11 janvier 1998, l'article faisait la une du TR Daily News de ce matin: " Souvenez-vous de Charlotte Parker, cette jeune femme qui a réussi dans la mode il y a quelques dizaines d'années. Elle était parvenue à se fonder un empire de plusieurs dizaines de millions de dollars. Les chroniqueurs de l'époque s'en étaient d'ailleurs donné à cœur joie. C'est bien connu que la réussite de quelqu'un attire autant d'admiration que de jalousie. Son mari, célèbre financier de l'époque, avait investi dans sa première agence de mannequina. Malheureusement, atteint d'une grave infection respiratoire, il était décédé, la laissant seule à la tête d'une immense fortune. Cela n'avait pas manqué d'ajouter à la polémique !
Agée aujourd'hui de 78 ans, Charlotte vient de décéder dans son manoir. Cela faisait maintenant presque une vingtaine d'années qu'elle avait abandonné les mondanités et qu'elle se cloîtrait chez elle avec pour seule compagnie son majordome Ruppert et son pittbull Dolly.
Son enterrement va avoir lieu dans la plus stricte intimité dans sa ville de Robert Town. Son majordome et son avocat, Maître Lilly Downfield seront présents pendant cette cérémonie. "
Charlotte était une personne assez exigeante avec le personnel qu'elle employait. Même Maître Downfield craignait de la voir arriver dans son cabinet tant elle déployait de l'imagination pour obtenir satisfaction dans tous les domaines.
Le dernier caprice de Charlotte datait de quelques jours avant son décès. Elle avait fait promettre à Lilly de retrouver William. Elle avait expliqué à la jeune femme que dans sa bibliothèque se trouvait une porte secrète qu'elle avait fait aménager, il y avait plus de 40 ans.
Conformément, donc, aux derniers vœux de Charlotte, Lilly se rendit à l'endroit indiqué par la défunte, trouva le mécanisme d'ouverture de la porte et l'activa. Elle se trouva devant un escalier en colimaçon. Elle se tourna vers Ruppert et lui demanda :
- Etiez-vous au courant de cela Ruppert ?
- Non, Madame, pas du tout. Madame Parker était très discrète concernant sa vie privée.
Lilly descendit l'escalier pour se retrouver dans une pièce à peine éclairée par une minuscule fenêtre; ses yeux s'accommodèrent petit à petit à la pénombre, elle découvrit une tombe. Sur une plaque en cuivre recouverte de vert-de-gris, elle arriva péniblement à lire : " William, avec tout mon amour, 1952 "
L'avocat était complètement abasourdi de sa découverte. Jamais, elle n'avait entendu Charlotte parler d'un William. Elle était arrivée aux Etats-Unis par bateau, fuyant la seconde guerre mondiale qui ravageait l'Europe à cette époque. Elle avait toujours prétendu que ses parents étaient des résistants qui avaient été arrêtés, torturés puis fusillés par la Gestapo allemande après que leur mission de renseignement dans un QG de campagne de l'armée d'occupation ait échoué. Charlotte avait dû fuir son pays natal, la Belgique, pour éviter, elle aussi, d'être arrêtée. Elle s'était d'abord rendue en Angleterre puis de là avait prit le premier bateau pour les USA. Elle avait débarqué à New-York sans savoir un seul mot d'anglais, sans argent. Elle avait galéré pendant des années avant de rencontrer son futur mari lors d'une soirée et de pouvoir ouvrir sa première agence qui allait la propulser vers la célébrité.
C'est tout ce qu'elle savait de Charlotte. C'était tout ce que celle-ci avait bien voulu lui raconter. De tous ces voyages à l'étranger, Lilly ne savait rien. C'était peut-être là que se trouvait la clef de l'énigme concernant ce William ?
Lilly, vraiment intriguée, observa le monument et ses alentours plus attentivement. Sur un mur, elle remarqua enfin un interrupteur et alluma. Cette pièce était bien loin d'être lugubre! Tout autour du monument, on retrouvait des tapis ! Le mur était peint d'une jolie couleur. On voyait que cela avait été entretenu régulièrement ! Un peu plus loin, sur un petit autel, où on devinait que beaucoup de bougies avaient brûlé, était déposé un coffret. Lilly alla jusqu'à lui, l'ouvrit. A l'intérieur, une lettre. Elle la prit puis remonta auprès de Ruppert.
Arrivée dans la bibliothèque, il lui fallu quelques minutes pour se remettre de son périple. Ce n'était pas tous les jours qu'on rencontrait des tombes dans des maisons !
L'ouverture de la lettre fut un instant d'intense émotion pour Lilly et Ruppert. D'une voix qu'elle voulait neutre, l'avocate commenca la lecture :
" Bonjour à tous les deux,
Si vous lisez cette lettre, c'est que, moi, Charlotte Parker, je ne suis plus de ce monde. Je suis morte en emportant un secret avec moi. Pourtant, je ne veux pas qu'il meurt à jamais. C'est une belle histoire d'amitié et j'ai envie de vous la raconter. Asseyez-vous confortablement pour la lecture.
" Mon mari est décédé dans le courant de l'année 1950. Me retrouvant seule, je me suis mise à fréquenter les galeries d'art. Lorsque j'étais plus jeune, j'avais vu une peinture de Picasso qui m'avait beaucoup intriguée. Si je m'en souviens bien c'était " La femme qui pleure ". Je me suis alors promise de continuer à m'intéresser à l'art moderne.
Lors d'une de ces visites, j'ai fait la connaissance d'une jeune femme qui devait avoir mon âge. Nous avons sympathisé. Assez bizarrement, elle portait un nom de garçon, elle s'appelait William en réalité mais elle se présentait toujours sous le nom de Willy. Nous sommes vite devenues inséparables.
Un jour, alors que nous avions décidé de rester au manoir pour passer l'après-midi, Willy me raconta pourquoi ses parents l'avaient affublée d'un nom de garçon. En fait, son père avait toujours voulu avoir un garçon. Malheureusement, suite à un accouchement difficile suivi de complications, sa maman n'était plus en mesure d'avoir d'autres enfants. Le papa de Willy se retrouvait donc avec une fille. Ne voulant pas se résoudre à ne pas avoir d'homme dans la famille, il la nomma d'un prénom de garçon, la déclara comme tel aux autorités et l'éleva comme un homme. Ce fût son obsession toute sa vie.
Willy avait toujours souffert de cet état de chose. Très jeune, elle se rendît compte qu'elle ne pourrait jamais avoir de relations normales avec les hommes. Que lui restait-il d'autre que les relations homosexuelles très mal tolérées dans l'Amérique puritaine de l'époque !
Pendant quelques mois, nous nous sommes amusées à sortir ensemble dans toutes les soirées mondaines du monde entier. Tous connaissaient Willy Fontenay et Charlotte Parker. Les rumeurs les plus folles ont couru à notre propos jusqu'à celle du mariage. Il faut dire qu'à cette époque, nous étions obligées d'assister à l'office religieux du Dimanche matin. L'abbé lui-même ne ratait pas une occasion de me faire lire à haute voix pour l'assemblée des passages de la Bible concernant le veuvage dans la tradition chrétienne. Mais, nous, nous ne voulions pas renoncer à nos ballades à cheval le long de la rivière bordant mon domaine. On s'arrêtait et on discutait. Je me souviens encore avec tant de bonheur de nos promenades champêtres où nous composions les plus invraisemblables bouquets de fleurs sauvages. Il m'est aussi arrivé de lui faire essayer des tenues féminines. Elle se mettait alors à rire en disant qu'elle ressemblait à une vieille poule !
Cela aurait pût durer ainsi très longtemps si Willy n'avait pas commencé à se plaindre de douleurs dans la poitrine. Après une visite chez un médecin renommé, le verdict tomba, implacable, elle avait le cœur usé. Elle n'en avait plus que pour quelques mois. Le médecin lui proposa de tenter une opération mais elle refusa catégoriquement. Elle ne voulait pas se faire charcuter !
Lorsque nous sommes rentrées au manoir ce soir là, l'ambiance n'était pas à la fête. Nous avons dîné légèrement puis nous sommes allées nous coucher. Nous accusions durement le coup. Etendue dans le noir je réfléchissais à Willy, je ne voulais pas la retrouver dans un cimetière, je voulais la garder avec moi. Cette fille me faisait rire du matin au soir. On s'appréciait énormément et je trouvais si méchant de la part de son père de lui avoir défendu d'être féminine. Je trouvais qu'elle avait assez souffert de cette volonté farouche à nier l'évidence ! Je prenais la décision de garder Willy avec moi au manoir même après son décès. J'allais lui en parler au plus tôt !
Le premier choc passé, nous avons décidé de continuer à vivre normalement jusqu'à l'échéance et nous avons discuté de la décision que je viens d'évoquer plus haut. D'emblée, mon amie a été d'accord. Toutefois, elle m'a fait promettre que lors de mon décès, la vérité soit rétablie à propos d'elle, que nous soyons enterrée ensemble et qu'une épitaphe vienne souligner notre profonde amitié. Elle voulait " Anne Fontenay et Charlotte Parker, deux amies sincères aussi bien dans la vie que sur la rive de l'au-delà ! "
J'ai promis à Willy et lorsqu'elle est décédée quelques mois plus tard le 17 février 1952, je me doutais bien de prime abord que les autorités ne voudrait pas que je l'enterre chez moi. J'ai versé un très généreux don pour la création de la bibliothèque " Charlotte Parker ". Il y avait très longtemps que ce projet trottait dans la tête du Maire. En échange, il n'a pas pu me refuser le petit service que je lui demandais ! L'argent ne fait pas le bonheur mais il y contribue largement !
J'ai donc fait aménager la pièce funéraire du mieux possible. J'ai fait installer Willy dans la tombe et j'ai fait graver son vrai prénom sur la plaque. Qu'il y ait au moins quelque chose d'elle qui soit vrai. On ne sait jamais ! Si tu n'arrivais pas à faire ce que je vais te demander, Lilly !
Alors, voilà , la tâche qui va t'incomber ne sera pas simple, tu va devoir rétablir correctement l'état civil de Willy, la faire rebaptiser du prénom d'Anne et enfin nous faire creuser une tombe au milieu de ma clairière préférée. Pour ce travail, tu peux dépenser autant d'argent que tu le souhaites. Tu trouveras dans mon coffre, tous les papiers et procuration nécessaires. Je te souhaite bonne chance, Lilly et je te remercie pour l'excellent travail que tu vas fournir ! Je vous laisse à la lecture de mon testament.
Je vous embrasse bien fort.
Charlotte Parker "
Lilly s'est tue. Elle est très émue autant que Ruppert. Ils laissent passer quelques instants puis c'est Ruppert qui rompt le silence.
- Madame, vous croyez que vous allez y arriver ?
- Il faut que vous sachiez Ruppert qu'avec de l'argent, rien n'est impossible. Vu le fait que Willy est décédée il y a plus de 46 ans et qu'elle n'avait plus de famille ni de descendant, je pense que cela ne devrait pas être trop gênant. Personne ne se souvient plus d'elle. En plus, je vais faire cela très discrètement. Il est inutile que les journalistes en fasse la une de la feuille à potins de cette ville !
- Vous avez raison, Madame, laissons Madame Parker en paix ! Ce qu'elle a fait partait d'un bon sentiment finalement.
- Oui Ruppert, mais passons à la lecture du testament voulez-vous :
D'une voix neutre et professionnelle cette fois, Lilly commence la lecture du testament :
" Moi, Charlotte Parker, saine de corps et d'esprit, déclare que ceci est mon testament.
A Ruppert, mon majordome qui m'a si bien servie pendant toutes ces années, je lègue ce manoir ainsi que la somme de 20 millions de Dollars. Il pourra en avoir l'usufruit, à condition qu'il l'entretienne ainsi que la propriété.
A toi Lilly, je lègue également une somme de 20 millions de Dollars.
Une partie de la somme restante sera consacrée à la réhabilitation de Willy.
Ce qu'il restera, vous le consacrerez au domaine. Vous le gérerez tout les deux. Je souhaiterais que soit créé un petit centre de convalescence pour les personnes atteintes des poumons et du cœur. Le " Centre Anne Fontenay " accueillera une cinquantaine de patients et les meilleures soins seront prodigués. "
Quelques jours plus tard, on enterrait Charlotte Parker et son amie Anne Fontenay. Lilly avait fait le nécessaire auprès des autorités. On ne saura jamais ce que l'avocate a fait ou dit pour arriver à ses fins. Toujours est-il qu'aujourd'hui, le 11 septembre 1998, le centre ouvre ses portes et affiche déjà complet !