LE 19AVRIL 1943
L'ATTAQUE DU XXème CONVOI


L'héroïsme qui ne réussit pas est peut être le plus héroïque. On n'a pas élevé de monument aux héros du train n0 20. On les à même critiqués assez sévèrement. Leur histoire n'est pas racontée aux enfants des écoles. C'est à peine si certains de leurs camarades ne s'efforcent pas de faire oublier qu'ils ont été mêlés au drame du
19 avril 1943. Oui, vous avez bien lu, du 19 avril 1943, parca que, par une ironie dont l'Histoire n'est pas avare, Georges Livchitz, qui a conçu et mené à sa fin l'attaque du Train n0 20, a livré son combat le jour où ses coreligionnaires de Varsovie conduisaient le soulèvement du ghetto.
Cette attaque fut longtemps un épisode mystérieux. Ce qui est sûr, c'est que, ce soir là, quelques jeunes gens bloquèrent en pleine campagne un train de déportés. Leur idéalisme était intrépide, les résultats qu'ils obtinrent furent minces. Dans l'histoire du peuple juif persécuté, cette aventure a pourtant quelque chose d'exceptionnel.
Le plan était simple: arrêter le convoi, ouvrir les portes et laisser s'enfuir le plus possible de passagers après leur avoir distribué un peu d'argent afin qu'ils puissent rapidement trouver un abri. D'autres façons existaient pour fuir les convois qui, comme s'était souvent le cas, se composaient majoritairement de Juifs encore jeunes venant des camps de travail de l'organisation Todt dans le Nord de la France. Ainsi du convoi XVI, qui, entre Malines et la frontière allemande, perdit 177 de ses 999 passagers.
Le XXème convoi, cependant, était typique de la déportation en ça qu'il s'y trouvait autant de femmes, d'enfants et de vieillards que d'hommes valides. Le plus jeune de ceux qui réussirent à s'enfuir, avait 12 ans, le plus âgé 65.  Plusieurs des passagers dépassaient les 80 ans: l'un d'eux allait atteindre 91 ans. Beaucoup étaient physiquement incapables de sauter du train.
Les Allemands, de leur côté, venaient de prendre des mesures pour enrayer le développement du nombre des évasions. Le XXème convoi fut le premier où le transport se fit par des wagons de marchandises: auparavant, les Juifs partaient dans des voitures pour voyageurs de troisième classe; les portes étaient verrouillées de l'extérieur mais, pour s'enfuir, il suffisait de baisser la vitre. Une autre nouveauté de ce convoi fut que les Allemands répartirent autrement que de coutume l'escorte armée qui accompagnait les déportés. Les gardes Schutzpolizei que l'on amenait d'Allemagne à chaque transfert, à raison d'un pour quarante déportés, avaient toujours occupé jusqu'alors une voiture en queue du train. Mais le nombre de déportés était, cette fois, exceptionnellement élevé: plus de 1600 personnes, dans un train qui comptait entre 30 et 35 wagons; l'escorte fut donc répartie dans deux voitures, une en queue du train et l'autre derrière le tender de la locomotive.
Ghert Jospa, cet ingénieur d'origine bessarabienne , un des initiateurs de la Résistance juive, avait eu l'idée d'intercepter le train des déportés. Il en parla à un des chefs du groupe de résistance '' Partisans Armés ". Celui-ci jugea le projet téméraire et posant des problèmes que le mouvement n'était pas à même de résoudre.

Jospa ne fut pas plus heureux auprès du Groupe G. Quelques jeunes gens liés à ce dernier et aux "Milices Patriotiques" reprirent pourtant l'idée à leur compte. Ils étaient peu nombreux; trois ou quatre seulement: Georges "Youra" Livchitz, 22 ans, ex-étudiant le l'Université Libre de Bruxelles, son frère Alexandre "Choura", tous deux fils d'un médecin d'origine russe, et deux camarades non juifs; Robert Maistriau et Jean Fauklemont.
Ce soir là, le 19 avril, les quatre garçons se retrouvent, avec leurs vélos, à la sortie de Bruxelles en direction de Louvain. "Choura" après une dernière mise au point, préfère se retirer. Les trois autres prennent la vieille chaussée de Haacht, qui recoupe en pleine campagne la ligne de chemin de fer de Malines à Louvain. L'endroit qu'ils ont choisi pour l'attaque se trouve loin de toute agglomération, dans une courbe montante bordée d'un taillis. Seul Livchitz est armé; il possède un modeste revolver de 6,35 et six ou sept balles. Ils ont dans leurs poches l'argent qu'ils comptent distribuer aux déportés pour aider ceux-ci à fuir. Des cheminots sont informés. Ils ont également une lampe tempête dont le verre s'entoure d'un papier rouge et qui sera destinée à convaincre le conducteur du train d'arrêter le convoi. Ils atteignent l'endroit prévu. Il ne reste plus qu'à attendre.
Peu avant Louvain, entre Boortmeerbeek et Wespelaar, à 23 heures 30, un fanal rouge arrête le train. Trois hommes courent le long des rails. Deux d'entre eux , une lampe d'une main et une pince de l'autre, tentent de couper les fils de fer qui ferment les wagons. Le troisième, Livchitz, son petit revolver à la main, s'avance vers la locomotive dans l'intention d'intimider le conducteur. C'est alors qu'il s'aperçoit que, contrairement aux prévisions, il y a des gardes dans la première voiture. Vont suivre cinq à six minutes de confusion. Les Allemands s'étonnent de cet arrêt, de ces va-et-vient. Ils mettent le nez à la fenêtre. La nuit est claire; ils voient détaler des formes à travers champ. Là où ils ont réussi à faire glisser la porte d'un wagon, Fauklemont et Maistriau ne parviennent pas pour autant à convaincre les déportés de prendre le large; les responsables de l'ordre protestent, des voyageurs craignent un piège, d'autres sont trop vieux ou trop faibles. A ceux qui sont sortis, les garçons glissent dans la main quelques billets de cinquante francs en leur disant de disparaître au plus vite. Les gardes tirent. Des gens tombent, crient. Puis le convoi repart en soufflant et les garçons sautent sur leurs vélos, s'enfuient, laissant le silence retomber sur ce coin de terre flamande que baignent la rosée nocturne et le sang des blessés.
Le bilan de cette opération peu commune sera mitigé. Les chiffres, qui plus tard, en ont été donnés, ne sont pas partout les mêmes. On ramassa des morts et des blessés tout le long du trajet. Une donnée vraisemblable fait état de 231 évadés, dont 90 repris, de 26 fugitifs abattus, de 23 morts au total.
La nouvelle de l'exploit franchit les frontières. Mal connue même dans le pays et dans les milieux les plus proches de la Résistance, elle fut, à l'étranger, totalement dénaturée.

Robert Maistriau et Jean Fauklemont purent, après la guerre, raconter cette aventure. Non les Livchitz. "Youra" en quittant Wespelaar, avait abattu un des gardes. Revenu à Bruxelles, il crut avoir trouvé un abri sûr mais, trahi par un agent double, il fut arrête par la Gestapo. Il réussit, chose rarissime, à s'évader des locaux de l'Avenue Louise après avoir désarmé l'Allemand entrant dans sa cellule. Lui et son frère, blessé dans une opération des Milices Patriotiques, étaient recherchés par toutes les polices allemandes du pays. C'est, une fois encore, la trahison qui  les perdit. La camionnette qui devait les conduire vers la France les ramena, an réalité, à la Gestapo. Condamnés à mort, ils furent l'un et l'autre fusillés au "Tir National" à Bruxelles en février 1944.
Chez les Allemands, après l'affaire du XXème convoi, on décida que, désormais, même si cela devait alerter les populations riveraines, les trains de déportés partiraient de jour.…

Un homme qu'on va exécuter est autorisé à écrire à sa mère. Voici celle que Georges Livchitz à écrit à sa maman , recopiée telle que je l'ai trouvée dans le livre de William Ugeux " Histoire de Résistants "

«Chère maman, Bien que les mots soient impuissants à exprimer tout ce que je ressens, je quitte cette cellule pour aller de l'autre côté de la vie avec calme - un calme qui est aussi une résignation devant l'inévitable. Te dire que je regrette tout ce qui c'est passé, cela ne servirait à rien. J'ai beaucoup plus de regret de ne pas être là pour t'aider à supporter la première épreuve - celle que tu as déjà subie:  Choura. 
J'aurais voulu être là pour qu'à deux nous puissions travailler dans le monde qui se fait.
Chère maman, ne pleure pas trop en pensant à ton petit. Ma vie a été bien remplie jusqu'à présent, remplie de tout et surtout d'erreurs. Je pense à tous nos amis qui sont en prison et je leur demande pardon. Souvenez-vous de moi sans douleur. J'ai au de bons, d'excellents camarades jusqu'à la fin et encore maintenant je ne me sens pas seul.
Mes souvenirs à tous.
Chère maman, je dois te dire au revoir, le temps passe. Encore une fois ce ne sont pas les derniers moments qui auront été les plus durs. Aie confiance et courage dans la vie, le temps efface bien des choses. Pense que nous sommes morts au front, pense à toutes les familles, à toutes les mères éprouvées par la guerre, guerre que nous avons tous cru voir finir plus tôt.
Ton fils qui t'aime,
Youra. »

Sources bibliographiques: "Histoires de Résistants" de William Ugeux. Editions Duculot Paris- Gembloux 1979  et "1943" de Pierre Stephany Editions F. Bourtembourg 1993.

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