Il fait encore très chaud ce soir dans le compartiment. J’ai choisi d’effectuer tout un périple à travers l’Europe en guise de vacances. Le train vient de s’arrêter en gare pour laisser descendre une foule de voyageurs. Quelques espagnols ont décidés, comme moi, de se rendre à Barcelone; ils se dépêchent d’embarquer. C’est la première fois que je prends le train et je suis vraiment contente d’être en première classe ! Il se fait tard et je décide de me rendre au wagon-restaurant, bien décidée à commander un gaspacho dont ma collègue Françoise m’avait vanté les vertus rafraîchissantes ! Je m’assieds à ma table habituelle lorsque je m’aperçois qu’à la table voisine, un bel homme me fait signe de m’approcher !
- Holà Seignora ! me dit-il dans un français teinté d’un bel accent hispanique !
- Bonjour Monsieur !
- Me feriez-vous l’honneur de dîner en ma compagnie, Seignora. Cela fait déjà plusieurs jours que je vous vois manger seule ! Nous pourrions un peu converser pendant la soirée !
Ce n’est pas dans mon habitude de m’attabler avec des inconnus ni même de leur adresser la parole mais je me dis que dans un restaurant, il ne peut pas m’arriver grand chose. Je décide donc d’accepter sa demande.
- Avec grand plaisir, Monsieur ?
- Gracias Seignora mais mille pardons, je ne me suis pas présenté, mon nom est Manuel Della Serra et je me rends à Barcelone pour y effectuer mon entrée dans les ordres !
- Moi, c’est Isabelle Mayetta, je vais à Barcelone aussi mais pour y passer quelques jours de vacances. Ensuite, je descendrai peut-être plus dans l’intérieur du pays pour assister à une corrida ! Bien que ce spectacle soit un peu trop violent et remue beaucoup trop de poussière à mon goût, cela mérite tout de même d’être vu une fois.
- En effet, Isabelle, derrière les coutumes de chaque pays se cachent parfois des traditions dont le sens nous échappe aujourd’hui mais qui sont encore bien vivantes dans l’esprit des plus anciens ! Si nous commandions à présent ?
- Pour moi, ce sera un gaspacho, j’en ai rêvé toute la journée !
- D’accord, pour moi aussi, ce sera la même chose, cela nous fera du bien après la chaleur harassante d’aujourd’hui ! Pendant ce temps, je vais vous raconter pourquoi j’ai décidé d’entrer dans les ordres. C’est une très longue histoire et j’ai besoin de me confier à quelqu’un. Vous ne me connaissez pas, ce sera d’autant plus facile car vous ne me jugerez pas !
Me voilà encore bien tombée, je me demande bien quel air j’ai pour attirer ainsi les confessions ? C’est parfois un peu déroutant mais agréable tout à la fois! J’ai toujours pensé que de certaines personnes émanait une aura spéciale et le présent événement ne fait que me conforter dans mon idée! Manuel commence alors son récit :
- Voilà, je suis danseur de flamenco. Voici environ deux ans, je suis tombé amoureux d’une jeune femme, elle s’appelait Patricia et elle était la fille de l’ambassadeur belge à Paris. Il fallait vraiment que je sois fou pour croire qu’il accepterait qu’un simple danseur comme moi épouse sa fille. Il était vieux jeu mais je pensais qu’il finirait par céder. Lorsqu’il a apprit que mon métier consistait à faire des tournées de démonstration de flamenco, il lui a défendu de me revoir! Folle de chagrin, elle s’est rendue sur les bords de la Seine et s’est jetée du haut d’un pont. Elle m’avait confié ne pas savoir nager. Elle s’est vite fatiguée et s’est noyée avant que les hommes-grenouilles ne la tirent de l’eau. Suite à cela, j’ai décidé de ne plus faire de mal à aucune femme et de me faire prêtre.
- Vous savez, Manuel, ce n’est pas votre faute !
- Non, vous croyez ? Si je n’avais pas eu le coup de foudre pour cette fille, elle serait toujours vivante !
- Il ne faut pas vous faire ce genre de reproches sinon cela va vous étouffer !
Inconsciemment, ma main effleure la sienne en signe d’amitié et de réconfort. Cette histoire me touche énormément. C’est si triste de perdre un amour aussi brutalement !
Il faut dire que moi également, il y a quelques mois, j’ai perdu l’amour de ma vie ! Mon mari s’est tué dans un accident de voiture, j’ai sombré dans une dépression dont je commence à peine à sortir. Je compte sur ces vacances pour me remettre un peu d’aplomb et reprendre ensuite le boulot ! Mais de toute manière, je crois que je ne serai jamais plus comme avant. Mon mari et moi, étions très amoureux et très unis ! C’est pour cela que j’ai mis pendre son alliance à une chaîne. J’ai entendu dire que cela symbolisait le fait que notre amour se perpétue jusque dans la mort !
La soirée avance, je raconte à Manuel mon histoire personnelle. A moi aussi, cela me fait du bien de me confier. Doucement je sens mon chagrin s’évacuer un peu, des larmes perlent sur mes joues. C’est Manuel qui me tient la main à présent ! Nos expériences nous rapprochent plus que nous ne nous y attendions finalement !
Notre conversation se poursuit jusqu’à la fermeture du wagon-restaurant. Ensuite, nous nous rendons jusqu’à mon compartiment. D’un coup, Manuel me prend dans ses bras et me serre très fort.
- Isabelle, verriez-vous un inconvénient à ce que je vous embrasse ?
- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, j’ai peur que le chagrin nous aveugle !
- Au contraire, pour moi, c’est très clair !
Il approche ses lèvres des miennes, je sens son souffle. Je ne vais pas résister très longtemps! Pourquoi d’ailleurs ? Il est gentil et très attirant. Je lui offre ma bouche sans retenue ! Nos deux langues entament un balai insensé. Il dégrafe mon soutien-gorge et me palpe les seins. Il me mâchouille le lobe de l’oreille. Il est vraiment génial ! Je ne sais pas très bien depuis combien de temps il me caresse ! Il y a longtemps que je n’ai pas été excitée comme ça ! C’est très agréable !
Manuel et moi passons la nuit dans une étreinte à nul autre égalée. Je vois se dessiner à regret les premières lueurs de l’aube. Je sais qu’il va partir et que je serai à nouveau seule. Mon esprit se révolte à cette idée !
- Manuel, je ne veux pas que tu t’en ailles ! Moi qui croyais que je ne pourrais jamais plus aimer un autre homme que mon mari.
- Je ressens la même chose, ma chérie. Tu crois que nous avons une chance, nous deux ?
- Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve Manuel mais j’ai envie de le savoir, pas toi ?
- Si, mon amour, je voudrais que nous soyons inséparables à partir d’aujourd’hui ! Nous pourrions aller chez mes parents, si tu es d’accord, je te les présenterais. Nous déciderons ensuite de ce que nous ferons !
- C’est d’accord Manuel, en route.
Etait-ce l’amour qui me rendait folle à ce point-là. C’était bien la première fois que je m’abandonnais ainsi avec un inconnu. C’était vraiment bizarre mais je sentais qu’avec Manuel, c’était différent. Un peu comme si deux moitiés, longtemps séparées, venaient enfin de se retrouver. Manuel devait ressentir le même chose et cela me remplissait d’un bonheur que je n’avais jamais connu jusque là, même avec mon défunt mari (et Dieu sait combien nous nous aimions). En descendant du train, nous avons loué une voiture et nous nous sommes mis en route pour Séville. Pour nous, c’était le début d’une très longue histoire.