|
Belgique : les " départements conquis "
par Michel Feron
L'histoire, c'est bien connu, ne manque
certes pas de laisser des traces en philatélie, et de nombreuses
collections peuvent nous montrer de façon éloquente par le timbre et
les documents postaux l'évolution de notre monde...
Les sujets
contemporains ne manquent pas : guerres mondiales, décolonisation,
conquête de l'espace, formation de l'Europe, disparition du bloc
communiste, pour ne citer que quelques exemples rencontrés parmi les
cadres lors d'expositions philatéliques.
Nous voudrions
cependant remonter un peu plus haut dans le temps et évoquer ici la
conquête de la Belgique par les troupes révolutionnaires françaises, à
la fin du XVIIIème siècle.
Au moment où éclate la Révolution Française, la
Belgique était autrichienne depuis 1714, de par le traité de Rastadt
qui partageait les possessions habsbourgeoises entre Autriche et
Espagne. En réalité, légalement, nos provinces restaient des états plus
ou moins " in-dépendants ", membres du Saint Empire Romain Germanique
et admettant pour la plupart l'empereur comme souverain.
Il y eut ensuite le court intermède de la
République des Etats Belgiques Unis (1789-1790), mais les troupes
impériales de Léopold II avaient rétabli l'autorité autrichienne.
Cependant, le 29 avril 1792, l'Assemblée
Législative française déclara la guerre à l'Autriche, et ses troupes,
sous la conduite du Général Dumouriez, envahirent la Belgique.
L'armée autrichienne fut écrasée à Jemappes le 6 novembre 1792, et,
début décembre, la Belgique toute entière, à l'exception du Luxembourg,
était sous occupation française.
Le Hainaut est annexé le 23 mars 1793 sous le nom de " département de Jemappes ".
Surprise, l'armée autrichienne se réorganise et reconquiert notre
territoire. Ce succès est en particulier dû à la bataille de Neerwinden
(18 mars 1793).La restauration autrichienne fut de courte durée, car,
en mai 1794, les armées françaises envahissent de nouveau nos régions,
" obéissant fraternellement à l'appel des citoyens belges oppressés par
la dictature ".
Les mêmes citoyens belges, par le vote d'assemblées soigneusement
choisies, demandèrent l'annexion de nos provinces à la République
Française, faveur que bien entendu celle-ci ne pouvait refuser. On ne
peut pourtant s'empêcher de penser que cet élan altruiste était sans
nul doute fort renforcé par l'idée de voir les richesses de notre pays
aider à remplir les coffres vides de la république désargentée !
Pour rompre définitivement avec le passé, les autorités françaises
avaient décidé de remplacer le tissu complexe des provinces et " pays "
français, hérité de l'époque médiévale, par un système nouveau de
départements. Le découpage de la France en départements se fit de
manière systématique, ne tenant aucun compte de la géographie
prérévolutionnaire.
(Les
frontières furent dessinées, dit-on, pour que chacun puisse se rendre à
la sous-préfecture la plus proche et revenir chez lui en une seule
journée.)
Les noms de ces nouvelles entités furent
choisis arbitrairement pour effacer tout souvenir des anciens pays, et
la plupart des départements se virent attribuer des noms de fleuves ou
de montagnes.
La Belgique et les autres pays conquis
furent traités de la même façon. Une loi du 14 fructidor an III (31
août 1795) découpe la Belgique en neuf départements (ancêtres de nos
neuf provinces). La loi d'annexion du 9 vendémiaire de la même année
(1er octobre 1795) confirme cette organisation.
D'autres pays suivirent notre sort : Italie, Hollande, Allemagne,...
Chaque département se vit attribuer un numéro d'ordre.
Nous donnons ci-dessous les numéros des " départements conquis " :
84
Mont-Blanc |
85
Alpes-Maritimes |
86
Jemmapes |
87
Mont-Terrible |
87
Gênes |
90
Montserrat |
91
Lys |
92
Escaut |
93
Deux-Nèthes |
94
Dyle |
95
Meuse-Inférieure |
96
Ourthe |
97
Sambre-et-Meuse |
98
Forets |
99
Léman |
100
Mont-Tonnerre |
101
Sarre |
102
Rhin-et-Moselle |
103
Roer |
104
Po ou Eridan |
105
Stura |
106
Marengo |
107
Sesia |
108
Tanaro |
109
Doire |
110
Apennins |
111
Taro |
112
Arno |
113
Méditerranée |
114
Ombronne |
116
Rome |
117
Trasimène |
118
Zuyderzée |
119
Bouches-de-la-Meuse |
120
Bouches-de-l'Yssel |
121
Yssel-Supérieur |
122
Frise |
123
Ems-Occidental |
124
Ems-Oriental |
125
Bouches-de-l'Escaut |
126
Bouches-du-Rhin |
127
Simplon |
128
Bouches-de-l'Elbe |
129
Bouches-du-Weser |
130
Ems-Supérieur |
131
Lippe |
132
Ter |
133
Sègre |
134
Bouches de l'Ebre |
|
Les départements hollandais ne
furent créés qu'en 1810. En effet, jusqu'à cette date, la Hollande fut
érigée en royaume théoriquement indépendant, dont le souverain n'était
autre que Louis Bonaparte, frère de l'Empereur. Mais le roi Louis fut
jugé par trop anglophile par son empereur de frère, et finit par
abdiquer le 2 juillet 1810. Son royaume fut alors tout simplement
annexé à l'Empire.
Notons encore que l'Empire Français
comportait aussi des provinces annexées mais non départementalisées, en
particulier les Provinces Illyriennes (actuelles Slovénie et Croatie).
Afin de
permettre à nos lecteurs curieux de mieux situer " nos " départements,
voici une liste des départements couvrant le territoire belge (et en
débordant parfois assez largement), avec les noms de leurs préfecture
et sous-préfectures :
département des Deux-Nèthes (93) : préfecture : Anvers
sous-préfectures : Malines, Turnhout (+ Breda en 1810)
département de la Dyle (94) : préfecture : Bruxelles
sous-préfectures : Louvain, Nivelles
département de l'Escaut (92) : préfecture : Gand
sous-préfectures : Audenarde, Eecloo, Termonde

département de l'Escaut (92) : préfecture : Gand
sous-préfectures : Audenarde, Eecloo, Termonde
département de Jemmapes (86) : préfecture : Mons
sous-préfectures : Charleroi, Tournai
département de la Lys (91) : préfecture : Bruges
sous-préfectures : Courtrai, Furnes, Ypres
département de la Meuse-Inférieure (95) : préfecture : Maestricht
sous-préfectures : Hasselt, Ruremonde
département de l'Ourthe (96) : préfecture : Liège
sous-préfectures : Huy, Malmédy
département de Sambre-et-Meuse (97) : préfecture : Namur
sous-préfectures : Dinant, Marche, St-Hubert
Mais venons-en à l'histoire postale : sous le
régime autrichien, les postes, tant aux lettres qu'aux voyageurs, sont,
ainsi qu'on le sait, l'apanage de la famille de Tour et Tassis. Dès
leur prise de pouvoir, les Français eurent à cœur de remettre les
postes en état de fonctionner. En général, le réseau ancien fut
maintenu et, en attendant, les offices français utilisèrent les marques
postales laissées par les anciens maîtres de poste (qui, parfois,
s'étaient succédés à eux-mêmes !).
Cependant,
l'esprit systématique des révolutionnaires français ne pouvait laisser
les choses en l'état, et les bureaux se virent doter d'un tout nouveau
matériel de timbrage des lettres.
La marque postale la plus souvent rencontrée est une griffe linéaire
portant sur deux lignes le numéro du département et, en lettres
majuscules, le nom du bureau. Voici quelques exemples :
Le courrier dont le port avait été payé au départ recevait l'empreinte
d'une griffe similaire, où le n° du département était entouré des
initiales " P.P. " (pour Port Payé). De nouveau, quelques exemples nous
aideront à y voir plus clair :
Un cas plus complexe est celui du " courrier déboursé " :
En effet,
lorsque, cas le plus courant, le port était payé à l'arrivée, chaque
bureau se voyait porter en compte le montant des ports qu'il devait
encaisser. Ce montant devait, bien entendu, être transmis à
l'administration centrale. Mais un problème se posait lorsque la lettre
ne pouvait être remise à son destinataire (réexpédition à une autre
adresse ou retour aux rebuts) : le bureau de destination ne pouvait
encaisser le montant du port et devait donc faire défalquer celui-ci du
total dû.
Une griffe portant la mention " Déboursé " attirait l'attention des autorités sur ce fait. En général, la griffe porte au dessus du nom du bureau l'abréviation " Déb. " suivie du numéro du département.
Mais il y a ici une plus grande variété de types,
et l'on trouve des griffes sur une seule ligne, et même des mentions
manuscrites :

Déboussé 92 Gand

Déboussé 96 Spa

Déboussé 97 Namur

Déboussé manuscrit Spa
Bien entendu, toutes ces marques postales sont
recherchées par les marcophiles, tant belges que français... Mais il
existe d'autres marques, administratives cette fois, tout aussi
recherchées ! Il s'agit de cachets indiquant que la lettre ainsi
tamponnée provient d'une autorité légale, en général les services
départementaux.
Quoique non postaux, ces cachets sont une
magnifique addition à une collection. Certains sont assez simples, mais
d'autres ne manquent pas d'allure:
Les marcophiles se passionnent
aussi pour la recherche des " noms révolutionnaires ". En effet, la
Révolution voulait éradiquer tout souvenir de la royauté, de la
noblesse et de la religion. Mais, en France comme dans beaucoup
d'autres pays, nombreuses étaient les localités dont le nom comportait
un mot évocateur de l'ancien régime : " roi ", " église ", " saint ", "
château ", " comte ",...
De très nombreuses
localités virent donc leur ancien nom remplacé par un vocable plus "
politiquement correct ". Ces nouvelles dénominations se retrouvent bien
entendu sur les marques postales, et nombreux sont les marcophiles qui
rassemblent ces marques avec un " nom révolutionnaire ".
Pour ne citer
que quelques exemples marquants, la commune d'Aiguevive-le-Roi devint
Aiguevive-la-République, St-Remy-au-Bois se nomma L'Amie-de-la-Vertu,
Tremblay-le-Vicomte prit le nom de Tremblay-Sans-Culottes et St-Priest
changea son nom en Zélé-Patriote !
La Belgique, cependant, ne compta guère de noms révolutionnaires.
Nous n'en connaissons que deux :
Charleroi devint Libre-sur-Sambre et Philippeville se nomma Vedette-Républicaine.
De Charleroi, on ne connaît qu'une mention manuscrite " L.S.Sbre ".
Le cas de Philippeville est
plus complexe : en effet, cette localité était devenue française lors
du traité des Pyrénées, en 1659. Lors de la création des départements,
elle fit partie du département des Ardennes (n° 7). C'est donc en tant
que localité française qu'elle changea de nom. Elle ne fit retour à la
Belgique qu'en 1816. On en connaît une griffe avec le n° 7 :

|