répondra de ses actes après que son fils soit sauvé, vous m'avez bien compris ?
- Oui, à vos ordres, Commandant !
- Venez Morton, dépêchons-nous !
- Commandant, soyez mille fois remercié !
- Ne criez pas victoire trop tôt !
Ils se rendirent au poste de commandement. Le maître du bord donna l'ordre d'entrer en vitesse sub-lumineuse.
Une dizaine de minutes suffirent à les ramener sur Terre. Le commandant et ses hommes l'escortèrent jusqu'à l'hôpital où se mourrait son fils.
Le médecin qui s'en occupait accueillit Morton d'un air pessimiste :
- Monsieur Morton, nous avons peu d'espoir de sauver votre fils. Il est considérablement affaibli mais nous allons tout de même tenter la greffe. En effet, nous possédons un tout nouveau médicament qui va renforcer l'organisme de votre fils. Il n'est encore qu'à l'état expérimental, c'est pourquoi nous devons vous demander de signer une autorisation pour nous en servir !
- Je signe tout ce que vous voulez mais ne perdez pas un instant, je vous en supplie Docteur !
- Bien, Monsieur Morton. Le commandant m'a prévenu de votre arrivée et j'ai déjà préparé Nathan. Actuellement, il est en salle d'opération.
Morton donna le caisson au médecin. Celui-ci s'éloigna rapidement. Des heures s'écoulèrent pendant lesquelles les pires idées vinrent à l'esprit du savant.
Finalement, le médecin sortit de la salle de réanimation et vint à la rencontre du papa de Nathan.
- Monsieur Morton, je ne peux pas encore vous promettre que Nathan va s'en sortir mais s'il passe les prochaines quarante-huit heures, il aura de grandes chances.
- Merci Docteur ! Puis-je le voir ?
- Oui, mais pas plus de cinq minutes pour ne pas le fatiguer inutilement. Il est groggy mais il peut vous entendre.
Sans attendre, il se rendit au chevet de son fils. Il fut choqué par les tuyaux qui le reliait aux machines qui le maintenaient en vie en attendant que les poumons artificiels prennent le relais.
- Nathan, mon chéri, c'est papa ! Ne me quitte pas ! Je ne pourrais pas vivre sans toi !
Nathan n'eut aucune réaction. Morton le prit par la main, l'embrassa et se mit à pleurer.
- Pardon, mon fils ! Je te promets que si tu t'en sors, on partira très loin d'ici. On pourrait se rendre sur la colonie martienne. Là-bas, tu sais, l'air est sain et on peut respirer sans masque, comme au labo mais là, c'est dehors ! Tu verras un ciel bleu, du soleil. Et la neige est blanche, pas comme la carbo-neige de la Terre. Nous ferons des glissades en traîneau et des bonshommes de neige. La terra-formation est terminée depuis quelques mois et je vais réserver une bulle d'habitation. L'été, nous irons pique-niquer dans les bois et pêcher dans la rivière qui coule le long de la maison.
Il sortit et s'apprêta à patienter durant les pires quarante-huit heures de sa vie. Une demi-heure par jour, il pouvait rendre visite à son fils. Au bout de trente-six heures, le Docteur vint à sa rencontre.
- J'ai une mauvais nouvelle, Monsieur Morton. Je suis vraiment désolé mais votre fils vient de décéder !
- Ce n'est pas possible, Docteur ! Vous allez vous débrouiller pour me le ramener !
- Monsieur Morton, vous savez bien que nous avons fait tout notre possible. L'opération était risquée. Nous avions très peu de chances de réussite. Si je peux faire quelque chose Monsieur Morton, n'hésitez pas !
- Est-ce que je peux le voir, Docteur ?
- Bien sûr, Monsieur.
Morton se rendit auprès de son fils et craqua complètement. Quelques heures plus tard, il se rendit de lui-même aux autorités. Il allait probablement être condamné à la prison à vie mais il ne s'en préoccupait pas. Sa vie était fichue.
Le fait d'avoir dérober une navette pour aller chercher des poumons pour son fils allégea quelque peu la condamnation. Il ne fut condamné qu'à l'exil. La cruauté du sort voulut que cela soit sur la planète Mars.
Morton aurait tout le reste de son existence pour réfléchir à sa bêtise. Il était anéanti et il ne savait vraiment pas comment il allait pouvoir survivre maintenant.