Françoise

Début octobre 1992, mon compagnon et moi, propriétaires d’une galerie d’art, organisions des expositions dans un bâtiment proche du canal de Bruxelles où nous vivions sur une péniche. Cette dernière n’était pas encore aménagée pour accueillir notre futur bébé. C’est pourquoi nous décidons de naviguer jusqu’au chantier naval de Charleroi pour effectuer les aménagements nécessaires, la naissance étant prévue le 15 décembre.

La péniche nous mène à bon port et est mise en cale sèche quelques jours plus tard.

 

Je suis en pleine forme et fais les trajets en voiture quotidiennement pour m’occuper de la Galerie.

Environ une semaine après notre arrivée au chantier, le 13 octobre, je reviens d’avoir été faire des achats domestiques que je porte à bord. Comme tous les jours, j’emprunte le « plat bord » pour accéder au logement situé à l’arrière du bateau.

 Arrivée à hauteur de la cabine, je perd l’équilibre. Les mains encombrées par mes paquets, je ne peux pas me retenir et tombe à l’extérieur du bateau.

La chute est impressionnante :  tombée d’une hauteur de 4.50 m, mon crâne est à 10 cm de la bordure en béton sur laquelle ma hanche s’est fracassée. Je suis toujours consciente. Je « teste » les autres parties de mon corps en tentant de les bouger une à une : la tête, les doigts, les mains, les bras, etc. Je sens un liquide qui s’écoule entre les jambes que je ne sais plus bouger. Je ne ressens pourtant aucune douleur et n’ai pas perdu le sens de l’humour : Je m’écrie à l’attention d’un ami témoin de l’accident : « Je n’en raterai pas une ! ». 

Je ne sais pas encore ce qui m’attend…

Les secours arrivent pour m’emmener à l’hôpital civil de Charleroi. Le transport en ambulance est une vraie torture. Dès mon admission au service des urgences, on me fait une radiographie  des jambes dans des conditions sommaires en évitant d’irradier mon ventre. Le diagnostic est posé : le fémur de la jambe gauche est « éclaté », la poche des eaux est déchirée. A moitié consciente, je demande au médecin que je vois devant moi d’arrêter de tirer sur ma jambe qui me fait très mal. Il me regarde avec un air perplexe en arrêtant la traction. Je me ravise car la douleur est insoutenable. Je le supplie de continuer.

 

On mettra ma jambe en traction pour laisser le fœtus continuer à se former le plus longtemps possible en moi. Deux jours sur le dos avec un poids de 7 kilos suspendu au genou à l’aide d’une broche et le bébé qui me pousse les côtes au fur et à mesure que la poche se vide. C’est épouvantablement douloureux et semble une éternité. Je ne mange ni ne bois plus pour éviter que l’on doive me bouger pour quelque raison que ce soit, même pour mes besoins naturels.

 Le 15 octobre, 8.30 h. j’accouche par césarienne juste avant l’intervention à la jambe. Après 5 heures de salle d’opération, je suis ramenée dans ma chambre où un polaroid de Jonas m’attend. Il est en couveuse dans le service néonatal de l’hôpital. Né à 31 semaines, il pèse 1 kilo 680 et mesure 42 cm. Je ne peux pas le voir.

 Le 18, deux médecins de néonatalogie viennent m’annoncer que Jonas a une perforation de l’intestin et qu’il doit être opérer d’urgence. Il faut lui mettre un anus artificiel. On ne connaît pas la cause de cette perforation qui n’est vraisemblablement pas due à la chute. Je n’ai pas encore vu Jonas. Il me sera présenté dans une couveuse de transport juste avant d’aller en salle d’opération. Il a 1.5 kilo. A l’écoute de ma voix, il se met à pleurer. Je ne peux pas le prendre, il doit partir. Le reverrais-je ? Aucun mot ne peut exprimer la douleur que je ressens. J’aurais préférer mourir.

Mais je m’accroche, on s’accroche.

 L’opération de Jonas s’est bien passée et, d’ici sept semaines, il faudra rétablir le circuit intestinal naturel. Pendant tout ce temps, son intestin sera dévié vers une poche plastique placée sur son ventre. Il a donc été ramené en néonatalogie et je ne peux ni ne sais pas encore me déplacer. Ma jambe a littéralement doublé de volume et il m’est impossible de la soulever même d’un millimètre.

Depuis mon opération, j’essaye de « tirer » mon lait 5 fois par jour. Jonas n’est pas encore capable de le boire mais il y a moyen de le congeler. Je persévère, mais rien ne vient, ou si peu !

Durant un mois j’ai essayé sans succès, j’ai fini par me rendre à l’évidence : les chocs opératoire et psychologique ainsi que l’absence de l’enfant en étaient responsables. Je rêvais d’un accouchement 100% naturel, j’avais tout faux !

 Un dimanche, environ 10 jours après mon opération, une infirmière vient frapper à ma porte. Elle n’a pas trop de travail en néonatalogie et mon bébé est avec elle dans une couveuse de transport. C’est ainsi que j’ai eu Jonas dans les bras pour la première fois. Il est adorable, j’en pleure d’émotion. Partagée entre douleur, joie et tristesse. Son petit corps est plein de cathéters et j’ai peur de lui faire mal en les arrachant par maladresse. La visite ne dure que trop peu de temps. L’infirmière doit repartir.

 Quelques jours plus tard je peux me déplacer en fauteuil roulant et mon premier « voyage » est évidemment en direction de la néonatalogie. Au début, je ne me déplace qu’une fois par jour, cela m’épuise. Mais j’acquière de plus en plus d’autonomie grâce à mon nouveau moyen de transport. J’irai voir Jonas jusqu’à cinq fois par jour pour le nourrir et le réconforter, attentive aux soins que son état exige.

 Trois semaines après mon accident, je suis toujours dans le service de maternité et ma césarienne ne demande plus de soins particuliers. On m’annonce donc que mon état relève à présent du service d’orthopédie et suis « déménagée » sans autre forme de procès. Je supporte très mal ce changement radical. Tous mes efforts d’adaptation à mon nouvel état d’handicapée, d’une part, et de mère, d’autre part, le tout dans un environnement si particulier, sont anéantis. Je pleure toute les larmes de mon corps pendant près de deux jours, c’est trop. Jamais je n’aurai le courage d’affronter cette nouvelle situation. Toutes ces émotions m’envahissent. Pourtant, il faudra bien y faire face !

L’état de ma jambe n’évolue pas beaucoup. Je ne peux pas encore poser le pied à terre, la fracture principale ne se ressoude pas et je dois attendre de 15 jours en 15 jours le résultat des radiographies qui décidera si oui ou non je peux remarcher. J’envisage un handicap permanent et construis un nouveau mode de vie imaginaire adapté à mon état.

 Jonas va bientôt subir sa deuxième opération qui lui permettra de vivre normalement. Celle-ci se passe bien. Il a pris du poids et on va tous les deux bientôt pouvoir sortir d’ici. Cela fait un peu plus de deux mois que nous sommes à l’hôpital. Les fêtes sont là, nous sommes le 21 décembre.

Pas question pour moi de retourner à la péniche, mon handicap ne me le permet pas. On passe les fêtes en famille et, ensuite j’irai passer deux mois avec Jonas à Nice chez ma belle-sœur qui m’aidera dans mes tâches maternelles.

 Après cet exode, début mars, nous revenons à Charleroi. Ma jambe ne me permet toujours pas de marcher. Je me renseigne auprès d’une connaissance, Etienne, chirurgien orthopédiste, pour connaître mes possibilités de guérison. Jonas à maintenant presque 5 mois et je suis toujours dépendante des autres.

Etienne travaille à Strasbourg dans un hôpital réputé dans le domaine de l’orthopédie, il y fait sa dernière année de stage. Il a une solution ! Celle-ci consiste à me réopérer et à placer une tige dans le fémur sur toute sa longueur. Ce procédé, très récent et uniquement pratiqué à Strasbourg, implique la marche qui permettra la recalcification de l’os. Contre l’avis du médecin traitant, ma décision est vite prise !

Je passe 15 jours à Strasbourg où je suis une nouvelle fois opérée. La rééducation est totalement à refaire, je connais déjà les mouvements ad hoc. C’est dur !

Heureusement, Jonas évolue bien et l’espoir de remarcher un jour m’aide à surmonter une nouvelle fois les douleurs et les découragements.

 Il aura fallu près de un an avant que je puisse totalement lâcher mes béquilles et envoyer valdinguer mon fauteuil roulant. Je dois encore subir une opération destinée à retirer la tige médullaire du fémur. Et un an de plus pour sortir de la dépression qui a suivi tous ces événements.

Aujourd’hui, Jonas a 9 ans, il porte très bien sa cicatrice au ventre et a une très bonne santé. Entre temps, son père et moi nous sommes séparés et je vis seule avec lui. Je n’ai plus de séquelle si ce n’est une jambe plus courte et une longue cicatrice sur la cuisse gauche, témoins dans ma chair de ce passé difficile. Je mène une vie tout à fait normale avec ses joies et ses peines et cette expérience a renforcé mon goût de vivre pleinement.

 Je n’aurais pas pu évoquer cette aventure il y a seulement trois ou quatre ans sans en éprouver une vive émotion qui m’aurait empêchée de l’écrire. A une époque, j’ai utilisé le récit de ces événements pour me mettre en valeur comme si j’en avais été l’auteur et l’interprète magistrale.

Et pourtant, d’actrice, je suis aujourd’hui devenue spectatrice de ma propre histoire.

Le temps à fait son œuvre, j’ai fait le reste.

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