Cette silhouette qui court sur le chemin de halage, pas de doute, il l'a déjà vue quelque part. C'est un jeune homme d'un peu plus d'une vingtaine d'années. Probablement le fils d'un batelier lui aussi. En l'observant depuis l'autre berge, le vieil homme se souvint pourquoi elle lui avait semblé familière. Elle lui faisait penser à lui-même lorsqu'il avait le même âge que ce garçon.
Ce n'était pas le souvenir d'une journée heureuse et depuis ce temps-là, pendant des années, il n'avait pas cessé de souffrir. Il avait écrit beaucoup de poésie traitant de la souffrance, de la perte d'un être cher et du grand organisateur qui le soutenait dans son cheminement. Il lui avait fallu de longues années de recherche pour que son cœur trouve enfin la paix et cesse de pleurer. Son éveil y avait grandement contribué.
Sa mémoire fit un flash-back sur le film de sa vie et il se retrouva instantanément projeté à l'époque de ses vingt ans. A partir de ce moment, il se remémora tout ce qu'il s'était passé depuis la découverte du secret de famille que ses parents avaient cru enfoui à jamais.
En fait, sans son obstination à vouloir reconstituer son arbre généalogique, probablement qu'il n'aurait jamais rien su et la vérité se serait envolée avec l'âme de ses parents. Malheureusement, le grand organisateur ne l'avait pas voulu ainsi. De toute manière, lui-même s'était posé beaucoup de questions vu l'âge de ses parents et ses pensées avaient vagabondé sur ce terrain, à la vision de certains films à la télévision et il s'était demandé si, lui non plus, n'était pas dans le même cas que le héros.
Son arbre généalogique, il en avait tellement rêvé, pour l'exhiber fièrement comme un trésor. Avoir une trace de toutes les personnes à l'origine de sa personne et voilà que la chaîne était brisée. Après cette découverte, cela lui avait paru beaucoup moins important et il avait beaucoup regretté d'avoir eu cette idée stupide. Il aurait mille fois préféré ne rien découvrir et ne pas souffrir. Mais souffrir est le lot de tout un chacun sur cette terre. C'est parfois même une des raisons de notre venue sur terre.
A cette époque, il avait fait de bonnes études en en attendant de trouver du travail, il aidait son papa qui était batelier. Celui-ci conduisait des péniches le long de la Meuse. Cela avait été, de longue date, un moyen très sûr d'acheminer les marchandises à bon port. Sa maman les suivait également dans leurs pérégrinations. Cette vie, ils l'avaient choisie ensemble lorsque leur fils était tout petit et il n'avait d'ailleurs jamais compris pourquoi ils avaient abandonné ainsi une très belle maison pour vivre au fil de l'eau mais il ne leur avait jamais posé la question. De toute manière, cette manière de vivre lui plaisait. Même si lui et ses parents ne séjournaient jamais très longtemps au même endroit, ils avaient des connaissances un peu partout et cela était très agréable de les retrouver au fils des saisons.
Cette année pourtant, pour meubler son temps libre, il avait donc décidé de retracer l'histoire familiale et il avait acheté un petit livre traitant du sujet. Cela lui avait donné les bases pour commencer et comme il s'en doutait, il devait commencer par réunir les informations concernant ses grands-parents. De plus, à chacune de ses étapes, il en profitait pour faire un saut du côté des archives nationales ou encore des maisons communales en quête de renseignements. L'enquête se montrait plus délicate qu'il ne l'aurait cru car il perdait la trace d'un de ses ancêtres dans le courant du 18ème siècle. On lui avait raconté qu'à cette époque troublée, des incendies avaient détruit beaucoup d'archives emportant à jamais les précieux renseignements. Pas de chance !
Il savait très bien que sa maman conservait de vieux papiers dans une malle au fond de la péniche. Il se rendit donc dans la petite pièce servant de grenier et se mit à fouiller dans la caisse. Quelques instants plus tard, il avait en main une enveloppe avec une entête du Tribunal de la jeunesse. Il l'ouvrit et découvrit le secret que sa famille lui avait caché depuis son plus jeune âge. Il avait été adopté et son vrai nom était inscrit sur cette de feuille. Ce n'est qu'à partir de l'âge de cinq ans qu'il avait pu porter le patronyme qui était le sien actuellement.
Il ne savait pas très bien expliquer quels avaient été ses sentiments à cet instant. Cela avait d'abord été de la stupeur, lui semblait-il. Ensuite, de la douleur, une peine, si intense, si profonde que l'on croit que jamais plus, on ne pourra en guérir, de la révolte, de la colère aussi.
Un chagrin que rien ne peut calmer !
Pourquoi ne lui avait-on rien dit ?
Pourquoi ne pas lui avoir fait confiance ?
N'en était-il pas digne ?
Que craignait-on en lui disant la vérité ?
Pensait-on qu'il renierait tous ceux qui lui on fait du bien ?
Voulait-on qu'il fasse sa vie sans rien savoir ?
Autant de questions qui resteraient sans réponse car elles refusaient de sortir de sa gorge. Seules des larmes de tristesse et de colère pouvaient perler le long de ses joues et lorsqu'il regagna le pont du navire, sa maman remarqua de suite le papier dans ses mains ?
La vielle femme blêmit et se mit à trembler, ne pouvant plus prononcer une parole. Son papa, ne pouvant abandonner la barre de sa péniche décida d'accoster le long d'une berge liégeoise pour parler avec son fils.
- Mon fils, j'aurais tant aimé que tu ne saches rien. Nous avions décidé de ne rien te dire pour t'éviter de souffrir mais apparemment une force plus forte que nous en a décidé autrement. Finalement, en y réfléchissant, est-ce juste de te faire bâtir ta vie sur un mensonge ?
- Oh papa, ce qui me fait le plus mal, c'est de ne pas être qui je crois, c'est de ne pas être le fruit de vos amours comme n'importe quel autre enfant naturel !
- Et tu crois que nous t'aurions plus aimé dans ce cas ?
- Non, papa, je ne crois pas !
- Il est tant de te dire la vérité, mon garçon. En fait, ta maman et moi avons longtemps essayé d'avoir un enfant et nous n'y sommes jamais parvenus. Nous n'avons jamais voulu savoir de qui le problème venait car nous savions qu'inévitablement, cela allait amener des problèmes dans notre couple. A l'époque, j'étais avocat et je gagnais bien ma vie. Pourtant nous avions décidé de vivre simplement et de ne pas perdre nos racines. Dans la rue où nous habitions, il y avait une famille de malheureux qui avait une fille d'une quinzaine d'années. Depuis longtemps, elle voyait le même garçon et ce qui devait arriver, arriva ; mal informée, la jeune fille se retrouva enceinte du jeune homme. Dans des quartiers aussi populaires, les rumeurs vont vite pour se propager et le lendemain, c'était le sujet de conversation de toute la rue. Un jour soir, la maman de la jeune fille se sonna à la porte et demanda à me voir. Je la reçu. Elle souhaitait que sa fille garde le bébé mais étant très pauvre, elle ne pourrait pas l'élever ; elle souhaitait donc savoir si je ne pouvais pas me charger de lui trouver une famille adoptive. L'occasion n'était-elle pas belle ? Je répondis à la dame que je ne pouvais rien lui promettre mais qu'elle revienne le lendemain soir et que je lui donnerais ma réponse à ce moment. Elle me remercia et se retira. Mon épouse et moi-même étions émus par l'attitude de cette dame. Elle ne succombait pas à la facilité qui entourait nos vies modernes et considérait l'arrivée d'un petit enfant comme le plus beau des cadeaux qui puisse être donné à un couple qui s'aime. Bien sûr, elle aurait pu faire avorter sa fille. Cela aurait été très simple mais, comme elle me le disait un peu plus tôt dans la soirée, elle se refusait à te jeter à la poubelle...
- Oh papa ! - dis-il ému aux larmes.
Son père continua son récit :
- Après une courte discussion avec ta maman, nous sommes tombés d'accord et le lendemain matin, je commençais à téléphoner à tous les collègues que je connaissais pour savoir à qui je devais m'adresser pour légaliser ton adoption. Fin de journée, tous les renseignements étaient en ma possession et lorsque notre voisine arriva, nous lui avons annoncé que c'était nous qui allions adopter l'enfant de sa fille. Elle en a été très heureuse, ne cessant de répéter que tu allais avoir une bonne éducation, que tu irais à l'école. Elle ne t'avait pas encore vu mais elle t'aimait, déjà.
- Et la fille, papa ?
- Sa fille, ce n'est pas parce qu'elle n'avait que 15 ans qu'elle n'était pas capable de comprendre que le bien de son enfant passait par nous. Elle se rendait fort bien compte que sans diplôme, sans travail, il n'était pas question de se mettre en ménage avec son ami qui était dans la même situation qu'elle. Ce n'était pas le moment idéal pour s'occuper d'un enfant. Je ne dis pas qu'elle se désintéressait de toi, bien au contraire mais elle souhaitait quand même terminer ses études pour, au moins, acquérir une petite qualification.
- Et pourquoi avoir décidé de quitter ce quartier ?
- Parce ce que nous avons été confrontés à toutes les mauvaises langues. C'est toujours ceux qui feraient mieux de se taire, qu'on entend le plus. Les commérages ont été bon train. Ce qu'on ne sait pas, c'est bien connu, on l'invente. Tu ne peux pas savoir les ignominies que j'ai pu entendre sur notre compte. Je n'ai jamais compris comment il était possible de répandre autant de mal autour de soi et de ne pas s'attarder sur le bien dont les personnes sont capables à certains instants de leur vie. Je ne te dirais pas tout ce que j'ai entendu, cela ne vaut pas la peine d'être mentionné. A l'époque, j'avais dû défendre un batelier qui était accusé d'avoir détourné de la marchandise. C'était totalement faux et je n'ai eu aucun mal à le tirer d'affaire. L'homme était prévoyant, il gardait tout ! Ta maman et moi avons éprouvé le besoin de nous isoler du monde et de voir un peu de pays, de vivre calmement au fil de l'eau. J'ai rendu visite à mon ami batelier et je lui ai demandé de m'initier à la conduite d'une péniche. Trop heureux de pouvoir me rendre ce service, il s'est attelé à la tâche avec beaucoup d'ardeur et m'a même trouvé ce bateau. Après ta naissance, nous avons tout vendu, nous sommes partis et nous avons tourné la page.
- Je n'arrive pas y croire, c'est si dur, je ne sais pas si je vais pouvoir avaler la pilule aussi facilement.
- Toutes les blessures demande un temps d'acceptation, tu sais, on doit d'abord se faire à l'idée, ensuite, c'est seulement quand on a accepté qu'on peut commencer à guérir.
- Tu crois que je vais guérir un jour ?
- Oui, certainement, car tu vas beaucoup y réfléchir et tu vas trier le bon et le mauvais de ta situation et je suis certain mon fils, que tu vas remarquer que les points positifs sont plus importants que les négatifs.
Ensuite, s'arrêtant de parler, s'étranglant sous l'émotion, il prit son fils dans ses bras et le serra très fort comme pour tenter d'effacer de sa mémoire les instants douloureux qu'ils venaient de vivre mais malgré tous ses efforts, il n'arriva pas à apaiser la douleur de son fils.
Le fait est qu'une grande peine est difficile à effacer d'un cœur humain et le jeune homme voyait sa vie s'écrouler en un instant. Tout ce à quoi il avait cru depuis sa plus tendre enfance n'était que chimère. Pourtant, il savait que ces gens l'aimaient de tout leur cœur. La seule phrase qu'il retiendrait durant toute sa vie était : " On n'allait pas te laisser jeter à la poubelle !"
Longtemps, il réfléchit à la situation. Bien sûr, il se disait que quelque part, il y avait une femme qui était sa vraie mère et la curiosité le poussait à aller à sa rencontre. Toutefois, s'il ne s'agissait que de la curiosité, peut-être valait-il mieux ne pas s'aventurer davantage et risquer des blessures plus profondes que celles qu'il venait déjà de subir ?
Il avait continué de réfléchir très longtemps et il en était arrivé à la conclusion que cela ne l'aiderait certainement pas à guérir de rencontrer sa famille biologique.
Sa décision était prise : il ferait sa vie en ignorant sa famille biologique, il ne chercherait pas à les rencontrer et il ne prêterait pas attention à la curiosité. De toute manière, il vivrait probablement une déception s'il agissait autrement, il en était certain.
A partir de ce jour, il avait décidé d'évacuer le passé et de se tourner vers l'avenir tout neuf qui s'ouvrait à lui.